Dans un monde aussi moderne que le nôtre, « la Bible a encore toute sa pertinence ». C’est l’avis du Dr Krijn Van der Jagt, professeur de théologie biblique et conseiller en traduction à l’Alliance biblique universelle (ABU). Invité dans le cadre du bicentenaire de la Société biblique à Maurice, notre interlocuteur nous parle, dans cette interview, de l’évolution du concept de la Bible au fil des siècles. Alors que dans le passé, « on l’utilisait comme une arme pour convaincre quelqu’un, pour diriger et pour imposer ses idées », aujourd’hui « elle est davantage une source d’inspiration et est utilisée pour mieux comprendre la position de Jésus, ce qu’il voulait dire, ce qu’il a fait… »  
Dr Krijn Van der Jagt, vous êtes conseiller en traduction de l’Alliance biblique universelle. Parlez-nous de cette société et de son rôle ?
Il existe 146 sociétés bibliques à travers le monde. Elles font partie d’une fédération et travaillent ensemble. La Société biblique de Maurice en est membre. L’Alliance biblique universelle a été fondée juste après la Seconde Guerre mondiale. La Société biblique d’Angleterre a quant à elle été créée au début du 19e siècle.
En ces temps, beaucoup de sociétés furent fondées pour le bien-être des animaux, le développement des sciences ou encore à des fins de protection et de bien-être. Elles ont été mises en place par ce qu’on appelle la classe moyenne, pas par le clergé, l’Église ou l’État. Il y avait aussi à l’époque une demande pour de telles sociétés. Cela faisait partie de l’essor de ce que nous appelons aujourd’hui la société civile. Donc, la Société biblique avait un objectif précis : promouvoir la lecture de la Bible.
Pour rappel, le 19e siècle était le siècle où commença en Europe l’enseignement de masse. Seule une poignée de la population pouvait lire et écrire. C’était le siècle où pratiquement toute la population européenne fut initiée à l’écriture et à la lecture, même les agriculteurs. On doit voir la Société biblique sous cette perspective. Au début du 19e siècle, des millions de personnes trouvèrent la mort dans des guerres. C’était une nouvelle ère. Les gens devaient lire la Bible pour un meilleur monde. Donc, l’objectif de la société était de produire des Bibles et les vendre à un prix très accessible.
L’autre objectif était de traduire la Bible en d’autres langues en dehors de l’Europe. La société était intéressée à avoir des bureaux dans les régions coloniales. C’est ainsi qu’elle s’est implantée à Maurice en 1812 avant de bouger à Madagascar et de traduire la Bible en malais au 19e siècle. Dans la Grande île, cela a été le premier travail des missionnaires traducteurs. La Bible entière a été traduite en 475 langues et le Nouveau Testament en 1 240 langues. D’autres travaux de traduction en 2 000 langues sont en cours.
Vous êtes par ailleurs professeur de théologie biblique et d’anthropologie. Où enseignez-vous ?
Je suis aujourd’hui à la retraite. J’ai enseigné à Yaoundé, au Cameroun. J’ai toujours travaillé pour l’Alliance biblique universelle et enseigné à temps partiel.
Dans un monde aussi moderne où nombre de personnes sont soit athées soit agnostiques, quelle place a la Bible aujourd’hui ? Est-elle encore pertinente ?
La Bible a encore toute sa pertinence parce qu’elle est toujours source de beaucoup de valeurs que nous pratiquons encore aujourd’hui. Ces valeurs ne sont pas tombées du ciel. Les gens ont appris à mettre en place des systèmes de valeurs. Dans la Bible, nous avons une éthique primitive. Dans l’Ancien Testament, vous deviez être lapidé/e si jamais vous étiez adultère ou aviez blasphémé. C’est une éthique qui est plutôt éloignée de la nôtre aujourd’hui. Le concept de la Bible a évolué au fil du temps ! Au 16e/17e siècles, la Bible était considérée comme une sorte d’encyclopédie. « Tout est là. » S’il y a un problème, vous voulez vérifier quelque chose, comment les choses peuvent évoluer, c’est dans la Bible ! Aujourd’hui, cela a changé. Au 16e/17e siècles, la Bible était perçue par les protestants comme étant la seule autorité. Si la Bible dit cela, c’est ok. Bien sûr, aujourd’hui nous sommes plus critiques. Les gens ont beaucoup changé. Ils posent des questions et voient s’ils peuvent être d’accord. Au fil des siècles, les lecteurs de la Bible ont évolué énormément. La Bible dit que le monde est le centre de l’univers et que le soleil tourne autour de la terre… C’est ce qu’on appelle la cosmologie ancienne.
Donc, au 17e siècle, les gens se sont dit : « Cela ne peut pas être comme dit la Bible. » Alors, ils ne voyaient plus la Bible comme étant La Vérité concernant n’importe quelle matière que ce soit géographique ou éthique. Autrefois, ils pensaient que tout ce qui s’y disait était conforme à la réalité. Aujourd’hui, nous regardons la Bible sous un angle différent parce que notre connaissance du monde a énormément changé.
Les gens, autrefois, pensaient que la terre était plate et non pas en forme de globe. Personne ne croit plus cela aujourd’hui. L’homme a été sur la lune… Mais, au-delà de tout cela, nous sommes toujours des êtres humains. Aujourd’hui, les gens regardent la Bible comme un ouvrage dans lequel ils puisent leur inspiration. Ils voient Jésus comme un exemple. Mais, il y a encore des gens qui lisent la Bible de manière traditionnelle. Ils prennent tout à la lettre. Mais la plupart voient dans la Bible des textes métaphoriques. Il y a différents types de lecteurs. Nous avons des lecteurs fondamentalistes. Si la Bible dit « Dieu a donné la terre d’Israël aux gens d’Israël », les fondamentalistes diront « c’est ce qui y est dit. Nous avons le droit de nous débarrasser des Arabes d’Israël parce que c’est écrit dans la Bible ».
En Afrique, on trouve encore des gens qui font une lecture fondamentaliste de la Bible. Au Nigeria, il y en a qui mettent le feu aux maisons des musulmans et les tuent en disant que dans la Bible ; il est écrit : « Si vous gardez mes commandements, je vous donnerai tout sur terre. » Alors, ils se disent : « Les musulmans ne gardent pas les commandements, nous pouvons leur prendre des choses. » Donc, des lectures fondamentalistes dans un monde moderne peuvent être très dangereuses. Les sociétés bibliques n’encouragent pas ce genre de lecture. Nous promouvons une lecture responsable de la Bible. Il faut prendre en compte que nombre des textes bibliques devraient être compris dans leur contexte d’origine.
Qu’est-ce qui fait la richesse de la Bible ?
La Bible a beaucoup de richesses. Il y a la richesse littéraire. Certains textes sont hautement littéraires, les images sont bien choisies comme le livre d’Isaac dans l’Ancien Testament. La Bible comprend aussi des valeurs spirituelles.
La Bible a aussi une fonction historique et culturelle. On retrouve les histoires de la Bible dans la littérature, le théâtre, le cinéma, la peinture… L’histoire biblique ne s’adresse pas qu’aux chrétiens mais à tous dans une perspective de connaissance générale…
Absolument !
Quelle est l’importance de la traduction des textes sacrés ? En quoi est-il important que les gens en prennent connaissance dans leur langue maternelle ?
La langue maternelle est la langue du coeur. La langue que vous avez apprise alors que vous étiez encore enfant est étroitement liée avec vos émotions de base : les sentiments de sécurité, d’amour… Et, la Bible est le livre qui parle d’amour, de ce lien. Dans l’Ancien Testament, entre le Dieu d’Israël, Yahvé et le peuple d’Israël, c’était un lien d’amour. Dans le Nouveau Testament, il est dit que nous sommes tous les enfants de Dieu et tous aimés de lui. Donc, lorsque l’on traduit la Bible dans la langue maternelle d’un peuple, celui-ci est mieux à même de se rapprocher des valeurs spirituelles et émotionnelles du texte. La langue maternelle, en effet, véhicule mieux ces valeurs.
À Maurice, par exemple, les gens parlent et comprennent le kreol. Ils ont une grande compétence en français et anglais, les langues dans lesquelles ils ont reçu leur formation académique. Mais, les compétences et les valeurs émotionnelles sont deux choses différentes. La langue maternelle a beaucoup de valeur émotionnelle. Mais, alors que beaucoup de Mauriciens écrivent bien le français et l’anglais, tel n’est pas le cas pour le kreol. Ils lisent bien l’anglais et le français mais lire en kreol leur est difficile. Lorsqu’ils entendent un texte en kreol, ils sont plus profondément touchés. C’est une question assez compliquée quand on parle du rôle de la langue maternelle. Tous les linguistes ne partagent pas la même opinion. Certains pensent que c’est une idée exagérée.
Est-ce une bonne chose alors que la Bible soit traduite en kreol vu qu’il est encore plus difficile pour les Mauriciens de lire dans cette langue qu’en anglais et français ?
Oui, c’est une bonne chose car la plupart ont grandi dans un environnement où le kreol était la langue parlée.
Quels sont les problèmes souvent rencontrés lors de la traduction des textes bibliques ?
Cela dépend dans quelle langue le texte est traduit. Si c’est une langue dans laquelle on n’a jamais écrit, qui n’a pas sa graphie, il faut d’abord la développer. Ensuite, il faut définir le vocabulaire qui va permettre à la nouvelle langue de rendre le sens du texte biblique. Toutes les langues ne sont pas pareilles. Certaines comportent des termes abstraits où certains mots ont leur traduction mais pas d’autres. Je me souviens lorsque j’étais au Cameroun, on cherchait la traduction du mot “amour”. On ne trouvait pas ce mot dans cette langue. Cela arrive. Il y avait des mots qui voulaient plutôt dire “agréable”, “joli”. Donc, cela pose problème.
Il y a donc possibilité de perdre le vrai sens du texte…
Oui, c’est possible. Traduire un texte est une affaire de grande précision. Il faut tout le temps vérifier si l’on ne perd pas le sens réel du texte. C’est un des critères.
Comment s’assurer alors que le vrai sens du texte n’est pas altéré ?
On vérifie encore et encore. Admettons que le traducteur a travaillé un texte du français en sa langue. Nous lui demandons de retraduire en français. Cela permet de voir ce que lui, il a compris du texte. On regarde si la traduction qu’il a faite de sa langue maternelle au français dit la même chose que le texte biblique en français. Mais, la Bible a été traduite dans un grand nombre de langues, soit plus d’une soixantaine.
Y a-t-il d’autres problèmes qui surgissent lors de la traduction des textes bibliques ?
Nombre des textes bibliques sont difficiles à traduire. Et, il faut beaucoup de connaissances à propos du contexte dans lequel ils ont été écrits, dont la réalité est fort éloignée de notre époque. Le gros problème des traducteurs est de savoir ce dont parlent ces textes ! De quoi s’agit-il ? Souvent, on ne les comprend pas. Dans le passé, on disait que la Bible avait été écrite par Dieu et qu’on ne devrait pas être surpris qu’il y ait autant de mystère autour. La Bible est un texte cryptique. Alors, vous ne devriez pas vous en préoccuper plus que cela. Mais, aujourd’hui, on sait que la Bible est une oeuvre culturelle. Si on ne comprend pas, c’est probablement parce qu’on ne connaît pas la culture derrière. On doit étudier. On ne peut se contenter de dire : « Ah, c’est cryptique, c’est mystique, c’est sacré ! » On doit faire de notre mieux pour aider les gens à mieux comprendre la portée du texte.
Quelles ont été les dernières découvertes à propos de la Bible ?
C’est une longue histoire… Mais, il y a eu quelques percées. Il y a eu la découverte en 1947 des manuscrits à Qumran, un endroit abandonné dans le désert en Israël.
Par hasard, on a découvert, dans des grottes désertées, plusieurs livres qui étaient jusque-là inconnus et qui ont été écrits en même temps que les textes bibliques que l’on connaissait. On a aussi trouvé des bibliothèques cachées dans le sable. Les experts travaillent toujours dessus pour plus de découvertes. Les recherches progressent. Nous en savons aujourd’hui bien plus qu’il y a 400 ans..
Est-ce que l’Alliance biblique universelle forme les traducteurs en vue justement d’une traduction rigoureuse de la Bible ?
Oui, nous animons des ateliers de travail, des cours à travers le monde. À Maurice également, nous avons organisé plusieurs ateliers dans cette perspective. La traduction de la Bible en kreol morisien a commencé depuis de longues années déjà mais le projet avait été abandonné une ou deux fois. Les gens ne s’accordaient pas sur la graphie de cette langue. Il y a donc eu plusieurs années de lutte. Aux Seychelles, c’est un peu différent. Il y a bien moins de contestation au sujet de la langue. Il n’y a pas cette question de “prestige” associée à une langue comme à Maurice où le kreol est parfois considéré comme une langue de bas niveau. Certains, à l’idée qu’on allait traduire la Bible en kreol, disaient : « Ah, vous êtes en train de vulgariser la Bible. »
Au cours de la conférence qui marquera le bicentenaire de la Société biblique de Maurice, vous ferez un exposé sur les travaux de traduction aux Seychelles. Y a-t-il eu quelque chose de particulier dans cet archipel par rapport aux autres pays ?
Aux Seychelles, ils ont pratiquement terminé la traduction de la Bible entière. À Maurice, pour l’heure, on a traduit seulement le Nouveau Testament. La Bible des catholiques est un peu plus volumineux que celle des protestants. Aux Seychelles, ils publieront bientôt la traduction de la Bible entière en kreol seychellois y compris la partie catholique.
Quel a été l’impact de la Bible dans les endroits où elle a été diffusée et traduite ?
L’impact de la Bible est immense. Même en droit civil dans bien des pays, vous trouverez des traces de l’éthique biblique. La loi romaine a été révisée en 580 par l’empereur Justinien qui y ajouta des éléments chrétiens. Il y a cet intéressant exemple où dans le droit civil, il est dit qu’une entente verbale entre deux personnes est irrévocable. Si je vous demande « Est-ce que je peux acheter votre voiture ? » et vous me répondez par l’affirmative. Rien est écrit. Et, je dis « Ok, je viendrai acheter votre voiture demain ». Vous soutenez alors : « Non, je l’ai dit mais… » Je dis : « Non, vous l’avez dit ! »
Dans la Bible, Jésus dit : « Votre oui doit être un oui et votre non devrait être non. » L’empereur a voulu mettre cela dans le code et cela est resté. À Maurice, il est intéressant de noter cette chose de l’histoire de l’esclavage. L’esclavage a été défendu par les chrétiens au moyen de la Bible. « Tu serviras toujours tes frères », c’est dans la Bible. Dans le Nouveau Testament, Paul est un homme apocalyptique. « Quelques années et tout sera fini. Donc, vous ne devriez pas vous préoccuper à réorganiser la vie sociale actuelle parce que la fin du monde n’est qu’une question d’années », c’est une des interprétations qu’on pourrait prêter à ce qu’il dit.
Dans la Bible, on n’a pas un texte clair où il est dit que l’esclavage est interdit même si d’un point de vie éthique, tel n’est pas possible. Beaucoup de choses ont été justifiées en s’appuyant sur la Bible dans le passé. Aujourd’hui, on est plus précautionneux avec de telles interprétations parce qu’on pourrait justifier toutes sortes de discriminations en se référant aux textes bibliques.
L’Alliance biblique universelle fait-elle aussi des études comparatives avec les textes sacrés des autres religions ?
Non, nous ne l’avons pas fait jusqu’ici. Cela se fait plus dans les universités.
Combien de temps cela prend-il pour traduire la Bible ?
Cela prend souvent une douzaine d’années. Aux Seychelles, cela va faire bientôt 20 ans. À Maurice, on n’est pas bien avancé. On a traduit seulement le Nouveau Testament. En revanche, à Madagascar, ils ont traduit la Bible depuis 1835. La première traduction a été révisée plusieurs fois au fur et à mesure que la langue a évolué. C’est l’une des premières traductions en langue australasienne. C’est la plus ancienne traduction de la Bible dans la région africaine. Madagascar a une situation spécifique. Ils ont une langue australasienne, pas une langue africaine. Le malais provient de l’Indonésie.
Quelles sont les divergences interprétatives fondamentales de la Bible entre les catholiques et les protestants ? Y a-t-il eu des changements aujourd’hui ?
Aujourd’hui, ce qui n’était pas le cas dans le passé, ils utilisent tous ce qu’on appelle l’approche critique et historique. Ce qui signifie qu’ils se penchent sur le contexte d’origine : qu’est-ce que cet auteur, il y a 2 000 ans, voulait communiquer à ses contemporains. Les Églises catholique et protestante – il y a toujours des églises fondamentalistes qui ne vont pas dans ce sens – utilisent les mêmes méthodes d’étude et de traduction de la Bible. Si la Bible dit « Go the extra mile » (NdlR : « si quelqu’un te contraint d’aller une lieue avec lui, vas-en deux »), dans le passé, on aurait pu interpréter cela comme étant une demande de faire des prières en plus. Mais, aujourd’hui, on étudie le contexte historique. À l’époque, un soldat romain qui marchait pouvait demander à n’importe qui, selon la loi romaine, de transporter son arme pour un mile. Alors, on se dit que c’est dont on parle. On ne peut en faire une interprétation spirituelle telle « Vous devez faire plus de pénitences etc ». Cela relève plus de l’historique ici. Dans le passé, la Bible était souvent utilisée comme une arme pour convaincre quelqu’un, pour diriger et imposer ses idées. Si la Bible le dit, alors tu dois t’y soumettre. Aujourd’hui, elle est plus une source d’inspiration et est utilisée pour mieux comprendre la position de Jésus, ce qu’il voulait dire, ce qu’il a fait…