Tous les billets gratuits ont d’ores et déjà été retirés pour l’unique projection du film d’Harrikrisna et de Sharvan Anenden, Les enfants de Troumaron, programmée le jeudi 6 septembre au cinéma Star de Bagatelle par l’IFM. Scénarisé par Ananda Devi elle-même d’après son roman Ève de ses décombres, ce long-métrage dresse un portrait réaliste de certains quartiers et personnages de Maurice. Tous les comédiens sont Mauriciens, de même que les auteurs et une partie de l’équipe technique. Mais comme le fait remarquer Ananda Devi qui nous a accordé une interview aux côtés de son fils Sharvan Anenden, cette histoire pourrait avoir lieu n’importe où dans le monde où la misère fait basculer les jeunes dans la violence. Pour Sharvan, qui a déjà plusieurs projets personnels de films, c’est le premier long-métrage dont il assure la mise en scène… Tous deux nous parlent avec passion de cette expérience.
Ève est-elle une adolescente en perdition ou déjà une jeune femme qui se destine à la prostitution ?
Ananda Devi : On ne peut pas dire qu’Ève se destine à la prostitution car cela commence quand elle est toute enfant. Elle demandait des fournitures scolaires, et on ne lui demandait rien en échange. Puis quand elle a eu douze ans, on lui a demandé quelque chose en retour… une partie de son corps. La seule chose qu’elle possède étant son corps, elle ne réalise pas que c’est une manière de se vendre et elle obtient ce qu’elle veut de cette façon. Et du moment qu’elle est entrée dans cet engrenage — ça n’a jamais été un choix de vie —, elle se défend comme elle le peut, c’est-à-dire dans sa tête et en puisant dans sa force intérieure, qui lui fait penser que c’est elle qui détermine ce qui lui arrive, que c’est elle qui utilise les hommes et pas le contraire, alors que bien évidemment elle est exposée à des violences terribles. Elle est victime mais elle ne se présente pas en tant que telle et ne se voit pas en tant que telle.
Est-ce que ce personnage change lorsqu’il passe au cinéma ?
SA : Nous avons eu une discussion à ce sujet avec ma mère qui voit Ève comme plutôt forte, alors que moi je la percevais comme un être en perdition. Puis dans la longueur du film nous sommes tombés d’accord. Je trouvais que c’était une façade qu’elle se donnait.
AD : D’ailleurs, elle-même prend conscience qu’elle se crée une illusion. Il y a un changement sur ce point à l’intérieur du film même et dans le livre aussi.
Faut-il considérer le film et le roman comme deux entités foncièrement différentes ?
SA : Oui un petit peu. Nous avons vraiment suivi le script et je trouve qu’il est plus dynamique que le roman. J’ai vraiment essayé d’être le plus fidèle possible au script qui suggérait de façon évidente des images poignantes et violentes.
AD : Le livre reste dans l’intériorité des personnages, peut-être aussi dans une forme d’abstraction quand chacun contemple son univers, son état d’esprit ou son état d’âme, alors que pour le scénario, nous avons été obligés d’aller plutôt vers leurs actes, en rapport avec leur environnement, leur entourage et la société. Je ne sais pas si j’ai vraiment réussi à bien le faire. Au cinéma, on a une heure et demi pour capter l’attention des gens et disons que ce moment clé du choix de Savita et Ève, pour la première de rester dans la cité et pour la seconde de mettre en place un plan d’évasion, prend plus de relief dans le film que dans le roman. Puis ces choix vont aboutir à la tragédie et l’explosion de l’intrigue.
Est-ce un film littéraire, un film d’action, de réalisme social ?
SA : Je dirais réalisme social car ce film est pour une large part tourné comme un documentaire, puisqu’il prend place en décors naturels dans un quartier de Port-Louis. Je crois aussi que dans ce film les autres personnages ont leur propre identité, ils prennent plus d’importance que dans le livre. Les dynamiques sont plus lisibles et plus développées. Pour moi, c’est un peu comme si le livre et le script offraient deux versions différentes d’une même histoire.
Est-ce que le langage de l’écrivain apparaît dans le film d’une certaine manière ?
AD : Oui il y a par exemple des voix off pour chaque personnage qui reprend le processus du livre où chacun raconte tour à tour son histoire. Il y a quatre narrateurs dans le livre et un cinquième inconnu à la troisième personne. Le film comporte des monologues intérieurs où l’on entend le style du livre mais j’ai essayé de ne pas laisser cela trop intervenir pour ne pas alourdir le film. Le parti pris n’est bien sûr pas d’inclure le langage du livre dans le film. Le premier sacrifice qu’il faut faire en écrivant un scénario, c’est les mots et le style.
Mais Sharvan, y a-t-il peut-être une autre façon de transcrire le style littéraire peut-être à travers l’image ?
SA : Dans un film, le style se définit à travers tous les éléments et chaque personne derrière et devant la caméra. Chacun va apporter un peu de sa vision et de son interprétation du script. Cela explique les nombreux rendez-vous avec le réalisateur, le directeur de la photo, le producteur, etc. Et puis souvent, lorsqu’on filme en décors naturels, il y a un côté improvisé qui peut être suggéré par les lieux eux-mêmes, même tardivement. Au fur et à mesure du tournage, on va toujours modifier les choses parce qu’on découvre sur place qu’il existe une autre manière de voir et qu’il est intéressant de changer les placements de caméra. Ce genre d’expérience définit aussi le style.
AD : Par exemple, nous avons tourné la scène de la prison dans ce lieu magnifique et terrible qu’est l’ancienne prison de Port-Louis. Et au milieu de la cellule, il y avait une barre de fer au sol à laquelle les prisonniers étaient enchaînés à l’époque. À un moment donné Sharvan a suggéré qu’on fasse asseoir le personnage sur cette barre de fer et qu’on mette la caméra sur la barre de fer aussi, ce qui a permis de développer toute une évocation du lieu…
Comment avez-vous impliqué le quartier de Baie-du-Tombeau où vous avez tourné pendant plus de quinze jours ?
SA : Les habitants de Baie-du-Tombeau nous ont offert une collaboration parfaite, ils étaient même très contents, je crois, de voir l’activité du film dans leur quartier, dans leurs immeubles. Ils avaient l’air plutôt heureux de nous voir, ce qui a facilité les choses pour nous.
AD : On nous avait mis en garde au départ, alors qu’en fait, ce n’était pas difficile du tout. On y est allé tous les jours pendant près de trois semaines et il n’y a pas eu un seul incident. On a loué des appartements pour tourner le cadre de vie des personnages. Nous y étions plongés et ça donne une identité forte au film. Nous prévoyons d’organiser une projection du film dans le quartier dès que possible.
SA : Ils nous ont même laissés repeindre leur appartement ce qui permettait de donner des indications sur la personnalité des personnages. Il y a eu des graffitis sur les murs extérieurs. En plus, lorsque nous les avons filmés dans leurs activités quotidiennes, les habitants ont regardé beaucoup moins la caméra que ce que je craignais. Gaston Valayden joue aux cartes avec eux dans une scène, et on a l’impression qu’ils se connaissent réellement depuis longtemps. Les habitants de Baie-du-Tombeau ont été d’excellents figurants dans ce film, toujours eux-mêmes et très naturels.
AD : Je dois préciser ici que dans le film le chef de gang devient un personnage très important et beaucoup plus développé que dans le livre. Thierry Françoise qui l’incarne, a amené son propre groupe d’amis comédiens qui viennent à l’origine de milieu semblable. Du coup, ils ont été complètement authentiques et réalistes au point où l’on croit que ce sont de vrais voyous quand on regarde le film, alors qu’ils ont tous des situations tout à fait honorables.
Que répondez-vous à ceux qui vous disent que ce film risque de véhiculer une image négative de Maurice ?
AD : Il faut assumer ce qui se passe devant sa porte. Chaque personne qui ouvre sa porte et va dans la rue est consciente qu’il peut lui arriver n’importe quoi à n’importe quel moment. Le travail d’un artiste, d’un réalisateur ou d’un écrivain n’est pas de mettre un joli écran qui filtre les choses pour que ce soit toujours beau. Montrer la réalité, c’est une manière de comprendre ce qui se passe. Ce film ne porte pas de jugement sur les personnages. Bien au contraire ! On essaie de comprendre de l’intérieur d’où vient cette violence, pourquoi elle naît, etc. On essaie de comprendre ce qui se passe et de ne jamais pointer du doigt aucun de ces personnages à la dérive. S’il a un constat à faire, c’est que c’est la société qui les a abandonnés. Ce sont ceux qui sont en situation d’autorité qui les acculent à ces choix de violence, ce qui est valable partout dans le monde. Le professeur, par exemple, est supposé avoir un rôle d’éducateur. Or, c’est par lui que la tragédie arrive !
On dit que le lieu est un peu comme un personnage. Et comment un cinéaste fait-il pour faire vivre un lieu comme un personnage ?
SA : C’est justement à travers les personnages que le lieu vit. Leur personnalité et leur expérience, leur passé, leur histoire forment une image un peu plus vivante de l’endroit.
AD : On peut dire aussi que ce lieu a tellement de vécu que quelquefois on n’a pas besoin de raconter le passé des personnages car on le voit sur les façades des murs et dans le climat un peu délétère qui les entoure. Ce lieu donne une épaisseur aux personnages. Comme quoi ne pas avoir beaucoup d’argent pour aller faire de grands décors finit par avoir son utilité car on est obligé d’aller chercher des lieux qui parlent…
Est-ce que dans la conception vous vous êtes inspirés de certains cinéastes ?
SA : Personellement, j’ai trouvé le script tellement riche, que j’ai pris le parti de ne pas faire de recherche extérieure par rapport au style. J’ai essayé d’y aller par rapport à ce que j’ai ressenti en le lisant.
AD : Harrikrisna, qui vient du documentaire, jouait plus sur le réalisme et Sharvan plus sur les effets et le ressenti. Notamment quand tu demandes que la caméra soit très près du personnage. À la fin tu as tellement approché la caméra du professeur qu’on a eu l’impression qu’elle allait le traverser, le couper !
SA : C’est très personnel. En photographie, j’aime beaucoup les portraits et j’adore la peau humaine. J’aime voir les défauts de la peau, les rides, les marques du corps, car ils transcrivent les émotions de la personne sans qu’elle n’ait rien à dire. Et puis à la fin du film on devait avoir un point culminant.
Sharvan, c’est votre premier long-métrage n’est-ce pas ? Comment avez-vous complété votre père ?
SA : J’avais déjà plusieurs projets à Dakar que je n’ai pas eu le temps de finir. Je m’intéresse plus à la dynamique entre les personnages et aux émotions ressenties. J’ai expliqué aux acteurs quelles étaient leurs motivations en général, d’où ça venait et où ça devait aller. Les acteurs ont tous eu une vraie facilité à délivrer leurs émotions et je n’ai donc pas eu à intervenir trop souvent. Et puis, on filmait assez vite. On n’avait pas des centaines et des centaines de prises.
AD : Il a beaucoup travaillé avec les acteurs. Kitty avait tellement intériorisé son rôle qu’on n’avait pas besoin de lui dire comment faire. Tous les acteurs étaient prêts émotionnellement.
Cela veut-il dire que les acteurs occasionnels jouent mieux que les professionnels ?
SA : Je dirais oui. On a eu beaucoup de soucis de tournage mais heureusement, on a eu une bonne équipe d’acteurs tout à fait préparés.