Le Dr Komarakshi Rajagopalan Balakrishnan dirige le Cardiac Science Escorts Hert Institute de Chenai qui fait partie du groupe Fortis. Il vient d’effectuer un court séjour à Maurice pour participer à une conférence sur les maladies cardiaques organisée par la clinique Fortis Darné. Voici la transcription de l’interview qu’il a acceptée de nous accorder mercredi dernier, à Floréal.
Commençons par une question personnelle : qu’est-ce qui vous a poussé à étudier la médecine ?
En Inde, le choix d’une carrière professionnelle doit se faire avant l’âge de 16 ans, quand on est au collège. Avec le recul, je ne suis pas sûr que l’on puisse vraiment décider de sa vie professionnelle à cette âge. En Inde, le choix est aussi une affaire de famille. Il y avait déjà un médecin dans la famille et mon père a décidé que je suivrais cette voie, bien que je fusse très intéressé par les mathématiques et avais pensé devenir ingénieur.
La médecine fut un bon choix dans la mesure où vous avez eu une magnifique carrière qui vous a conduit à exercer en Europe, aux Etats-Unis avant de revenir en Inde.
J’ai commencé mes études de médecine en Inde, à New Delhi, puis je me suis spécialisé en cardiologie aux universités de Bombay de Pondichery et de Madras. J’ai ensuite travaillé à Londres, en Nouvelle Zélande et en Oregon, aux Etats-Unis, avant de rentrer en Inde.
Au vu du nombre croissant de malades cardiaques, peut-on dire que le système cardiaque humain est beaucoup plus fragile qu’il ne l’était il y a quelques années ?
Le coeur humain et son système cardiaque ne sont pas plus ou moins fragiles. L’augmentation de cas de maladies cardiaques est, si l’on peut dire, une conséquence de la modernité. Nous disposons aujourd’hui d’outils très perfectionnés pour détecter très tôt toutes sortes de maladies, dont ceux qui affectent le système cardiaque. Nous pouvons aujourd’hui détecter les malformations cardiaques bien avant la naissance d’un bébé et, dans certains cas, appliquer le traitement nécessaire le plus vite possible. Autrefois, l’état des connaissances ne permettaient pas de faire cette détection. Cette capacité de diagnostic, ajoutée aux outils nécessaires pour les soins appropriés, permet de garder en bonne santé et en vie des gens qui auraient été condamnés, il y a quelques années. Par ailleurs, il ne faut pas oublier un facteur qui modifie toutes les données de notre société : l’espérance de vie de l’être humain a beaucoup augmenté au cours de ces dernières années. Le mode de vie a également changé, aussi bien que les habitudes alimentaires. Non, le coeur et le système cardiaques ne sont pas devenus plus fragiles, mais ils sont plus faciles à soigner dans des structures de plus en plus perfectionnées.
On note que beaucoup d’enfants sont atteints de maladies cardiaques. C’est normal ?
Comme je vous l’ai déjà dit, les avancées de la technologie font que nous pouvons aujourd’hui détecter les problèmes cardiaques avant même la naissance. Cette possibilité de diagnostic précoce nous permet de soigner très tôt et très vite et de garder en vie des bébés qui auraient été, il y a quelques années, condamnés. La nature de la maladie n’a pas changée, ce sont les possibilités de diagnostics et de soins qui ont évolué rapidement.
Ces possibilités de diagnostics et de soins précoces sont-elles à la portée de tous ?
La réponse est malheureusement non et c’est un des gros problèmes de la médecine moderne. Surtout dans un pays comme l’Inde. L’un des problèmes majeurs de la santé réside dans le fait qu’au cours des dernières décennies, nous avons fait des progrès substantiels sur la manière de soigner. Mais les coûts de ces traitements ont également augmenté, les mettant hors de portée du plus grand nombre, c’est-à-dire les pauvres. Ceux qui en ont le plus besoin, en fait. En dépit du fait que les sociétés démocratiques affirment que les hommes naissent égaux, il faut reconnaître qu’ils ne le sont pas face à la maladie et à son traitement et ses coûts. Nous vivons, à ce niveau, dans un monde injuste, et un des grands débats est de trouver un système qui permette l’accès aux soins à tous. C’est un des grands débats de notre temps, surtout dans les pays de ce que l’on appelait autrefois le tiers monde.
Nous avons à décider si l’argent que nous possédons personnellement, au niveau familial et/ou au niveau national doit être utilisé pour notre propre confort ou partagé avec les plus pauvres dans le cadre d’un système social et de santé. Le problème est que la richesse est détenue par une minorité qui ne se sent pas forcément concernée par les problèmes de la majorité. Comment faire ?
Quelle est votre réponse personnelle à cette question ?
Prenons un pays développé comme les Etats-Unis ou le Canada. Plus un pays se développe, améliore les conditions de vie et de santé de ses habitants, plus ceux-ci vivent longtemps. Mais il faut financer les soins qui vont avec la longévité et c’est là que le problème se pose. Qui va financer tout ça ? En ce qui me concerne, je ne suis pas pour un système de soins totalement financé par le gouvernement ou par le secteur privé par le biais des assurances médicales. Il faut trouver un système entre le public et le privé. Les systèmes totalement contrôlés par le gouvernement, surtout dans les grands pays, finissent souvent par devenir incontrôlable en raison d’une bureaucratie envahissante qui ralentit tout. Par ailleurs, dans le privé, le fait que le profit soit l’objectif prioritaire finit par tout ramener à une question d’argent, pas de soins. Il faut trouver un système intermédiaire entre les deux. Ce n’est pas facile à trouver dans les pays où il faut gérer des dizaines ou des centaines de millions d’individus. Ce système est plus facile à trouver et à mettre en place dans les petits pays comme Maurice. Mais quel que soit le système, il faut qu’il y ait une participation du malade, sauf ceux qui n’ont vraiment pas les moyens. La solution à ce problème permettra à l’humanité de faire un pas conséquent dans son évolution.
Certains ont préconisé un système d’assurance obligatoire.
Je pense qu’il faudra mettre au point une assurance santé obligatoire dès la naissance. Les primes seront payées par les parents et le gouvernement, dans un premier temps et par l’individu et son employeur dans un deuxième. Cette assurance devra aller de pair avec le développement des services de santé public et privé.
Ce n’est qu’une proposition et il faut en discuter. Une solution doit être trouvée pour mettre les dernières découvertes de la médecine au service de ceux qui en ont le plus besoin : les pauvres. Mais il y a autre chose aussi à prendre en compte : le concept de la vieillesse à changé. Il y a quelques dizaine d’années, on était considéré comme vieux à 60 ans, l’âge de la retraite, du troisième âge. Aujourd’hui, dans beaucoup de pays, l’âge de la retraite a été modifié. En Europe, en ce moment, cet âge va de 60 à 68 ans et il est possible qu’elle soit encore étendue. Il faudra prévoir des soins pour cette catégorie de personnes.
Nous parlons de soins et de traitements après la maladie. Mais je me suis laissé dire que vous êtes également un champion de la prévention.
Quand on vient me voir, c’est en général pour enrayer les effets de la maladie qui est, en général, le résultat d’un mauvais entretien du corps de celui qui est devenu le malade. L’être humain prend plus et mieux soin des objets qui l’entourent que de son propre corps. Prenez l’exemple de l’enregistreur que vous utilisez pour cette interview. Vous ferez attention de ne pas l’exposer au soleil, à la pluie, aux chocs, comme vous le ferez pour votre voiture. Vous n’allez pas mettre dans son moteur des produits qui puissent l’abîmer. C’est la même chose pour votre ordinateur. Nous n’allez pas le faire fonctionner vingt-quatre heures sur vingt-quatre de crainte qu’il ne s’use. Mais vous n’aurez pas ce même comportement vis-à-vis de votre corps, de votre santé. L’être humain mange mal, fume, boit, pratique des sports violents, fatigue son moteur, le pousse à bout de sa capacité de résistance sans prendre des précautions. Nous prenons des précautions avec notre voiture, notre téléphone portable qui sont des objets qu’on peut facilement remplacer. Nous ne le faisons pas avec notre corps et nos organes qui sont irremplaçables. C’est seulement quand un de nos organes fonctionne mal, ou pas du tout, que l’on se rend compte de sa valeur dans notre vie.
Comment expliquez-vous ce paradoxe ?
Il est difficile à expliquer et fait partie des mauvaises habitudes acquises par l’homme. Est-ce que vous exposeriez votre enregistreur à une fumée toxique qui pourrait à terme ralentir son fonctionnement? Non, vous ne le ferez pas. Mais un fumeur accepte d’avaler de la fumée qui va affecter son système respiratoire et peut-être lui donner un cancer. Ce que nous avons de plus important dans la vie, ce n’est pas notre maison, notre voiture, notre profession, notre position sociale, mais notre corps. Il est unique et nous ne pouvons pas en changer à moins d’aller vers l’artificiel, mais c’est une autre histoire. C’est notre bien mais nous ne le reconnaissons pas, nous ne voulons pas en prendre soin comme il le faudrait, ce qui nous permettrait de mieux vivre, probablement plus longtemps. Nous le maltraitons. C’est un des mystères du comportement de l’homme, de son comportement vis-à-vis de son corps. Nous sommes en partie responsables de nos problèmes de santé. Nous pouvons éviter certaines maladies si nous adoptons un comportement responsable vis-à-vis de notre propre corps. Le même comportement que nous adoptons vis-à-vis de certains objets de notre quotidien.
Nous connaissons le discours que votre tenez. Pourquoi n’en faisons-nous pas un élément fondamental de l’éducation que nous donnons à nos enfants ?
Je le sais. La meilleure chose que nous puissions dire à nos enfant est la suivante : « La plus belle chose que je puisse t’offrir, c’est un corps en parfait état de marche. Ton rôle est de le maintenir dans cet état, de veiller à ce qu’il ne se fatigue pas trop, qu’il ne fasse pas d’efforts inutiles, qu’il n’ingurgite pas de produits ou des éléments qui pourraient le blesser, l’abîmer. Apprend son fonctionnement et respecte-le ». Ce sont des règles simples qu’il suffit de mettre en pratique pour mieux vivre
La modernité aurait tué nos instincts naturels de prise en compte de notre corps ?
Il est facile de tout mettre sur le dos de la modernité. Il faut savoir tirer profit de la modernité, pas en devenir l’esclave. C’est une question de volonté. Plus j’avance dans ma connaissance des maladies cardiaques, plus je me rends compte, comme tous mes collègues d’ailleurs, que beaucoup de ces maladies auraient pu être évitées avec la prévention. C’est également le cas pour un ensemble de maladies comme l’hypertension. Un mode de vie sain et hygiénique ne va pas faire disparaître la maladie qu’il faudra soigner, mais il va aider l’organisme à lui résister. Un corps sain résiste mieux.
Votre CV indique que vous pratiquez la chirurgie cardiaque depuis plus de vingt-sept ans et que avez pratiqué plus de 16 000 opérations. Vous êtes une véritable machine à opérer !
Pendant une opération, vous avez à prendre en considération une série de paramètres pour bien faire le travail. Je ne suis pas une machine à opérer mais je dois donner le meilleur de moi-même, comme tous les chirurgiens, ce qui peut faire croire que nous sommes distants, ce qui n’est pas le cas. Nous sommes concentrés sur ce qu’il faut faire.
Ce qui fait dire que les chirurgiens sont plus des techniciens que des êtres humains.
Ce n’est pas totalement faux. Quand j’opère, je ne pense pas au patient en tant qu’individu, mais en tant qu’on organisme abîmé que je dois réparer dans un temps donné. Je dois être complètement détaché pour être le plus performant possible. Le patient doit comprendre que pour la réussite de l’opération il faut que je fasse que le technicien passe avant l’homme. Mais une fois l’opération faite, on redevient humain et on laisse sortir l’émotion qui nous submerge et il n’y a rien de plus beau pour un chirurgien que de lire la reconnaissance dans les yeux du patient qu’il vient d’opérer. Cet échange de regard est une des grandes satisfactions de ma profession.
Que pensez-vous de l’opinion, de plus en plus répandue, que les médecins s’intéressent plus aux moyens financiers de leurs patients — de leurs assurances médicales — qu’à leur santé ?
Il y a sans doute du vrai et du faux dedans. Vous savez, comme tous les êtres humains, les médecins sont les produits de notre société où il y a du très bon et du mauvais. Je crois qu’il y a aujourd’hui moins de vocations médicales qu’il y a cent ans. Autrefois, la médecine était une vocation, aujourd’hui elle est plus perçue comme un métier avec ses exigences financières et de profit. La perception du métier de médecin a changé avec le temps avec, nous en avons parlé, le développement des technologies pour mieux soigner. Aujourd’hui, le secteur de la santé fait partie du capitalisme avec ses travers comme le profit à tout prix. Si notre société avait mis au point un système où le niveau serait équivalent dans le secteur de santé public et privé, la situation serait différente. Il faut arriver à un système où chaque citoyen, qui qu’il soit, ait droit aux meilleurs soins, que ce soit dans le public ou le privé, des soins payés par une assurance publique ou privée ou un mélange des deux. Nous sommes encore loin de ce système, mais il faudra bien y arriver un jour.
Vous êtes venu à Maurice pour participer à une conférence sur les maladies cardiaques. Que pensez-vous de notre taux de maladies cardiaques ?
C’est le taux normal, mais il va augmenter avec le nombre de Mauriciens qui fument.
Mais Maurice a adopté des lois pour interdire la cigarette dans les lieux publics.
J’ai vu pas mal de fumeurs lors de mon bref passage chez vous. En dépit des campagnes répétées, les fumeurs oublient une chose importante, que le cancer prend le temps de s’installer dans l’organisme et quand on le découvre, il est souvent trop tard. Eu égard au nombre de gens que j’ai vu fumer ici, je pense que les chiffres de maladies dues à la cigarette sont en deçà de la réalité. Je pense que la cigarette est une des causes de maladies la plus dangereuse de votre société.
Plus que l’alcoolisme ?
A petites doses on peut éliminer l’alcool de l’organisme, ce n’est pas le cas de la cigarette. Pour revenir aux maladies cardiaques, l’avantage de Maurice est d’être un petit pays où il est plus facile de mener des campagnes d’information. Je pense que des campagnes bien faites sur un mode de vie sain et équilibré pour les adultes, mais aussi dans les écoles et collèges peuvent aider Maurice à mieux gérer son capital de santé.