C’est une des nouvelles générations de l’Atelier Mo’Zar qui représentera le jazz mauricien au Festival Jazz@Tohatohabato à Antananarivo en juin. Une nouvelle consécration pour l’école de José Thérèse, où l’espoir crée de belles symphonies.
L’univers du jazz a été profondément marqué par les compositions de Thelonious Sphere Monk et son jeu pianistique poussé à des limites qui ont bousculé la mélodie, l’harmonie et le rythme. Considéré comme l’un des fondateurs du bebop, le pianiste américain, décédé en 1982, est une légende qui a offert au jazz quelques-uns de ses standards. Parmi les incontournables : Round Midnight, Blue Monk, Well, You Needn’t ou encore le célèbre Straight, No Chaser, sorti sur l’album du même nom en 1967 aux États-Unis. Complexe et technique, cette composition porte toute la magie de Monk.
Par le temps et la distance, nous sommes loin, très loin des States de la fin des années 60. Mais l’héritage d’espérance, d’innovation et de détermination légué par l’exemple de Monk continue à être légué génération après génération, comme un grand message universel chanté sous tous les cieux. Dont celui de Roche Bois, en cette fin d’après-midi.
Intermède musical.
Pourquoi Straight, No Chaser ? Personne n’aurait vraiment pu l’expliquer. Un peu comme si la mélodie s’était invitée d’elle-même à travers la clarinette de Sthan, 11 ans. Les premières notes lancées, la trompette les a rattrapées; la flûte, les saxophones, la contrebasse et le tambour ont suivi, selon l’arrangement imaginé par José Thérèse. Un intermède musical improvisé sur le trottoir de l’artère principale de la cité, offert en avant-première aux voisins sortis assister au remue-ménage ainsi qu’aux passants qui rentrent du travail.
Au milieu d’une population qui survit et des préjugés qui croupissent, le jazz de Mo’Zar apporte depuis une quinzaine d’années des couleurs moins blues dans ce décor urbain qui ne figure sur aucune carte postale ou aucun trajet touristique. Pourtant, il a un charme certain cet Atelier, dont la réputation grandissante ajoute d’autres atouts à l’île dite paradisiaque.
Dimension et respect.
Souvent absent – parce que rarement invité – sur les scènes nationales, l’Atelier Mo’Zar gagne en dimension et en respect dans la région et ailleurs. En 2009, invités sur les petites scènes du Festival Jazz R Zot à La Réunion, José Thérèse et ses élèves avaient volé la vedette auprès de ténors venus participer à cet événement. Après une première prestation, l’orchestre mauricien avait convaincu les organisateurs à revoir la programmation pour que Mo’Zar se produise quotidiennement sur l’estrade principale.
Durant la deuxième semaine de juin, les élèves de cette école montée pour combattre l’exclusion par la musique seront parmi les grands invités du Festival Jazz@Tohatohabato. En plein tourment politique, la Grande Île s’offrira un souffle de répit sur les escaliers du centre-ville d’Antananarivo. C’est sur ce site historique que la population sera invitée à profiter de ce festival, qui en est cette année à sa troisième édition. Organisé par le Cercle Germano-Malgache, cet événement est devenu une occasion de rencontres entre professionnels et amateurs, avec des participants venant de plusieurs régions et pays.
Dan letaz enn lakaz.
L’Atelier Mo’Zar y jouera Straight, No Chaser, qui fera partie d’un répertoire d’une vingtaine de morceaux arrangés par José Thérèse. Le Maestro aux dreadlocks sera à Tana en compagnie d’une vingtaine de musiciens faisant partie de son école de musique.
Des performers suffisamment convaincants pour se présenter à un tel festival avec sérénité et une réelle envie de charmer cette nouvelle audience qu’ils découvriront prochainement. Est-ce pertinent de préciser que l’Atelier Mo’Zar y sera représenté par des musiciens de 11 à 24 ans ? “Une toute nouvelle génération”, précise José Thérèse, qui travaille avec cette équipe depuis quelques années.
L’Atelier compte en ce moment 150 élèves. “C’est le maximum que nous pouvons prendre en même temps.” Un nombre dicté par l’espace dont dispose la structure, considérée comme l’une des plus grandes écoles de musique du pays. “Nou dan letaz enn lakaz site. To kone, pa tro ena lespas ladan”, souligne José Thérèse, avec une pointe d’ironie. Comme pour rappeler que malgré le succès, les choses évoluent lentement.
École de la vie.
L’aide de l’État reste étrangement médiocre pour un projet d’une telle envergure. Mais grâce aux efforts de José Thérèse et avec l’aide du secteur privé, de clubs service et de quelques mécènes convaincus, Mo’Zar n’est pas mort. Au total, près de 2,000 élèves ont grimpé le petit escalier qui mène à l’étage de la maison des Thérèse. Plusieurs en sont redescendus en professionnels de leurs instruments. Entre-temps, ils y auront appris la musique; la scène, à travers les concerts donnés au Caudan, dans le circuit hôtelier et ailleurs; la responsabilité; la vie en communauté, et surtout à prendre leur destin en main pour avancer dans la vie. Plusieurs des musiciens de Mo’Zar vivent aujourd’hui de la musique localement ou encore en Asie, en Europe ou dans les Émirats.
Mais ce n’est pas exclusivement à cela que José Thérèse mesure sa réussite. “Le projet n’a jamais dévié de ses premiers objectifs. L’Atelier Mo’Zar a été créé pour combattre l’exclusion, la pauvreté et pour l’égalité des chances. C’est un projet humain, une école de la vie. Tan ki mo pou la, li pou koumsa.”
Une autre chance.
Lorsqu’il était rentré de ses études du Danemark et de ses tournées européennes, le natif de Camp Zoulou avait été bouleversé par le nombre de jeunes touchés par la drogue, la prostitution et d’autres fléaux découlant de la pauvreté et de l’exclusion. Convaincu que la musique pouvait leur offrir une autre chance, il avait transformé sa maison nouvellement construite en école et, malgré l’adversité, avait rapidement prouvé la pertinence de ce projet. Les cours sont toujours dispensés gratuitement aux élèves, qu’ils viennent de Roche Bois ou d’autres régions du pays.
Sthan et Raphaël, 16 ans, sont fiers de faire partie de cette aventure. “J’ai appris beaucoup de choses ici, surtout à me perfectionner”, racontent l’un et l’autre. Nadia précise : “J’ai appris à vaincre la timidité et à me rapprocher des autres.” À 19 ans, Sweeta espère qu’elle enseignera prochainement la musique, tout en se préparant pour le Festival de Tana. Certains de ses amis proches ne seront pas du voyage puisqu’ils ont récemment été recrutés pour intégrer le Police Band. Tout cela, grâce à Mo’Zar qui, à travers chaque élève, réussit une nouvelle symphonie…