A 36 ans, Ivor Tan Yan, jeune détenteur d’une maîtrise en droit des universités Lyon 2 (France) et de Newcastle, a choisi d’abandonner un poste lucratif de In-House Counsel dans une firme privée afin de mettre ses compétences aux services des travailleurs. Délégué de la Fédération des syndicats progressistes (FPU), il a participé, il y a deux semaines, à sa première discussion prébudgétaire présidée par le Premier ministre. Il n’a pas été impressionné. Ivor Tan Yan dit espérer que la jeune génération, qui pèsera plus de 50% aux prochaines élections, n’acceptera pas la loi sur le salaire minimum telle que le gouvernement veut la présenter.
Vous vous êtes retrouvé pour la première fois, la semaine dernière, à la table des discussions nationales prébudgétaires: qu’avez-vous ressenti ?
— La très nette sensation, vraiment, que ce n’était qu’une formalité, voire une véritable mascarade. J’ai eu l’impression que tout cela n’était organisé que pour maintenir l’apparence qu’il existe dans le pays une certaine démocratie, un pseudo-dialogue. Chaque représentant des organisations des travailleurs n’avait qu’entre 5 à 7 minutes pour présenter ses propositions. Quelques-uns ont remis des documents. Mais, manifestement, l’ambiance n’était pas celle d’une assemblée où un chef de gouvernement recevait des partenaires pour discuter sérieusement, mais plutôt d’une foule qu’il essayait de calmer en donnant la parole quelques minutes à quelques invités parmi les plus influents. De toute façon, je pense que si notre contribution était si importante que ça, la réunion n’aurait pas était convoquée avec un aussi court délai.
Mais vous saviez pourtant très bien que cette réunion a lieu tous les ans à la même époque …
— Oui. Mais ce n’est pas le corps syndical qui en fixe la date. Si le gouvernement y accordait une véritable importance, il en aviserait ceux qu’il appelle ses « partenaires sociaux » en leur laissant un délai raisonnable pour se préparer. Le budget décide, en finalité, comment l’argent du contribuable sera réparti dans les différents ministères et mêmeau secteur privé pour subvenir aux besoins de l’Etat, mais aussi pour le mieux-être de la nation. Pour ces raisons, j’estime que les syndicats devraient être prévenus au moins un mois à l’avance. Or, on a eu à peine trois jours de délai… 
Le gouvernement table sur «un deuxième miracle économique». En tant que jeune, croyez-vous cela possible ?
— Bien sûr que non. D’abord, on ne peut pas associer ces deux mots,miracleet économique. Un miracle requiert l’intervention du divin, or l’adjectif économiquedécoule d’économie,laquelle est une science exacte, du moins jusqu’à preuve du contraire. Le terme «miracle économique» dont parle le Premier ministre n’est qu’un argument de marketing, une invention et une fantaisie. C’est un slogan colporté pendant desannées comme une légende que l’on présente à l’opinion pour lui faire miroiter un avenir meilleur. La réussite économique du pays a été le résultat du travail acharné des milliers de travailleurs mauriciens, d’entrepreneurs, de fonctionnaires et de femmesau foyer. La réussite économique du pays, même relative, a été la juste récompense pour des générations qui se sont sacrifiées afin que chaque prochaine génération qui suit vive un peu mieux que la précédente. Cela dit, je dois reconnaître que les institutions du pays ont pu permettre ce développement en fonctionnant avec efficacité pour faciliter l’installation d’usines dans le secteur textile, d’hôtels pour le secteur touristique. Mais je ne trouve pas que les gouvernements successifs qui ont eu la charge du pays aient toutefois bien orienté notre économie aux besoins d’un monde tourné vers une bulle financière.
D’ailleurs, le Premier ministre a insisté pour que nos propositions soient « réalistes ».C’est un peu fort, je trouve, pour un dirigeant qui nous vend du rêve. Mais, supposons que je me mette à rêver tout en essayant d’être réaliste, une question demeure. De quel réalisme dois-je faire preuve avant de lui faire mes propositions? S’agit-il d’un réalisme politique, économique ou social ?
Deux ans seulement que vous êtes dans le giron syndical, on vous trouve assez atypique. Vous êtes connu pour récuser l’appellation de syndicaliste. Pourquoi ?
— C’est vrai que je refuse le titre de syndicaliste. J’estime qu’un syndicaliste c’est une personne quiémerge de la lutte syndicale. Par exemple, lors de la réunion prébudgétaire tous ceux présents à mes côtés, sauf moi, ont gagné ce titre à force de combats qu’ils ont menés pendant des années aux côtés des travailleurs. Moi, j’ai été recruté par la FPU pour mes qualités de négociateur et je m’attache à cette fonction. Lorsque je dois décliner ma profession devant un tribunal, je me présente comme négociateur pour ma fédération. Je suis payé pour agir comme intermédiaire entre les syndicats et la direction des entreprises.
Vous n’avez donc pas été élu par une assemblée de travailleurs.Comment avez-vous été recruté ?
— C’est suite à une rencontre avec Jack Bizlall. Il souhaitait se retirer. Malheureusement, avec la multitude d’engagements qu’il a, il ne peut pas le faire entièrement. Aujourd’hui, à la FPU, j’ai pu alléger quelque peu le fardeau qui reposait sur ses épaules. Cela laisse à Jack plus de temps pour s’occuper de l’Observatoire de la démocratie, du Mouvement Premier Mai, ou encore de la formation que dispense la FPU à ses membres.  
Pourquoi avez-vous choisi la FPU plutôt qu’une autre fédération ?
La FPU accueille à bras ouverts tous les travailleurs, que ceux-ci soient syndiqués, affiliés, sympathisants ou non. Le travailleur qui a besoin desoutien sait qu’il y trouvera toujours une aide. Même l’actuel ministre de la Bonne Gouvernance et des Services financiers, Roshi Bhadain, avait bénéficié de l’aide à la FPU lorsqu’il s’était fait licencier comme chef de la section investigations de l’ICAC. Cette aide lui a plutôt bien réussi, je trouve. C’est dommage qu’il n’ait pas un peu plus de cette magnanimité dont la FPU sait faire preuve face à tous, indistinctement de leur catégorie sociale ou de leur appartenance politique. La FPU a soutenu les employés d’Inframac pour organiser leur manifestation à Quatre-Bornes aussi bien que les travailleurs de la Road Development Authority (RDA), licenciés sans cause parce que le Conseil des ministres du nouveau gouvernement en avait ainsi décidé.
Trouvez-vous qu’il y a du sectarisme également dans le monde syndical ?
Je ne sais pas se qui se passe ailleurs, mais ce que j’apprécie à la FPU c’est qu’elle ne se lance pas à l’assaut des secteurs ou des syndicats existant déjà, car c’est là une mauvaise pratique qui divise les travailleurs plutôt que de les rassembler. Un syndicaliste qui se respecte devrait toujours garder cela en tête et toujours oeuvrer pour l’unité des travailleurs. L’année dernière, un petit groupe de travailleurs de l’Air Mauritius Cabin Crew Association est venu me voir parce qu’ils avaient le sentiment de ne pas être compris par leur syndicat. Ils voulaient éventuellement créer un nouveau syndicat pour cette catégorie de travailleurs de la compagnie d’aviation nationale. Je suis intervenu directement auprès du président du syndicat existant pour transmettre leurs doléances plutôt que de créer une scission. Je pense que certains syndicalistes qui ont, eux aussi, fait leurs premiers pas dans ce milieu avec Jack Bizlall, devraient réviser leurs classiques. Ils se reconnaîtront…    
Malgré la flopée d’organisations qui gravitent autour de la FPU et autres, comment expliquez-vous que la fête des Travailleurs à Beau-bassin n’attire pas toujours la grande foule le 1er-Mai ?
— C’est vrai. Mais il ne faut pas confondre les travailleurs qui sont à Beau-Bassin avec la foule qui va aux meetings des partis politiques traditionnels. La foule qui se déplace à Beau-Bassin vient pour afficher son appartenance à son syndicat, sa solidarité avec ses représentants syndicaux et perpétuer des principes dans lesquels elle croit. Elle n’a pas envie d’être invitée ensuite pour un pique-nique gratuit à la mer.
Ce dimanche, nous ne serons pas en concurrence avec des partis politiques qui n’ont définitivement plus de messages à faire passer. Nous verrons bien ce que cela donnera cette année.
Voulez-vous dire que des travailleurs vont aux meetings des partis politiques traditionnels même s’ils ne partagent pas leurs idéologies, juste pour se détendre ?
— Il ne faut pas prendre les Mauriciens pour des cons. Le travailleur formé, lui, sait très bien que tous les partis traditionnels n’ont pour objectif que de maintenir la lignée de leurs dirigeants à la tête de l’Etat et se remplir les poches au passage.
Voussemblez faire la différence entre travailleurs formés et d’autres qui ne le seraient pas. Pourtant, ils ne sont pas plus nombreux les uns que les autres lorsqu’il s’agit de descendre dans la rue ?
— Beaucoup de travailleurs formés ont été déçus parce qu’ils ont été trahis. Le travailleur sans formation, lui, ne s’intéresse pas à ses droits parce qu’il n’en a ni le temps ni les moyens. Les travailleurs, les salariés, vivent dans la peur à Maurice parce qu’il y a un chantage à l’embauche. Ils n’ont que le choix entre faire ce qu’on leur impose où de perdre leur travail. Il y a aussi le surendettement: le travailleur est tellement étouffé sous les dettes qu’il n’a pas le temps de s’interroger sur ses droits. Il passe tout son temps à travailler pour s’assurerque lui et sa famille vivent dans un minimum de confort. Il y a aussi la violence exercée contre les travailleurs et leurs représentants. Récemment, une banque a muté de Rose-Hill à Rose-Belle la présidente de son syndicat et son vice-président vers une région du Nord. Sans compter le langage abusif de nombreux patrons à l’égard de leurs travailleurs. Dans ce contexte, comment voulez-vous que les travailleurs puissent faire des plans sur le long terme ou s’investir dans un débat politique ? Comment, dans un tel contexte, le mouvement syndical pourra-t-il rassembler le rapport de force nécessaire pour mobiliser afin de revendiquer.
Le terme négociateur semble vouloir tout résumer. Seriez-ous plus pour les négociations dans les conflits industriels plutôt que d’engager la confrontation ?
— Le droit du travail mauricien ne permet pas encore au syndicat de négocier d’égal à égal avec le patron. La grande lacune de notre droit, c’est que le ministère du Travail n’a pas le pouvoir d’obliger des patrons-voyous àrespecter les droits des travailleurs. Il faut pour cela aller en cour en empruntant tout un circuit qui fait perdre énormément de temps et d’argent aux travailleurs et à leurs syndicats. L’un comme l’autre n’ont pas toujours les moyens nécessaires pour faire aboutir leurs combats. Nous ne pouvons pas non plus trop nous engager dans la confrontation, car il n’y a pas encore un rapport de forces équilibré. Tout un système freine le rapport de forces. A commencer par la vie des Mauriciens qui sont tributaires de leur travail. Les autobus, par exemple, arrêtent de circuler à 20h ou 21h, et il ne s’agit là que dans les grandes agglomérations. Dans les villages c’est pire. Cela veut dire, qu’en fait, les transports en commun à Maurice ne servent qu’à vous emmener au travail et à vous ramener à la maison après. Dans une société qui ne bénéficie même pas d’un service de transport en commun convenable, comment dès lors se rencontrer pour réfléchir et s’organiser, faire bouger les choses. Ceux qui ont le plus besoin d’être sensibilisés pour mieux défendre leurs droits aujourd’hui sont ceux qui voyagent par ces autobus rentre-tôt. Vous vous doutez bien qu’entre partir à une réunion de formation politique et syndicale et rentrer chez soi à pied ou rentrer chez soi et profiter d’un bon dîner bien chaud en famille, le choix est vite fait.               
Les travailleurs sont donc dans une impasse, à vous entendre !
— Non, on n’est pas dans l’impasse et si on y est, il faut en sortir. La solution commence par ce que font les syndicats qui se sont donné rendez-vous, ce matin, à Beau-Bassin. C’est ce genre d’initiatives prises par le Mouvement 1er-Mai qui doivent se multiplier dans le pays. Il faut d’abord se rassembler. Petit à petit, une masse critique sera atteinte et de là émergera une nouvelle génération de politiciens et syndicalistes formés, crédibles, déterminés, rassembleurs, qui iraient patiemment de porte en porte pour mobiliser les travailleurs dans leurs foyers et sur leurs chantiers à défaut que les travailleurs puissent, eux, faire le chemin inverse. 
Une fois cette masse critique de travailleurs militants formés atteinte, la mission sera plus facile de faire prendre conscience combien notre société vie dans une situation précaire. Pour citer mon propre cas : fort de ma situation de cadre d’un syndicat, j’ai récemment essayé de contracter un prêt auprès d’une banque. J’ai essuyé un refus net parce que, m’a dit cet établissement financier, ma situation professionnelle n’était pas stable. Mais qui de nos jours est véritablement assuré d’un emploi stable ? Le droit du travail est devenu tel qu’il est permist de licencier un travailleur avec 20 années d’ancienneté en ne lui donnant que deux semaines par année de service ou pire, rien du tout, si l’employeur estime que le travailleur a commis une faute grave.
Il y a donc un recul par rapport à ce qui existait avant ?
Bien sûr ! Et ce recul est arrivé en 2008 parce que les syndicats et les représentants des travailleurs en général n’ont pas été capables de se mobiliser. Oui, nous devons aussi reconnaître une certaine faiblesse des syndicats à mobiliser des fois même si la grosse part de responsabilité incombe aussi aux travailleurs informés, mais qui refusent, eux, de livrer bataille. Il y a un texte qui a été présenté cette semaine par le gouvernement pourappliquerun salaire minimum dans le pays. Il est important que les Mauriciens se tiennent informés sur les modalités qui sont proposées. Allons-nous nous exposer aux risques que l’actuelmode de paiement à la journée soit remplacé par un paiement à l’heure ? Le travailleur mauricien va-t-il faire la même erreur qu’en 2008 en se laissant amputer d’un droit de préavis de trois mois lorsqu’une entreprise a besoin de licencier. Le préavis a été depuis ramené à un mois.
J’espère que les jeunes qui, aux prochaines élections, vont représenter plus de 50 % de l’électorat, ne vont pas permettre qu’on joue ainsi avec leur avenir.
Le recours à la grève de la faim comme arme pour faire fléchir un employeur, soit-il de l’Etat ou du secteur privé, est-ce efficace ?    
Je suis personnellement contre toute forme de violence. La grève de la faim est un acte violent exercé sur soi en dernier recours. Je ne jugerai pas de l’efficacité ou non de ce moyen de faire avancer une cause, mais je pense qu’il est important que l’Etat intervienne au plus vite lorsque ce genre de cas se présente. Lors de la réunion prébudgétaire, Atma Santo et Reaz Chuttoo étaient les seuls à interpeller le PM à propos de la syndicaliste Boopa Bridgemohun qui jeûnait au Emmanuel Anquetil Building. La réponse de Sir Anerood Jugnauth fut cinglante : « Je ne peux empêcher une personne de se suicider par la faim si elle a choisi de le faire ! ».Il a ajouté que lui n’interviendrait pas auprès du Pay Research Bureau. Du haut de ses 86 ans, j’aurais espéré un peu plus de respect pour la vie de la part d’un Premier ministre.