Le rapport de l’ONG Confl ict Awareness Project, rendu public mercredi dernier à New York, en marge d’une conférence des Nations unies sur les Arms Treaty Negociations, a projeté Maurice au-devant de la scène internationale sur le dossier du trafic d’armes international avec pour marchés la République Démocratique du Congo, l’Iran et le Soudan. Toutefois, le pays peut se contenter d’avoir obtenu le bénéfi ce du doute, vu que le gouvernement a rejeté in extremis la demande d’un Air Operation Certifi cate des promoteurs russes sous le couvert d’opération de Charter Flights entre les îles des Mascareignes. Mais la controverse est alimentée par la proximité des proches de la famille du ministre du Travail et des Relations industrielles, Shakeel Mohamed, avec des partenaires étrangers au sein d’Island Air System Limited. Le patriarche de la famille, Me Yousouf Mohamed, Senior Counsel, monte au créneau pour rejeter les accusations de connexion et de connaissance de trafic d’armes dans ce business deal. Le fi ls, Me Zakhir Mohamed, nommé Chief Executive Offi cer de la compagnie controversable, sert des réclamations en dommages à la presse, qui a étalé les dessous de ce rapport plus qu’accablant pour la réputation de Maurice sur le plan international.
A ce stade de la tentative avortée visant à transformer Maurice en tremplin dans le trafi c d’armes international, les autorités, qui ont rejeté le 12 juillet la demande d’un Air Operation Certificate soumise par les Russes, préfèrent prendre connaissance des conclusions des enquêtes initiées, que ce soit à la Financial Services Commission, au Central CID et probablement à l’Independent Commission Against Corruption (ICAC) avant d’enclencher la prochaine étape. Le Board of Investment (BOI) devra également se retrouver dans l’oeil du cyclone du trafic d’armes vu les circonstances dans lesquelles des Occupation Permits ont été octroyés dans cette affaire. Le State Law Offi ce a également eu pour mandat de se pencher en urgence sur les lacunes dans les procédures de Business Facilitation pour éviter des embarras politiques et diplomatiques comme dans le cas des allégations de trafic d’armes.
Des sources bien renseignées à l’Hôtel du gouvernement avancent que la moindre des choses avec l’éclatement de ce scandale veut que le Premier ministre, Navin Ramgoolam, a cherché des explications auprès du ministre du Travail et des Relations industrielles à ce sujet en fi n de semaine. “Banla ine approche mo papa comme avocat. La famille bizin travaille”, aurait fait comprendre en substance Shakeel Mohamed aux interrogations du Premier ministre à ce sujet.
Week-End n’a pas été en mesure deconfi rmer auprès de ceux concernés si la réaction aurait été que “pena okenn problem fer biziness. Mé bizin fer li kuma bizin. (…) Apré tout pa bon dimoune ki alle guette avoka”. N’empêche que ce scandale de trafi c d’armes, même atténué par le rejet de la demande d’Island Air System Limited, est venu le trouble-fête dans la statégie politique du chef du gouvernement avec les premiers signes de tension au sein du Remake 2000 MSM/MMM.
Mais les détails du rapport de Confl ict Awareness Project de la semaine dernière font état des dessous avec des préjudices potentiels pour Maurice : “Despite the network’s best attempts at concealment, we were able to pinpoint some of their illicit activities by following an extensive paper trail and conducting research in the United Arab Emirates, Mauritius and South Africa”, écrit la responsable de cette enquête, Kathi Lynn Austin, en prémabule à la chronologie des démarches effectuées par le tandem Kosolpav/Denisenko, la cheville ouvrière de cette “clandestine enterprise on a new Indian Ocean frontier.”
Les conclusions de cette enquête ont été communiquées par Confl ict Awareness Project au gouvernement mauricien depuis le mois de juin dernier avec copie aux Américains. “The denial of an Air Operation Certifi cate is a serious blow to the operational capacity of the network. However, it remains to be seen whether mutidirectional criminal investigations will be launched”, se demande cette ONG.
Au terme de cette enquête, Confl ict Awareness Project se dit convaincu que les promoteurs russes derrière Island Air System Limited ont pris la relève d’un autre ressortossant russe, Viktor Bout, un marchand d’armes notoire, condamné à 25 ans de prison aux Etats-Unis depuis le début de l’année. “Kosolapov looked to Mauritius as the foothold where he desired to copy-cat Bout’s empire-building strategies. Intending to fradulently use Mauritius aviation certifi cate for his multi-schemed, illicit transport business”, lit-on à la page 4 du rapport.
Trouver le meilleur emballage
L’étape initiale était de trouver le meilleur emballage. Les promoteurs étrangers, qui devront s’y prendre en deux temps, profi tent de l’engouement suscité par la nécessité d’ouvrir l’espace aérien mauricien. “There has been a lot of recent interest in the aviation sector beyond the national airline and scheduled fl ights. Everyone is vying for an Air Operation Certificate. If you get one a succesful operation going you can sew up the Indian Ocean”, était le mot d’ordre jusqu’à récemment. Mais ce robinet sera vite fermé.
Une agence de voyages, Island Link, avec une société de charter flights, Island Air System, pour s’occuper des passagers VIP visitant Maurice et les îles de la région est proposée aux autorités. Subséquemment, les Russes se mettent à la recherche d’un partenaire mauricien pour aborder la partie stratégique du projet, la requête d’un Air Operation Certifi cate. Ces démarches remontent à 2010. Avec une parfaite maîtrise de la situation, Andrey Kosolapov se met en contact avec un dénommé Teddy Harrison, détenant le double passeport sud-africain et mauricien. Il n’est pas un inconnu dans le monde de l’aviation à Maurice, puisqu’il avait assumé les fonctions de Managing Director de la défunte fi liale d’IBL, Catovair, assurant la desserte aérienne entre les îles des Mascareignes.
Au fil des discussions, la possibilitéde faire revivre le “dormant AOC” de Catovair fut évoquée par Teddy Harrison, qui avait entre-temps démarré la compagnie Superfl y Aviation. Il avait trois autres partenaires mauriciens et sud-africains. Mais les moyens fi nanciers faisant défaut, cette compagnie affrontaient des diffi cultés. Teddy Harrison avait vu dans la proposition un moyen d’insuffl er un nouvel élan à ses activités. Les Russes avaient trouvé en Teddy Harrison une bonne couverture car “they simply couldn’t afford to risk scrutiny by the Department of Civil Aviation as newcomers on the scene”.
Les Russes allaient incorporer deux autres sociétés, Gibson & Hills Ltd et Gibson& Hills Investment Ltd, avec des Mauriciens recrutés en tant que “Proxies”. En février 2011, une Shareholding Deal est proposée à Superfl y Aviation, dont Teddy Harrison contrôlant 48% du capital avec le duo Kososlapov/Denisenko détenant chacun 24,5% par le truchement de Gibson& Hills Investment Ltd etGbson & Hills Ltd les 3%.
Avril 2011 : Incorporation d’une nouvelle société par les partenairesrusses en partenariat avec des tierces parties. Les Russes échouent dans une première tentative de trouver des fonds dans le circuit bancaire local car ils n’arrivent pas à traverser avec succès le Compliance Check imposé par une banque commerciale.
Le subterfuge de “Proxies” est utilisé avec succès dans une nouvelle tentative auprès d’une autre banque commerciale.
Toujours au mois d’avril 2011, Kosolapov élabore un Business Plan à l’intention de Teddy Harrison avec des prévisions de passagers en mettant en service deux avions SAAB 340 enregistrés en Afrique du Sud. Ces aéronefs sont l’objet de procedures de saisie en Afrique du Sud et ne peuvent être utilisés. Des Russes se proposaient aussi de faire voler des YAK 40 basés en Ukraine et utilizes pour des transactions avec l’Iran.
16 mai 2011 : les démarches en vue de faire revivre le “dormant AOC” de Catovair butent sur de graves obstacles avec aucune chance de success à l’horizon. Simultanément, Denisenko et Kosolapov prennent contrôle de Superfly Aviation Ltd et d’Air Island System Ltd. Un accord est signé avec une compagnie basée à Dubayy, Avialinx TRD, dont la signataire n’est autre que l’épouse de Denisenko et Island Air System.
21 mai 2011 : les partenaires russes effectuent un premier transfert de 300 000 dollars (Rs 10 millions). A travers Superfl y Aviation, Teddy Harrison bénéfi cie des paiements d’Island Air System Ltd pour des opérations à Maurice et à Rodrigues.
24 mai 2011 : Pour soutenir cette demande d’AOC auprès du Département de l’Aviation Civile, Kosolapov signe une Letter of Intent pour la location d’un autre SAAB 40 enregistré aux Etats-Unis. Un dépôt de 64 000 dollars est transféré par Teddy Harrison à la compagnie américaine à cet effet.
15 juin 2011 : Superfl y Aviation approche le Prime Minister’s Offi ce pour une présentation de son projet.
17 juin 2011 : La société est invitée à prendre contact avec le Département de l’Aviation Civile pour discuter des procédures et des formalités d’Air Operation Certifi cate. Andrey Kosolapov se présente comme un consultant d’Avialinx, alors que Denisenko garde un very low profi le auprès des autorités.
5 juillet 2011 : le dossier pour un AOC avec une Covering Letter est soumis aux autorités. “The purpose of operations cited in the business plan was for charter fl ights operations from Mauritius.”
A cette même période, les promoteurs d’Island Air System tissent des liens avec les Mohamed. Kosolapov retient les services de Me Yousouf Mohamed comme avocat personnel, puis en tant que conseil légal de Gibson & Hills Ltd dans un litige l’opposant à Teddy Harrison, qui est devant la Commercial Court de la Cour suprême.
Les relations entre les Russes et Teddy Harrison subissent une nette détérioration, vu le refus de ce dernier d’abandonner le contrôle de Superfl y Aviation pour un poste de CEO. La chronologie des événements confirment une série d’actions initiées en Cour par les conseils légaux mauriciens de Kosolapov pour declarer Superfly Aviation en faillite. En parallèle, Teddy Harrison est appréhendé en février dernier par la police suite à des accusations de Swindling pour un montant de 300 000 dollars. Le dénommé Teddy Harrison est inculpé provisoirement de “forgery of public document” avec la signature du directeur de l’Aviation Civile falsifi ée et de détournements.
Juillet 2011 : la demande d’AOC est rejetée en raison de la controverse au sujet de Superfl y Aviation. Island Air System prend le relais.
4 novembre 2011: le Prime Minister’s Offi ce invite offi ciellement Island Air System à soumettre une nouvelle demande au Département de l’Aviation Civile. “It was this letter of invitation that the Russians would use around the globe to jump-start its activities and acquire additional aircraft, ultimately for concealed destination.
To unsuspecting foreign companies and aviation personnel, the Russianenterprise would appear legitimate having been given the green light from the Mauritian Prime Minister’s Offi ce”,
explique Confl ict Awareness Project.
26 novembre 2011 : Island Air System soumet son Business Plan au Département d’Aviation Civile. Avec l’élimination confi rmée de Teddy Harrison, d’autres protagonistes se présentent. “The cover letter was signed by the CEO, Zakir Mohamed, the son of Yousouf Mohamed who had represented two petitonners against Harrison : Gibson & Hills Ltd and Andye Kosolapov”, note le rapport de l’ONG.
La première version du Business Plan est rejetée en raison de lacunes majeures. Des allégations de pressions ministérielles sont proférées par des officiels du ministère des Communications extérieures en vue d’accélérer les procédures. Mais l’enquête de Conflict Awareness Project tire la sonnette d’alarme sur cette affaire au ministère des Affaires étrangères et au Département de l’Aviation Civile. Un dossier complet dénonçant le risque de voir Maurice être engagée dans le réseau de trafic d’armes en violation des sanctions des Nations unies est transmis au PMO.
12 juillet 2012 : La demande d’Island Air System pour un AOC est rejetée.
18 juillet 2012: Confl ict Awareness Project rend public son rapport sur les opérations du réseau russe à Maurice.