Notre dernière invitée de cette année est la syndicaliste Jane Ragoo. Elle nous explique les raisons qui ont poussé l’ensemble du monde syndical — moins une exception notable — à se mobiliser contre une proposition du ministre du Travail, Shakeel Mohamed. Elle évoque également les problèmes et les objectifs du monde syndical en cette fin d’année.
Que disent les propositions d’amendements à la loi du travail qui ont fait sortir les syndicalistes de leur grand sommeil ?
Contrairement à ce que vous dites, les syndicalistes sont très actifs et très présents sur le terrain. Depuis les années de l’état d’urgence, les syndicats se battent pour l’amendement du Industrial Relations Act et du Labour Act. Une nouvelle loi du travail a été votée en août 2008 et est entrée en vigueur en février 2009. Elle comporte des lacunes. Depuis, les syndicats, surtout ceux du secteur privé, militent pour amender certaines clauses de cette loi. Subitement, cette année, on a assisté à une tentative du ministre du Travail d’amender cette loi en catimini. Les deux amendements proposés sont plus en faveur du patronat que pour défendre les droits des travailleurs. Nous avons réagi.
Vous soupçonnez le ministre du Travail de défendre les intérêts du patronat ?
Les deux amendements qu’il a proposés donnent cette impression. Le ministre du Travail est un « passeur de beurre ». Il nous reçoit, écoute ce que nous avons à dire sur la loi et nous demande de lui faire confiance, qu’il est en faveur des travailleurs. A la veille du 1er- Mai de cette année, il annonce qu’il viendrait de l’avant avec des amendements extraordinaire à la loi du travail qui vont satisfaire les travailleurs. Il ne rend pas public le contenu des amendements mais nous apprenons ce qu’il propose. Que les patrons ne soient plus obligés de négocier les conditions de travail avec les syndicats mais avec n’importe quel groupe de travailleurs de son choix. C’est inacceptable.
Pour quelle raison ?
Il existe en fait deux lois du travail qui se contredisent à Maurice. L’Employment Relations Act rend obligatoire la négociation collective tous les deux ans. Cette négociation débouche sur un accord qui est enregistré devant le tribunal. Cette loi juste est remise en cause par l’Employment Right Act qui n’assure plus la protection de l’emploi — ce qui rend caduque la négociation collective. Dans leur application, ces deux lois ne protègent pas les droits des travailleurs. C’est ce que ne comprennent pas certains syndicalistes qui vont disant à la télévision que le ministre du Travail est en train de moderniser la loi du travail. Au contraire, nous avons affaire à un ministre qui est en train d’éclater toutes les structures syndicales existantes…
… il dit qu’il est en train de les moderniser…
… moderniser ne veut pas dire faire tout disparaître, mêmes les structures qui fonctionnent bien.
Vous avez dit qu’il y a des syndicalistes qui ne comprennent pas bien les lois du travail ?
Les syndicalistes du secteur public connaissent mal ou moins bien les règlements du secteur privé et vice versa. Le problème est le suivant : il existe à Maurice 83 000 employés du service public et 450 000 dans le secteur privé. L’employeur du secteur public est l’Etat et les conditions d’emploi sont les mêmes pour tous. Dans le secteur privé, il y a des dizaines de catégories de travaillleurs, des centaines de patrons et de conditions d’emploi. Les syndicalistes du secteur privé doivent être sur le terrain pour défendre leurs membres au cas par cas et nous savons que la loi est injuste.
Quel est l’argument du ministre ?
Il vient dire que comme les syndicats sont faibles il faut que les travailleurs puissent négocier directement avec les patrons. Ensuite, il propose, en catimini, le texte du projet de loi. Ces amendements s’alignent en fait sur les positions que le président de la Mauritius Employers Federation (MEF), M. Clency Appavou, défend depuis son entrée en fonction. Le ministre du Travail est en train de défendre l’agenda et les positions du représentant des patrons. Avec ces amendements, le ministre du Travail est en train de tenter de faire disparaître les syndicats de la carte de Maurice. Ces amendements ont été rédigés par un comité ministériel composé de cinq ministres, dont celui du Travail. Ce comité était censé revoir la loi du travail et proposer des amendements pour l’améliorer. C’est le contraire qu’il propose avec ces deux amendements.
Les syndicats n’ont pas participé aux discussions pour la rédaction des amendements ?
Non. Nous avons envoyé des propositions par le biais du ministre du Travail, mais nous n’avons jamais participé aux travaux de la commission.
Vous avez souvent utilisé le mot catimini pour parler de ces deux amendements. Quand est-ce que vous avez appris qu’ils allaient être présentés au Parlement.
Je l’ai appris par un journaliste qui voulait une réaction à ce sujet, après qu’ils ont été inscrits (les deux amendements) à l’ordre du jour du Parlement.
Ce n’est pas le travail des syndicalistes de suivre l’actualité du monde du travail, donc les lois susceptibles d’être votées ou amendées ?
Le texte est entré directement à l’ordre du jour du Parlement. Il n’a pas été mis sur le site-web du ministère comme cela aurait dû être le cas et on ne nous l’a pas envoyé. Les syndicalistes du secteur privé sont très sollicités en cette période de fin d’année. Savez-vous combien de patrons refusent de payer le boni de fin d’année en disant qu’ils n’en ont pas les moyens ? Allez voir ce qui se passe actuellement dans le secteur hôtelier à Rodrigues. C’est pour cette raison que je n’ai pas su que les amendements étaient à l’ordre du jour du Parlement et avaient été présentés en première lecture.
Les députés de l’opposition n’ont pas signalé aux syndicats que les amendements étaient à l’ordre du jour du Parlement ?
Non. C’est d’autant plus étonnant qu’il y a parmi eux des avocats qui connaissent bien les syndicalistes. Je dois dire que le leader de l’opposition était choqué d’apprendre que nous n’avions pas reçu les textes de l’amendement. Le ministre du Travail aurait dû avoir communiqué ces textes aux syndicats. Il ne l’a pas fait. Quand les syndicats ont été mis au courant de la nouvelle, ils se sont mobilisés, se sont concertés et ont commencé à organiser la résistance au vote de ces amendements. Un comité a été mis en place immédiatement, un document avec tous nos points de désaccords publiés. Nous avons mis la machine en marche pour organiser notre riposte et en quelques jours nous avons réussi à faire reculer le ministre.
Ce n’est pas reculer pour mieux sauter ? Car le vote des deux amendements n’a pas été annulé mais renvoyé à l’année prochaine.
Le ministre du Travail a dit qu’il fallait donner aux gens le temps de débattre de cette question. Ce qui veut dire qu’il sortira quelque chose de constructif de ce débat et que les amendements auront à être amendés.
Est-ce que le ministre du Travail n’a pas accepté le renvoi juste pour gagner du temps ?
Nous savons depuis un bout de temps que Shakeel Mohamed essaye de jouer le rôle que tenait Dilip Kumar dans le film Leader. Nous savons quelles sont ses intentions mais nous sommes déterminés à ne pas nous laisser faire. Nous venons de remporter le premier round en faisant reculer le ministre, pas le combat. Nous allons continuer la mobilisation pour que ces deux amendements soient sérieusement amendés. Tout va dépendre de la solidarité et de la mobilisation du secteur syndical.
A ce niveau, c’est mal parti. Permettez-moi de vous lire ce que Raj Meetarbhan écrivait mardi dernier dans l’express sur la division dans le monde syndical. « D’abord, il y a le manque de solidarité entre les syndicats du privé et ceux de la Fonction publique. Ensuite, il y a des tiraillements à l’intérieur des fédérations syndicales de chaque secteur. En cause : des problèmes d’ego plus que des divergences basées sur des idées. (…) tandis que les droits des travailleurs reculent, les leaders syndicaux se battent entre eux plutôt que d’affronter le pouvoir. » Votre commentaire ?
J’entends souvent ce genre de commentaire négatif, mais pas totalement faux sur le mouvement syndical. Et cela me fait mal quand je pense à tout le travail que nous faisons, souvent dans des conditions difficiles. Mais soyons honnête, la division dont on parle dans le monde syndical est provoquée par une seule personne, que je ne veux pas nommer..
… je vais la nommer : vous parlez d’Ashock Soobron qui est en train de prendre le contrôle d’une série de syndicats…
… c’est un politicien qui cherche à utiliser les travailleurs pour arriver à ses fins. Comme d’autres l’ont déjà dit, il essaye d’être le Paul Bérenger de cette époque. Il parle de ses secteurs : le port, le transport, l’industrie sucrière. Pour arriver à ses fins, il pratique la division et l’insulte. Dans une déclaration qu’il a donnée à un journal cette semaine, il demande que les syndicalistes qui sont allés rencontrer le ministre du Travail pour discuter des amendements soient sanctionnés.
C’est de là qu’est sortie la mot « syndicat vender » ?
Vous savez qui sont ces syndicats vender selon Ashock Soobron ? Les dirigeants de la Confédération des Travailleurs du secteur privé, la Federation of Progressive Unions, la Fédération des Travailleurs Unis, les fédérations du service public. Tous ces dirigeants syndicaux sont des vendeurs, selon M. Soobron. Pour qui se prend-il ?
Lavant le linge sale des syndicats en public n’êtes-vous pas en train de faire le jeu du patronat et du gouvernement qui veulent faire disparaître le secteur syndical ?
Nous devons réagir à M. Soobron qui veut qu’on travaille selon son programme et ses instructions. Samedi dernier, la plate-forme se trouvait chez Paul Bérenger qui a prêché l’unité syndicale. Un des nous a téléphoné à Soobron pour lui dire de mettre de côté les questions d’ego pour faire face au danger qui menace les travailleurs mauriciens. Savez-vous quelle a été la réponse de Soobron : il faut que la plate-forme rejoigne la GWF et le GNP. Comment pouvons-nous accepter cela ?
Si, comme vous le dites, la plate-forme représente la majorité des travailleurs, vous n’avez qu’à vous passer d’Ashock Soobron et continuer le combat.
C’est ce que nous sommes en train de faire. Nous ne sommes pas intéressés par des jeux de pouvoir sur le dos des travailleurs. Le but c’est que le travailleur sorte gagnant.
Est-ce qu’il peut gagner dans ce climat de division ?
J’en suis persuadée. Les travailleurs peuvent gagner s’ils prennent conscience de ce qu’ils représentent quand ils sont unis. Ce qui est important, c’est la cause et le combat, pas les dirigeants syndicaux. Ce qui m’intéresse, moi, c’est cette force qui s’est dégagée contre les propositions d’amendements à la loi du travail. La mobilisation a été tellement importante que Shakeel Mohamed a été obligé de reculer. Il ne l’a pas fait pour nous faire plaisir mais parce qu’il s’est rendu compte de l’importance de la mobilisation. Sans cette force il n’aurait jamais accepté de nous rencontrer mardi dernier alors que le Parlement siégeait.
Pourquoi cette mobilisation n’est-elle pas permanente et n’existe que face à la menace et au danger ?
Mais la mobilisation syndicale est permanente et nous permet de réaliser pas mal de choses. A la CTSP, nous avons produit un CD et quatre magazines sur le syndicalisme, nous sommes sur le terrain, nous animons des réunions nocturnes pour sensibiliser les travailleurs. Le nombre de nos adhérents est en augmentation constante.
Vous pensez que le syndiqué, ou le lecteur en général, comprend ce qui se passe dans le monde syndical ?
Non, il ne comprend pas et il se pose des questions. Et il a raison. A chaque fois, on nous demande pourquoi les centrales n’arrivent pas à travailler ensemble. La base demande aux leaders syndicaux de se regrouper au lieu de se diviser. Moi aussi je suis pour l’union, pas pour la division. Il faut nous unir pour que le mouvement syndical redevienne un contre-pouvoir efficace. Je lance un appel à tous les leaders syndicaux pour qu’ils réalisent la demande de la base.
Vous lancez cet appel à Ashock Soobron également ?
Mais bien sûr. Il faut qu’il arrête de croire et de dire qu’il est le seul à Maurice à pouvoir mener la lutte syndicale à bon port. Je crois qu’il est important que les travailleurs se rendent compte que les dirigeants syndicaux veulent, eux aussi, de l’unité et fassent pression dans ce sens.
Revenons au combat pour faire corriger, comme ils devraient l’être, les deux amendements à la loi du travail. Quelle est la prochaine étape ?
La plate-forme syndicale va se rencontrer mercredi matin pour déterminer la suite de notre action. Nous allons porter une attention particulière à un fait. Pendant les deux semaines de mobilisation on n’a pas entendu le patronat et puis, subitement, le président de la MEF est sorti de son silence. Pour dire que lui aussi n’est pas d’accord avec ces deux amendements et demander pourquoi le comité tripartite n’a pas été réuni. C’est quand il se rend compte que les amendements ne sont pas passés qu’il parle de tripartite !
Cette mobilisation n’est-elle pas l’occasion d’un nouveau départ pour le monde syndical ?
Pas un nouveau départ, une continuation. Nous en sommes conscients et nous allons travailler dans ce sens, avec tous ceux qui veulent travailler avec nous. J’ajoute que ce travail a commencé depuis quelques mois déjà, depuis que la plate-forme a été créée et cela n’a pas été facile pour une série de raisons, mais cela est en train de fonctionner. Je crois que la prochaine étape du combat va consister à inviter les travailleurs à venir participer individuellement aux activités de la plate-forme. C’est une autre façon d’inviter les travailleurs à prendre leurs responsabilités dans le combat. Le 2 février 2013, cela fera quatre ans que la loi a été appliquée et nous allons organiser une grande manifestation à Rose-Hill. Il faut que les travailleurs viennent montrer qu’ils sont contre les amendements pour faire bien comprendre les choses à Shakeel Mohamed.
Le travail de la plate-forme ne concerne que le combat contre les amendements ?
Non. Nous sommes également en train d’écrire une nouvelle version de la loi du travail, plus juste.
Mais ce ne sont pas les syndicalistes qui rédigent et votent les lois, ce sont les parlementaires.
Et qui élit les parlementaires ? ce ne sont pas les travailleurs ? On élit des parlementaires pour qu’ils aillent voter des lois et prendre des décisions pour faire avancer le pays, permettre à tous ses habitants de bien vivre, d’avoir un travail décent. Nous allons dépasser le cadre des propositions et des amendements pour présenter un projet de loi avec trois textes qui sera débattu par les travailleurs au départ avant d’être envoyé au Parlement.
Faire adopter un projet de loi rédigé par des représentants des travailleurs par des parlementaires : vous n’êtes pas en train de croire au père Noël, Jane Ragoo ?
Je crois que chacun doit essayer de faire ce qu’il peut dans la vie. J’essaye, à mon niveau, d’apporter ma contribution pour construire un monde meilleur. Ma contribution pour faire avancer la cause de l’être humain passe par le syndicalisme et cette loi pour défendre les droits des travailleurs. Tous les syndicalistes qui m’entourent et mènent le combat pensent comme moi.
Est-ce que le nombre de femmes dans le syndicalisme est en augmentation ?
Le monde a été trop longtemps dirigé par les hommes. Il faut faire de la place, dans l’égalité, aux femmes. Les femmes commencent à s’intégrer dans le monde du syndicalisme, lentement mais sûrement.
Quand je vous ai téléphoné pour cette interview, vous m’avez dit que vous n’étiez pas libre avant 9 heures samedi, parce que vous deviez faire la lessive avant. Est-ce qu’un syndicaliste fait la lessive avant de donner une interview ?
Toutes les femmes ont plusieurs fonctions dans la vie : elles sont épouses, mères, ménagères, travailleuses et, dans mon cas, syndicaliste. Nous arrivons à concilier le tout et satisfaire ceux qui vivent avec nous. Pour que les femmes soient plus nombreuses il faut qu’elles connaissent leurs droits. On connaît mal le mouvement syndical à Maurice. Il y a le regard qui vient du dehors et ce qui se passe à l’intérieur, au quotidien. Quand vous êtes arrivé ce matin, il y avait des syndiqués qui m’attendaient. Ils sont des centaines à venir durant toute la semaine pour me rencontrer ainsi que mes collègues pour exposer leurs problèmes. Nous arrivons à les régler et cela fait partie de notre travail quotidien. Alors quand j’entends dire que le syndicalisme est en déclin…
Quel est votre souhait personnel pour cette fin d’année ?
Avoir encore plus de courage pour croire dans l’unité qui n’est pas automatique. Il faut se battre pour la créer cette unité et comme je suis croyante je vais prier pour que tous les hommes changent et aident à changer le monde…
… vous allez prier pour Ashock Soobron, Shakeel Mohamed et Clency Appavou, le président de la MEF ?
Oui, je vais le faire. Si on peut faire changer quelqu’un pour le meilleur il est plus facile d’être solidaire, de partager, de créer l’union qui fait la force et qui va permettre à tous d’avoir une vie correcte, un salaire décent, un environnement sain dans un monde meilleur.