Il faut que les îles créoles des Antilles, la Guadeloupe, la Martinique, Haïti, et celles de l’océan Indien, La Réunion, Rodrigues, Maurice et les Seychelles, développent leur fierté d’être créoles, affirme le ministre Seychellois du Tourisme et de la Culture, Alain St-Ange. Dans cet entretien au Mauricien, réalisé à l’occasion du Festival Kreol aux Seychelles, il évoque également l’aspect unificateur de la créolité, et la nécessité de préserver les traditions orales.
Monsieur le ministre, quelle importance pour le peuple Seychellois d’organiser un Festival Kreol sur une semaine (26 au 31 octobre), alors que d’autres îles créolophones consacrent seulement une journée (le 28 octobre) à cette célébration ?
Le peuple Seychellois est fier de son histoire et se sent très créole, il est très uni. Vivre sa créolité est un atout majeur pour le Seychellois. Nous sommes un peuple multiracial, une diversité ethnique. La créolité nous a unis dans le passé. Quand on a un atout aussi fort que ça, nous devons faire valoir cette force qui nous rassemble comme un peuple, comme une nation. Une célébration de la créolité sur une semaine permet aux organisateurs d’offrir un programme très varié de cette culture créole aux Seychelles. Des activités culturelles pour mettre en avant les différentes facettes de la créolité de l’archipel. Les colloques, les expositions des oeuvres de nos artistes, faire découvrir nos habitudes alimentaires et notre mode de vie, ce que produisent nos artisans… Mais il n’est pas seulement important pour les Seychelles de faire découvrir leur culture, car il est un fait aussi que nous sommes situés dans l’océan Indien et qu’il existe d’autres îles créolophones comme La Réunion, Rodrigues et Maurice, avec lesquelles nous voulons partager notre culture. D’où la démarche d’inviter nos frères et soeurs de la région à participer à la célébration de la créolité. Une semaine pour faire briller la créolité dans cette partie de l’océan Indien est suffisante.
Vous êtes ministre du Tourisme et également celui de la Culture. Comment conciliez-vous ces deux ministères ?
Pour les Seychelles, la décision a été prise il y a quelques années déjà, il n’y a pas de tourisme sans culture et il n’y a pas de culture sans le peuple. Pour que le peuple puisse s’intégrer et développer sa culture, il faut lui donner les outils nécessaires. C’est la raison pour laquelle le chef du gouvernement seychellois, le président de la république James Alix Michel, a voulu que cette politique d’intégration soit la plus visible possible. C’est aussi une des raisons pour lesquelles le programme du Festival Kreol offre une ouverture importante à la culture du peuple seychellois.
Victoria est connue comme la capitale du monde créolophone. Quelles sont les nouvelles idées que vous comptez apporter pour mieux faire avancer la culture créole ?
La base de la valorisation de la culture créole dans tout son ensemble, aux Seychelles, a été faite depuis 27 ans, par l’État seychellois. Cette année, c’est la transition entre ce que nous avons fait dans le passé et ce que nous comptons faire dans le futur, c’est pour cette raison que notre logo parle de “Un oeil sur le passé et un oeil sur l’avenir”. Nous voulons rallier tous les États, toutes les îles créolophones, les amener ensemble, pour que le monde arrive à mieux voir cette diversité qui existe dans le créole. Nous avons tous la langue créole et nous arrivons à nous comprendre et à nous faire entendre dans cette langue, alors qu’il existe quelques différences assez pointues. Nous voulons pouvoir amener cette diversité dans la semaine créole annuelle aux Seychelles, et de là informer la presse internationale que dans les quatre coins de la planète, la créolité vit, la créolité existe. Nous voulons vraiment mettre en avant dans le futur la langue, la culture et cette diversité créole. Une diversité qui pourra être d’une grande aide pour ces États et îles créolophones qui font de la promotion pour le tourisme. Certes nous ne sommes pas nombreux, et il faut qu’on se serre les coudes, qu’on mette vraiment en avant nos atouts autres que la beauté de nos îles et pays.
Le monde est qualifié de village global avec les technologies modernes de communication. Existe-t-il un danger que la culture créole aux Seychelles subisse un changement ?
Non, je suis persuadé que le monde continuera à s’épanouir, mais la créolité va s’adapter, car la créolité c’est nous. Ce n’est pas la technologie qui changera l’homme. Il est important pour l’homme d’une île créolophone d’avoir sa fierté d’être. Mais il faut que nous, les îles créoles de la mer des Antilles, la Guadeloupe, la Martinique, Haïti, et celles de l’océan Indien, La Réunion, Rodrigues, Maurice et les Seychelles, malgré les différences de religion et de couleur, développions notre fierté d’être créoles. Et nous devons aussi rendre hommage à nos prédécesseurs, qui ont su dénoter des sentiments nobles, qui ont su garder leurs âmes fières, d’être nés dans une île créolophone.
Les traditions orales se perdent avec la disparition d’une génération. Comment pensez-vous agir face à cette situation ?
Aux Seychelles, nous avons déjà mis en place la documentation orale et nous continuons à enregistrer et consolider nos archives de traditions orales. Nous constituons une série d’audiogrammes, car un peuple a besoin de ces documents, aucune société ne peut vraiment ignorer de son passé, ses traditions, ses générations antérieures. Il est heureux que le Chef commissaire de Rodrigues, Serge Clair, partage les mêmes idées à propos de l’importance de sauvegarder les traditions orales. Toutes les îles créolophone devraient faire de sorte à préserver leurs traditions orales. Des experts réunionnais sont aux Seychelles en ce moment pour voir comment travailler de concert pour partager ces traditions orales. Ceci dit, il ne faut pas changer les dictons populaires de chaque île créolophone. Il existe une diversité qui nous donne une force. Avoir la même orthographe créole, ce n’est pas aussi important que cela. Ce qui l’est, c’est d’avoir un dictionnaire qui contiendra les différentes expressions créoles de chaque île créolophone, les mettant côte à côte. On ne peut pas changer la façon dont un peuple s’est épanoui. On ne doit pas le faire, car cela changera le créole qui existe dans les différentes îles. Aussi longtemps qu’on aura une diversité et qu’on se respecte dans cette différence, on sera plus fort. La diversité existera toujours dans les îles créolophones.