Le 1er février offre à la nation tout entière l’occasion de commémorer l’abolition d’un système d’exploitation qui a sévi pendant plusieurs siècles. Cette année, ce rendez-vous permet en particulier de relancer les discussions et échanges autour du rapport de la Commission Justice et Vérité, qui a été remis en octobre. Alors que les anciens commissaires s’apprêtent à aller à la rencontre des citoyens pour présenter ces recommandations et en débattre, l’un d’entre eux, Vijaya Teelock, remet pour nous ces travaux en perspective.
Quelles sont les recommandations de la Commission Justice et Vérité pour la diffusion du rapport auprès du public ?
Juste après sa sortie, le rapport n’a pas été diffusé largement et dans son intégralité, et beaucoup de gens ont réagi sur un résumé sur cinq pages. On ne peut faire de grands débats à partir d’un si petit résumé. Le volume 1 du rapport fait plus de 500 pages, et il y a six volumes au total ! Les quatre premiers volumes sont en ligne sur l’adresse pmo.gov.mu. Les personnes qui n’ont pas l’ADSL ne pouvant le télécharger aisément, nous avons aussi recommandé qu’il soit gravé sur des CD diffusés dans les librairies. Des directives devraient également être données pour qu’une version courte et accessible à tous soit rédigée et diffusée. Des retards ont été pris dans l’impression, par exemple, pour les volumes V et VI qui n’ont toujours pas été remis aux commissaires.
Les échanges et réactions dans les media se sont beaucoup concentrés sur les questions de compensation et de pardon jusqu’ici. Pouvez-vous nous rappeler quels ont été les nombreux domaines d’investigation explorés par les commissaires et les chargés de mission ?
Nos activités comportaient tout un volet scientifique et technique qui apparaît dans les volumes 3 et 4 du rapport. Nous avons couvert par exemple l’histoire, la culture, la mémoire, le racisme, les effets psychologiques, l’éducation, la santé, etc. Le seul domaine que nous n’ayons pas touché est peut-être le sport. Nous avons enquêté dans tous les domaines pour avoir une vue d’ensemble de l’île Maurice aujourd’hui, et de la façon dont les gens perçoivent leur histoire. Nous avons étudié les relations interculturelles. Nous avons mené une étude scientifique sur l’histoire même, l’histoire de l’économie, de l’éducation, de la santé, de la traite, de l’engagisme, l’histoire des castes, de la propriété et des terrains.
Malheureusement nous n’avons pas eu de réponse à nos appels à candidature pour étudier l’histoire légale de Maurice. Personne n’a semble-t-il mené ce travail ou si c’est le cas, ça n’a jamais été publié… C’est une lacune importante car les avocats mauriciens eux-mêmes ne savent pas toujours comment les lois ont évolué dans leur pays, pour arriver à ce qu’ils connaissent aujourd’hui. Par exemple, ils ne sont pas conscients des textes qui empêchaient les non-blancs d’acquérir des terres. Pourtant il est fondamental de voir comment ces anciennes lois discriminatoires ont affecté durablement la structure économique et sociale… Elles ont créé un décalage dans l’évolution de la propriété, et nous devons décider comment réparer ce décalage.
Quelles étaient ces lois qui empêchaient un non-blanc d’accéder à la propriété ? Était-ce spécifié en termes de couleur de peau ?
Oui. Dans le code Decaen, on écrit clairement les esclaves, les noirs, les hommes de couleur, etc. Ces clauses ont été ajoutées spécifiquement pour les colonies françaises, où il y avait différents types de population. Par exemple, des propriétaires ont voulu qu’à leur mort, leurs esclaves les plus fidèles deviennent les tuteurs de leurs enfants. Mais la loi empêchait de donner ce droit aux esclaves. Même pour la population de couleur, les enfants issus du mariage d’un propriétaire blanc et d’une esclave n’avaient pas droit aux biens du propriétaire, qui étaient alors confisqués par l’État. Toutes sortes de lois ont ainsi créé des inégalités dans la répartition de la propriété. Ces inégalités ont été transmises dans la structure économique et sociale par le système légal et judiciaire.
Existe-t-il encore des traces de ces inégalités dans les lois aujourd’hui ?
Non plus maintenant. Mais elles ont une incidence structurelle. Du fait que le système légal et judiciaire a créé ces conditions structurelles, il incombe à la profession légale d’en prendre conscience et d’amender cela. Il y a une étude à conduire pour comprendre comment ces lois anciennes ont contribué à créer une sorte de racisme institutionnel qui existe encore de nos jours sous une autre forme.
En quoi la réparation est-elle une notion plus large que la compensation ? Que permet-elle que la compensation ne permette pas ?
Pour moi, les deux termes sont les mêmes dans un sens. Mais dans le langage courant, quand on parle de compensation, on pense à quelque chose de purement financier. Je préfère utiliser le terme de réparation parce qu’il couvre aussi d’autres choses comme l’aspect moral, économique, social, le devoir de mémoire, etc. Ceux qui auraient dû être compensés sont les esclaves et les indentured labourers mais ils ne sont plus en vie. La seule chose que nous pouvons faire pour eux est de préserver leur histoire et de veiller à ce que la mémoire de leur existence reste vivante partout et de tout temps.
Doit-on compenser des descendants pour cela ? Je ne crois pas que cela soit suffisant. La meilleure façon de compenser est de faire en sorte que cela ne se reproduise pas et que les gens honorent la mémoire de ces personnes. Le volet mémoriel est volumineux dans le rapport pour cette raison. Que sont venus faire les indentured labourers ici ? Ce n’était pas l’île de Gorée pour eux. Les esclaves ont pour leur part été forcés de venir ici, mais quand l’abolition a eu lieu, que voulaient-ils de leur nouvelle vie ? Un lopin de terre et l’éducation, qu’ils n’ont pas eus. Les descendants doivent considérer avant tout ce que ces personnes auraient voulu avoir à l’époque.
Mais qu’en est-il des séquelles de l’esclavage et de l’engagisme ?
Compenser pour les séquelles ? Il faut bien comprendre une chose : quand la structure économique et sociale est inégale, tout le monde en souffre y compris ceux qui sont venus après l’abolition de l’esclavage et après l’engagisme. Les liberated africans qui sont venus après l’abolition ont subi des discriminations et des traitements vraiment inhumains. Même les immigrants qui sont venus après l’engagisme, dans les années 1930/1940 ont subi le même type de tort que leurs prédécesseurs.
Il est très important aussi de ne pas percevoir les choses sous l’angle ethnique. Dans une économie coloniale basée sur un système de main-d’oeuvre bon marché, n’importe qui était bon, qu’il soit noir, blanc, jaune ou vert ! Les Franco-mauriciens n’étaient pas tous des grands propriétaires. On a fait venir aussi des orphelins des couvents de France pour devenir des cheap labourers, de même que des forçats ou des prisonniers, ou encore des fraudeurs qui n’avaient plus le droit de retourner en France. Les descendants d’engagés et d’esclaves doivent aussi reconnaître cela.
Pourquoi demande-t-on à la Chambre de commerce de demander le pardon et pourquoi pas aux entreprises qui étaient déjà présentes à l’époque ?
C’est un pardon symbolique que nous demandons à la Chambre de commerce parce qu’il y a eu commerce d’esclaves à Maurice et que des gens en ont profité. Ils ont bénéficié de certaines formes d’allégements fiscaux sur le commerce des esclaves, avec toutes sortes d’avantages. Ils ont obtenu des primes. Le Dr Veerapen est plus en mesure que moi d’aborder ces questions, car il a analysé les archives de la Chambre de commerce. Il a pu établir la continuité qui a existé dans le temps des entreprises qui ont fait la traite des esclaves, qui ont pu ensuite ouvrir une usine sucrière, puis qui ont eu des crédits et de l’assurance pour pouvoir poursuivre leurs affaires de générations en générations. L’industrie sucrière a beaucoup bénéficié de cela grâce à des crédits, des dérogations dans les lois, etc.
A-t-il été facile de venir explorer les archives dans les institutions et les entreprises ?
Les archives de la Chambre de commerce et de la Chambre d’agriculture étaient un peu endommagées mais nous avons eu la permission de les consulter sans problème. Finalement, ce sont les institutions publiques qui nous ont fait perdre le plus de temps. Lorsqu’ils se déplaçaient en personne, les commissaires ne rencontraient pas de problème. Mais les jeunes chercheurs que nous avons missionnés n’ont pas eu le même accueil que nous. On leur a fait toutes sortes de tracasseries comme de limiter le nombre de photocopies à dix par jour, ce qui est très gênant lorsque l’on a un délai limité pour faire un travail. Certains d’entre eux ont été tellement maltraités que ça les a dégoûtés de faire de la recherche à Maurice. Certaines institutions publiques doivent revoir leur politique d’accès aux archives, et l’accueil qu’elles offrent aux étudiants et aux chercheurs. Certaines institutions doivent aussi mieux conserver leurs documents.
Par rapport à l’histoire officielle ou aux mauvaises interprétations de l’histoire, quels sont les mythes que ces travaux ont permis de défaire ?
Il y a ce qu’on appelle en anglais le “Grand narrative”, le grand récit, des récits, des mythes qui sont liés à chaque communauté. Les esclaves sont venus de l’Afrique, ils ont beaucoup souffert. Les descendants continuent de souffrir et il faut une compensation. Les Indiens sont venus après l’Abolition parce que les esclaves ne voulaient pas travailler, et ils sont venus ici sauver l’île, ils ont beaucoup sacrifié, etc. Les Franco-Mauriciens étaient les premiers à venir à Maurice, ils ont lancé toutes les industries, ils ont guidé et bâti le pays, etc. C’est grâce à eux que l’économie a prospéré. Chacun a créé ainsi son propre récit, mais ce sont souvent les élites de chaque groupe qui l’ont fait. Ce que vit la population elle-même au jour le jour, ce qu’elle pense n’entre pas dans ces récits.
J’ai la conviction qu’il faut démocratiser l’écriture de l’histoire. Les historiens doivent s’intéresser de plus près aux populations, voir comment elles vivaient. L’histoire de Maurice ne peut pas s’écrire uniquement à partir des archives du bureau colonial. Une analyse plus fine est nécessaire, une étude plus approfondie des archives aussi. Trop d’analogies faciles ont été faites.
L’aspect politique entre maintenant en jeu et crée aussi des dommages. Les politiciens utilisent ce qui les arrange, en oubliant les faits qui ne cadrent pas dans leur version. Une version officielle émerge, chaque gouvernement ayant la sienne. Et parfois les historiens jouent le jeu de ces gouvernements, ce qui me rend parfois un peu nerveuse. Et puis, quand la population ne connaît pas son histoire, elle gobe tout ce que ces gens disent, qu’il s’agisse des intellectuels, des politiciens, des religieux, sans pouvoir faire une analyse critique elle-même. On réduit les gens à l’état de moutons intellectuels.
L’histoire, en fait, n’est presque pas enseignée ?
Elle l’est un peu mais on n’enseigne pas les « critical thinking skills » du tout. Il se dit que c’est trop académique, en fait ce n’est même pas académique ! Cet enseignement est seulement façonné par les examens, on apprend par coeur et on reproduit ce qui est écrit dans les livres, c’est tout. Quand nous demandons aux enfants qui se préparent au CPE ce qu’ils ont retenu de la période française par exemple, ils répondent « Nou finn resit lalist bann minis fransé ». En somme, ils connaissent la liste des gouverneurs. Ce n’est pas l’histoire ça !
Au niveau des collèges, l’histoire et la géographie font partie des “social studies” et sont la plupart du temps enseignés par des gens qui ont une formation en sociologie, mais pas en histoire ou en géographie… Le MIE fait de son mieux mais il y a beaucoup d’efforts à fournir pour revoir complètement l’enseignement de l’histoire. Franchement, je pense que les professeurs ne sont pas suffisamment équipés pour assurer l’enseignement de l’histoire et de la géographie dans les collèges.
Dans le rapport, nous avons insisté sur la nécessité de renforcer l’enseignement de l’histoire à tous les niveaux. Pas seulement pour les élèves mais aussi pour le public, à travers les médias notamment. Il faut rendre l’histoire vivante, plus proche de nous, à travers des visites de sites, à travers l’histoire des familles ou en l’associant à l’actualité, etc.
Pourtant beaucoup a été fait à Maurice sur le plan mémoriel et culturel…
Maurice a beaucoup évolué sur ce plan par rapport aux autres pays. La plupart des pays qui participaient à notre récente conférence internationale sur l’engagisme, n’ont pas de sites nationaux sur l’engagisme ou sur l’esclavage. À l’inverse, souvent ils sont allés plus loin que nous dans le domaine de l’histoire et de la recherche.
Y a-t-il des mythes ou des hypothèses qui n’avaient pas pu être contrés jusqu’alors, qui l’ont été grâce aux travaux de la commission ?
Nous avons pu retravailler certains débats, et puis il y a des groupes de population qui ont été négligés, comme par exemple les tribus. Nous avons reçu dans notre conférence début décembre, des chercheurs indiens qui ont trouvé des parentés entre les danses traditionnelles que nous pratiquons et celles que pratiquent certaines tribus en Inde, certains gestes n’ayant rien à voir avec la culture bhojpuri à laquelle on les associait habituellement. Cette influence tribale que nous connaissons assez mal à Maurice pourrait être héritée des premiers migrants, qui sont venus avant les migrants bhojpuris. Le Dr Tiwari, un anthropologue d’Allahabad, estime que nous devrions développer un programme d’étude sur l’influence tribale et l’animisme chez nous.
Vous avez déclaré fin 2012 qu’on ne pouvait être fier d’une histoire basée sur l’exploitation de la main-d’oeuvre. Mais n’y a-t-il pas en revanche une grande fierté à tirer des résistances à cette exploitation et des luttes qui ont permis au peuple mauricien de se sortir de cette période noire de l’histoire ?
Souvent, on a tendance à ne percevoir la résistance que dans une forme physique, à travers la fuite, les luttes, etc. Mais la résistance peut se dérouler aussi dans la vie de tous les jours à travers des attitudes moins visibles. À l’époque de l’engagisme, résister, c’était aussi économiser pour partir ou pour acheter un terrain. Résister c’était envoyer ses enfants à l’école, ou encore développer des activités chez soi, se battre pour s’améliorer économiquement. La résistance consistait aussi à pratiquer l’entraide, à ne pas se laisser diviser ou intimider, à préserver sa culture, etc. Résister se fait de mille et une manières, tout en faisant semblant d’être soumis.
Mais je maintiens qu’on ne peut être fier d’avoir une histoire basée sur l’exploitation de la main-d’oeuvre. Ni la Chambre de commerce, ni la Chambre d’agriculture ne peuvent tirer une fierté de cette histoire économique… Car si un tiers de ces populations ont finalement pu s’en sortir, les deux autres tiers sont repartis dans le pays d’origine ou sont morts d’une triste manière.
Existe-t-il des pays dont l’histoire ne s’est pas construite sur l’exploitation de la main-d’oeuvre ?
Je crois qu’il existe des pays où les choses se sont déroulées de manière plus démocratique. Je pense que les pays qui avaient une vocation socialiste, comme la Tanzanie ou les Seychelles par exemple, ont essayé d’assurer plus d’égalité entre les gens. Ces gouvernements ont laissé davantage les populations décider, alors qu’à Maurice, l’emprise des structures économiques sur la politique a été très forte. Quand la World Bank donne ses directives contre le Welfare State et les institutions publiques, pourquoi serions-nous obligés de les accepter et de les appliquer ? Nous devrions commencer à réfléchir sur une autre forme d’économie. Un des aspects du rapport démontre que notre système actuel crée de la pauvreté pour une bonne partie des Mauriciens.
Comment éviter la communautarisation de notre histoire et faire en sorte que tous se sentent concernés par l’histoire de tous ?
Nous devons écrire une nouvelle histoire de Maurice qui analyse la structure des classes sociales, les classes économiques aujourd’hui. Il faut revoir la façon dont c’est enseigné et transmis aussi. Les seuls moments où l’on parle d’histoire dans les médias sont le 1er février et le 2 novembre, et ces informations sont souvent représentées d’une façon très communale. Nous devons développer des activités à caractère plus national sur l’histoire de Maurice, pour que chacun puisse comprendre l’histoire de son voisin. Je me demande aussi par exemple si on n’a pas choisi les présidents de l’Aapravasi Ghat Trust Fund et du Morne en fonction de leur profil ethnique (rires) ! Peut-être faut-il changer cela aussi ! Un jour il a été reproché à une de mes collaboratrices françaises de représenter l’AGTF dans un séminaire, alors qu’elle est doctorante sur l’histoire de l’engagisme à Maurice et muséologue. C’est ridicule !
Faut-il un nouveau mandat pour la commission afin que le rapport ait des suites ?
Je crois que les commissions doivent continuer mais peut-être pas avec les mêmes commissaires. Il faut des commissaires qui pourront peut-être apporter une approche plus fraîche de ces questions. Il s’agit maintenant de mettre en pratique les recommandations et assurer le suivi de ces actions. Le secteur légal reste aussi à étudier. Un comité ministériel a été mis en place certes, mais la société civile a un rôle important à jouer pour discuter et débattre de ces recommandations. Elle peut aider à affiner les recommandations et à les mettre en oeuvre. Nous avons eu toutes sortes de collaborateurs pendant ces deux années, qui connaissent très bien leurs domaines d’investigation, et qui peuvent être impliqués dans cette mise en oeuvre. Il ne faut pas laisser ces travaux dans la main d’institutions qui ne sont pas indépendantes. En fait, ce rapport offre une occasion unique pour repenser une nouvelle île Maurice, et redémarrer sur une autre base. J’espère que les autorités relèveront ce défi. D’ailleurs ce sera à leur crédit !
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L’histoire perçue
Outre l’étude des archives, les commissaires et les chercheurs qui ont travaillé pour la commission ont étudié l’aspect immatériel, pour voir par exemple comment les citoyens perçoivent leur propre histoire. Il s’agissait de faire des analyses d’entrevues très détaillées avec des personnes clés, telles que des jeunes dans certaines écoles ZEP, dans les collèges confessionnels ou publics. Ils ont aussi interviewé toute une série de personnes représentatives des différents secteurs de la société, telles que des femmes au foyer, des représentants de la profession légale, des journalistes, etc. Ces entretiens ont été analysés par plusieurs consultants. Pour le volet économique et financier, la commission a bénéficié des compétences du Professeur Lamusse, avec des chercheurs associés. Ils ont passé en revue les institutions économiques du pays, particulièrement celles qui sont liées à l’industrie sucrière.