Notre invité de ce dimanche est le Dr Zouberr Joomaye, membre du MMM, qui a occupé la Une de l’actualité en début de semaine. Il est le professionnel qui a confié à Paul Bérenger une confidence que lui avait faite Showkutally Soodhun sur l’affaire MedPoint. Cette confidence rapportée lui a valu une convocation à l’ICAC, puis une deuxième au CCID où, après avoir été interrogé comme témoin dans une affaire de diffusion de fausse nouvelles, il s’est retrouvé accusé de complot pour déstabiliser le gouvernement et nuire au Premier ministre. Grâce à une déposition de son voisin, qui se trouve être le frère de la responsable de communication du Ptr, Nita Deerpalsing. Le Dr Joomaye raconte ses« mésaventures », qui s’insèrent pour lui dans un début de dérive pour limiter la démocratie à Maurice.
Vous faites la Une de l’actualité politique locale depuis quelques jours. Vous êtes, provisoirement, accusé de faire partie d’un complot pour déstabiliser le gouvernement et discréditer le Premier ministre. À part «comploter »contre le gouvernement et le Premier ministre, que faites-vous dans la vie, Dr Zouberr Joomaye ?
Je suis un citoyen de la République de Maurice, un médecin, spécialisé dans la médecine interne — plus précisément les problèmes d’hepato-gastro-entérologie — qui a fait ses études en France. Après quelques années de pratique en France, j’ai décidé de revenir à Maurice en 2004, et depuis, j’exerce dans le privé. Je me suis engagé au sein du syndicat des médecins du privé, dont j’ai été le porte parole plusieurs années de suite. Nous avons été très actifs au cours des épidémies de chikungunya et de fièvre dengue.
Vous avez suivi le parcours classique du médecin qui revient à Maurice après ses études. Quand votre chemin croise-t-il celui de la politique ?
J’étais très proche de feu Oomar Uteem, dont j’ai fait la connaissance pendant mes études en France. En 2005, quand il a été candidat aux élections générales sous la bannière du MMM, je l’ai soutenu. D’autant plus que j’ai toujours été proche des mauves.
Étiez-vous un militant « coaltar » ?
Oui, d’une certaine façon. Disons que je suis un militant coaltar de la génération 1982.
Celle qui était plus dans les salons que sur le coaltar ?
Pas du tout. Je veux parler de cette génération qui était adolescente dans les années 80, et qui a grandi avec les idéaux du MMM : la lutte pour un changement politique pour le pays, les premiers soixante-zéros, tout ce qui est arrivé après… Je fais partie de ce courant politique. Ce qui explique que j’ai aidé Oomar Uteem à faire campagne pour les élections de 2005. À la mort du Dr Uteem en 2007, j’ai pris du recul par rapport à la politique, puis j’ai repris contact avec le MMM en 2009, par personnes interposées, et j’ai été candidat sous la bannière mauve aux élections de 2010 dans la circonscription n° 13.
Pourquoi avez-vous décidé de faire de la politique active en 2010 ? Ne nous dites surtout pas que vous l’avez fait pour sauver le pays, comme l’affirment tous les politiciens !
J’aurais pu vous répondre que je suis entré en politique pour sauver le pays. Je crois qu’il y a encore des gens qui le font. En tant que médecin, j’ai toujours été impliqué dans certains combats et causes. J’ai été membre du syndicat des médecins du privé, un contre-pouvoir par rapport au ministère de la Santé, pour essayer de réorienter les décisions concernant la santé publique dans certains cas. Je pense qu’entrer dans la politique active était un cheminement normal pour quelqu’un qui était déjà dans le social.
Le choix du MMM était-il aussi évident ?
Oui. Le MMM est le parti dans lequel je me retrouve par rapport aux valeurs universelles que je veux défendre : l’égalité des chances, la lutte contre la pauvreté, contre la fraude et la corruption, et pour la liberté de la presse.
Aviez-vous choisi votre circonscription, le n° 13, ou vous l’a-t-on imposé ?
C’était le choix du parti. Et comme je suis assez discipliné, j’ai suivi la logique du parti. J’ai relevé le défi, qui consistait à être candidat dans une circonscription rurale, et j’ai vécu une expérience personnelle extraordinaire aux côtés de Vishnu Lutchmeenaraidoo. C’est lui qui a guidé mes premiers pas en politique, puisque je suis devenu candidat un mois après avoir rejoint le MMM.
Cela n’a-t-il pas été un peu short noticed ?
Je ne dirais pas « short noticed », en raison des circonstances particulières autour de ces élections de 2010. Si nous avions eu plus de temps, les choses auraient peut-être été différentes au n° 13.
Il faut rappeler que ces circonstances particulières étaient le fait que le MMM attendait patiemment de faire alliance avec le Ptr, et s’est fait coiffer au poteau par le MSM…
Tous les Mauriciens savent ce qui s’est passé au cours de la période pré-électorale de 2010. C’est une période qui fait partie de l’histoire politique que nous ne pouvons ni changer, ni renier. Pour la campagne électorale, j’ai été surtout impressionné par la machine de guerre du MMM, qui m’a pris en charge, m’a porté pendant toute la campagne, et a fait atteindre, aux trois candidats, le score que nous avons eu. Nous avons perdu les élections pour des raisons qui pourraient faire le sujet de longues heures de discussions. Ce n’est pas le moment.
Cela fait-il mal de perdre pour sa première participation à une élection ?
Cela fait mal, bien sûr. Il est évident que j’aurais préféré que le MMM remporte ces élections, mais ce n’est pas cette première défaite qui va me faire abandonner la politique.
Abordons maintenant le feuilleton qui a défrayé la chronique politique dans un premier temps, avant de devenir une affaire que la police qualifie de complot. Un jour, vous rencontrez un ministre qui vous fait une confidence que vous allez répéter au leader du MMM. En ce faisant, n’avez-vous pas, quelque part, trahi le secret professionnel ?
Pas tout. Je n’avais pas rencontré le ministre Showkutally Soodhun en tant que médecin. Il n’était pas venu me consulter, et donc la question de secret professionnel ne se pose pas. C’était une confidence au cours d’une conversation, pas une discussion entre un médecin et son patient.
N’avez-vous pas été étonné qu’un ministre MSM en exercice vienne vous faire à vous, membre de l’Opposition MMM, donc son adversaire, une confidence de nature politique contre son allié. C’est-à-dire, que Navin Ramgoolam avait rencontré le Dr Malhotra, le beau frère de Pravind Jugnauth, dans le cadre de l’affaire MedPoint ?
Je n’ai pas été étonné parce qu’il y avait déjà des signes d’un malaise entre le MSM et le Ptr au sein de ce qui était encore l’Alliance de l’Avenir. Il y avait entre les partenaires des échanges de piques et de petites phrases au Parlement et dans la presse.
Oui, mais la « confidence » de Showkutally Soodhun n’est pas une petite pique, mais une bombe atomique politique. À travers vous, le ministre Soodhun fait un cadeau politique au MMM qui dénonce l’affaire MedPoint. En plus, il y implique Navin Ramgoolam, qui est à l’époque son allié politique…
On peut interpréter cette confidence de différentes façons. Mon rôle était, une fois au courant de cette information de nature politique et sensible, d’en informer le leader de mon parti. J’ai fait mon devoir, point à la ligne.
Avez-vous été surpris que le leader du MMM fasse état de cette « confidence » au cours d’une conférence de presse ?
Non, dans la mesure où c’est le travail du leader de l’Opposition de rendre publiques des informations de cet ordre sur l’action gouvernementale. Si, dans une affaire aussi grave que l’affaire MedPoint, le leader de l’Opposition ne dénonce pas en rendant publiques les informations dont il dispose, qui va le faire ?
On a fini par savoir que vous étiez le professionnel dont parlait Paul Bérenger, et que Showkutally Soodhun était le ministre concerné…
Précision : c’est quand l’ICAC a sommé le leader du MMM, sous le Prevention of Corruption Act, de révéler ses sources que Paul Bérenger a donné les noms. Par la suite, j’ai été convoqué par l’ICAC et j’y suis allé avec la conviction de faire mon devoir de patriote, de citoyen responsable et de membre de l’Opposition. M. Soodhun est venu, par la suite, confirmer ce que j’avais dit à Paul Bérenger.
Et c’est après que survient une autre développement, dans cette affaire qui commence à ressembler à un mauvais feuilleton télévisé : en août, vous rencontrez votre voisin, qui se trouve être le frère de la porte-parole du Ptr, et vous lui demandez de dire à sa soeur de quitter les rouges pour venir rejoindre les mauves. Vouliez-vous débaucher, politiquement, Nita Deerpalsing ?
Pour des raisons évidentes, je ne peux pas faire de commentaires sur cet aspect des choses. Mais j’ai l’impression que tout cela fait partie d’une conspiration politique contre ma personne.
Sans entrer dans les détails : avez-vous eu une conversation avec votre voisin le 14 août 2011 dans un parking ?
Oui.
Avez-vous tenu les propos qui vous ont été attribués contre Navin Ramgoolam, à l’effet qu’il fallait « finir »politiquement ?
Je démens catégoriquement ces propos.
Avez-vous invité Nita Deerpalsing à venir rejoindre le MMM, en soulignant qu’il n’existait pas au sein du MMM des femmes « de calibre » et mieux, si je puis dire, des « femmes malbar capables » ?
Tous ceux qui me connaissent savent qu’il est contraire à mes principes de tenir un langage communal. Je n’ai jamais tenu les propos que vous venez de citer.
Comment expliquez-vous que votre voisin soit allé rapporter votre conversation à la police ?
Je ne me l’explique pas. Je pense que sommes en train de dériver au niveau démocratique et social à Maurice. Nous sommes en train de nous retrouver dans l’ancien bloc soviétique, où la pratique de la délation était monnaie courante, où l’on incitait les voisins à s’espionner pour les dénoncer à la police. C’est une situation extrêmement préoccupante pour le pays.
Pour quelle raison avez-vous été convoqué par la CCID en début de semaine ?
Comme témoin dans l’affaire de diffusion de fausses nouvelles par le leader de l’Opposition. Dans la matinée, j’ai été interrogé comme témoin et, dans l’après-midi, la police m’a signifié que j’allais être interrogé under warning en raison de la déclaration faite contre moi par mon voisin, le frère de Nita Deerpalsing.
N’avez-vous pas éclaté de rire quand la police vous a dit que votre voisin vous avait accusé d’ourdir un complot pour déstabiliser le gouvernement et le Premier ministre ?
Non, je n’ai pas ri, et vous ne devriez pas le faire. Je pense que les Mauriciens ne devraient pas rire non plus de cette affaire. Elle est extrêmement grave : c’est le début d’une dérive qui commence à vouloir limiter la liberté d’expression à Maurice. C’est une dérive qui va affecter l’image que nous essayons de construire de notre pays depuis l’indépendance.
Estimez-vous que votre arrestation est de nature politique ?
C’est une arrestation purement politique et contre laquelle je m’insurge. Mon interrogatoire par la police a été un interrogatoire purement politique, avec des questions uniquement politiques. La personne qui m’a interrogé avait un dossier de plusieurs pages avec les questions déjà rédigées. La première était : qui est le Premier ministre de l’île Maurice ? La deuxième : pourquoi le MSM a quitté le gouvernement ? Je n’exclus pas le fait que les policiers qui m’ont interrogé avaient des directives venant de très haut. En plus, j’ai été très peu interrogé sur ma conversation avec mon voisin, sur laquelle repose mon arrestation. On se serait cru dans un pays de l’Europe de l’Est avant la chute du mur de Berlin. Il ne manquait que le projecteur braqué sur moi.
Avez-vous été arrêté, provisoirement, traduit en cour et libéré sous caution, parce que votre voisin a fait une déclaration à la police selon laquelle vous faisiez partie d’un complot pour déstabiliser le gouvernement ?
Tout à fait. La police a utilisé la déclaration de mon voisin pour mettre une accusation provisoire contre moi. Je suis accusé d’avoir fabriqué de fausses preuves pour déstabiliser le gouvernement et le Premier ministre, avec Showkutally Soodhun et d’autres non encore définis. C’est une accusation sérieuse, en tout cas traité très sérieusement par le CCID. C’est pourquoi je vous dis qu’il ne faut pas en rire. Demain, n’importe qui peut aller dire n’importe quoi contre son voisin, qui pourrait être arrêté par la police et être accusé de complot. Mais heureusement, j’ai entièrement confiance dans le judiciaire pour démontrer que les charges pesant sur moi sont ridicules. Je pense que ne pouvant trouver d’offense de ma part dans l’affaire dite des fausses nouvelles, la police se rabat sur une accusation bancale contre moi. Une accusation qui ne repose sur rien, comme mes hommes de loi vont le démontrer en cour.
Ne trouvez-vous pas étonnant que Paul Bérenger ne soit pas encore accusé provisoirement dans cette affaire, au même titre que Showkutally Soodhun et vous-même ?
C’est une question que vous devriez aller poser aux enquêteurs du CCID. Ou plus précisément, à ceux qui pilotent cette « enquête ». Pas à moi.
En tout cas, avec cette affaire, vous êtes devenue une vedette, un martyr pour le MMM…
Je n’interprète pas les choses de cette façon. Je considère ce qui m’est arrivé comme un signal d’alarme qui devrait inciter les Mauriciens à prendre conscience qu’il existe des dérives anti-démocratiques à Maurice. Que c’est un processus qui a commencé avec des tentatives d’intimidation des journalistes, le boycott de titres de presse. Nous sommes maintenant dans l’étape où l’on arrête les opposants politiques. Nous sommes en train de suivre la voie de certains pays africains où la démocratie n’a pas cours. Si ça continue, dans quelques temps les journalistes auront à aller demander la permission aux Casernes Centrales avant de publier leurs articles.
N’êtes-vous pas en train d’utiliser une bavure de la police pour faire un peu de démagogie politique ?
Ce n’est pas une bavure policière mais une série d’événements qui font croire que la démocratie est menacée. Quand on arrête des journalistes, qu’on essaie de les intimider, quand on boycotte un titre de presse et quand on arrête des opposants politiques, ce ne sont pas des bavures isolées, mais une menace réelle contre la démocratie.
Comment lutte-t-on contre cette menace ?
Je suis assez satisfait de la réponse de la presse qui fait son travail sur le ton nécessaire, et de la prise de position de certaines ONG. Il ne faut pas se laisser faire et céder aux menaces.
Tout cela peut-il nous mener à un rapprochement MMM/MSM ?
Le MSM a quitté le gouvernement depuis le mois d’août et a rejoint le MMM dans l’Opposition. Il est tout à fait normal qu’en tant qu’entité, l’Opposition fasse son travail et qu’une synergie soit créée entre ces deux partis. Paul Bérenger l’a dit et répété : la question d’alliance n’a pas été évoquée. Je crois que Pravind Jugnauth vous l’a également dit.
Voulez-vous sérieusement faire croire aux Mauriciens que cette question n’a pas été évoquée lors des rencontres des leaders mauves/oranges du mardi soir ?
Je crois sérieusement que l’objectif de l’Opposition, c’est d’abord et avant tout la prochaine rentrée parlementaire.
Si l’on veut être cynique, on pourrait dire que cette affaire vous a rendu service politiquement…
Que voulez-vous dire ?
Vous n’avez que quelques mois d’engagement politique au MMM, et vous êtes déjà membre coopté du Bureau politique. C’est une récompense pour votre rôle dans l’affaire de fausses nouvelles…
…je ne suis pas sûr que le terme « récompense » soit approprié…
Votre cooptation n’est-elle pas un peu injuste, par rapport aux militants qui sont au sein du parti depuis de longues années ?
Elle aurait été injuste si j’étais le fils d’un notable qui venait prendre la place de son père. Cela n’existe pas au MMM. On aurait pu dire que c’est injuste si je n’étais pas arrivé à cette position par mes propres efforts, si j’avais eu un coup de main par des moyens externes. Ce n’est pas le cas : je suis là où je suis grâce à mes efforts.
Pensez-vous qu’un jour le Mauricien saura tout ce qui s’est passé dans l’affaire MedPoint ?
Paul Bérenger l’a déjà dit : un jour toute la lumière sera faite sur l’affaire MedPoint.
Quel jour ?
J’ai été qualifié de comploteur, pas encore de prophète capable de prédire l’avenir !
Décidément, cette affaire ressemble de plus en plus à un mauvais feuilleton. Nous avons réalisé tout ce qui précède jeudi. Nous sommes vendredi, et nous venons d’apprendre que vous êtes allé faire une déclaration à la police contre celui qui vous avait dénoncé à la police. Êtes-vous en train d’utiliser les mêmes armes que celles que vous avez dénoncées ?
Pas du tout. Je ne suis pas allé faire une déclaration à la police contre Nuvin Deerpalsing. Sur le conseil de mes avocats, je suis allé faire une precautionary measure declaration, pour me protéger.
Pour quelle raison ?
Jeudi matin, Nuvin Deerpalsing m’a envoyé un SMS avec le message suivant : « Hi Dear, can we talk, regards. » Il a déjà fait, partant d’une conversation banale entre voisins, une déclaration à la police pour m’accuser de complot contre le gouvernement et le Premier ministre. Dans cette perspective, mes avocats m’ont demandé de faire une déposition pour éviter toute éventuelle mauvaise surprise, toute mauvaise interprétation de son SMS. Je n’ai pas fait de déposition contre mon voisin à la police. Pas encore.