Une conférence internationale d’importance majeure se tiendra à Paris du 30 novembre au 11 décembre 2015. Elle se nomme COP 21, abréviation pratique pour désigner la 21ème Conférence des 196 parties (entendez : 195 pays et l’Union Européenne) qui ont signé la Convention des Nations-Unies sur le changement climatique. C’est en 1992 que s’est tenue, à Rio de Janeiro, la première Conférence de ce type sous le sigle : Sommet de la Terre. L’objectif de COP 21 est de parvenir à un consensus des parties en présence en vue de limiter le réchauffement climatique à 2 degrés centigrade par rapport au niveau actuel. On n’y parviendra que si les émissions de gaz à effet de serre sont contrôlées et réduites. Cette préoccupation écologique est considérée comme capitale pour l’avenir de la planète Terre.
Cet objectif ne fait guère l’unanimité. Il y a, d’une part, ceux qui expriment des doutes sur le diagnostic  scientifique prévoyant un réchauffement climatique excessif durant ce siècle. Il y a, d’autre part, des pays et non des moindres, tels que les USA, qui n’entendent pas se plier aux exigences requises pour atteindre un tel objectif, car ils ne sont pas disposés à modifier leurs modèles économiques ou leur train de vie.
Définitions
D’où la perception générale que l’économie est opposée à l’écologie. Cela est faux, et cet article tâchera de le démontrer. Commençons, d’abord, par définir les deux termes qui ont un préfixe commun, « eco », du grec oikos  signifiant « maison ».
— L’écologie traite de la connaissance de la maison. Au sens large, il s’agit de l’interaction de l’individu avec son milieu et son environnement.
— L’économie se réfère à l’administration de la maison. Au sens large, il s’agit de la production de biens et services, de leurs échanges et de leur consommation.

Ces deux disciplines ne sauraient s’opposer car elles ont un objectif commun, le bien de la « maison commune », terme cher au Pape François, auteur d’une récente lettre encyclique sur l’écologie, intitulée «Laudato Si» (Loué sois-tu)*.Une analyse de ce document magistral nous aidera, non seulement à faire connaissance avec les multiples aspects de l’écologie,  mais aussi  à comprendre son interaction avec les enjeux de la vie humaine en société, notamment dans les domaines respectifs de la dignité et des droits, de la justice sociale, et de la croissance économique.
Des thèmes familiers
Car Laudato Si, tout en étant consacrée à l’écologie, se situe dans la lignée de l’enseignement social de l’Eglise catholique, lequel a débuté au 19ème siècle avec Rerum Novarum (Des Choses Nouvelles -1891) du Pape Léon XIII, et s’est poursuivi tout au long du 20ème siècle jusqu’en ce début du 21ème. La nouveauté de Laudato Si* vient de l’attention particulière qu’elle porte à  l’écologie, mais tout en saisissant les occasions,  à travers ses six chapitres, pour aborder des thèmes et rappeler des principes qui caractérisent  l’enseignement de l’Eglise.
Ce sont, par exemple, le rappel que la famille est la « cellule de base de la société »(57) et le lieu de la formation intégrale, que l’embryon humain doit être protégé, et, citant Paul  VI s’adressant  à la FAO en novembre 1990, qu’un « authentique progrès social et moral »(4) est requis pour assurer l’intégrité de la vie humaine.
L’économie intégrale
En fait, le Pape François prêche pour l’écologie intégrale,  à l’instar de son prédécesseur Paul VI qui, dans sa lettre intitulée : Le Progrès des Peuples (1967), en appelait au développement intégral, terme aujourd’hui largement adopté dans la littérature économique.
Qu’est-ce que l’écologie intégrale ? C’est celle qui reconnaît que les problèmes environnementaux et sociaux sont les deux faces d’une même et unique crise. En conséquence, « les possibilités de solution requièrent une approche intégrale pour combattre la pauvreté, pour rendre la dignité aux exclus et simultanément pour préserver la nature »(139). Tout est lié, nous dit François. Dès lors, il propose une réflexion sur divers aspects de la vie en société à travers certains axes qui traversent toute l’encyclique. Ces axes sont  la relation entre les pauvres et la fragilité de la planète, la critique des formes de pouvoir dérivant de la technologie, l’invitation  à chercher d’autres modèles de progrès économique, la  responsabilisation de la politique internationale et nationale, la solidarité intergénérationnelle et le choix d’un nouveau style de vie.
L’interaction entre l’écologie et l’économie est sous-jacente à ces différents axes. Passons-les donc en revue, l’un après l’autre.
Les pauvres et  la fragilité de la planète
Les exclus sont, à l’évidence, bien plus nombreux que les nantis. Et ce sont ces exclus qui sont les plus exposés aux désastres écologiques, tels que  l’élévation du niveau de la mer. Malheureusement, c’est parmi les nantis que se trouvent la majorité des gouvernants, des leaders d’opinion et des professionnels : il leur manque un contact physique régulier avec les exclus, de sorte qu’ils courent le risque  de prendre des décisions d’ordre écologique qui soient insuffisantes pour régler des problèmes que rencontrent ces exclus. D’où cette observation de François : « ……..nous ne pouvons pas nous empêcher de reconnaître qu’une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l’environnement….. » (49).
Parmi les maux que relève le Pape, il y a la misère des migrants, aggravée par la dégradation environnementale, et le manque d’eau courante, surtout en Afrique, alors que l’accès à l’eau potable est « un droit humain primordial » (30).
S’agissant de la transition vers les énergies renouvelables, le Pape en évoque les coûts et se penchent sur la situation de ceux qui doivent les supporter. Il déplore  les multiples attentes déçues lors des Sommets mondiaux et s’élève contre des tentatives d’imposer aux pays pauvres des coûts environnementaux à un niveau comparable à celui des pays industrialisés : «  une nouvelle injustice est ainsi ajoutée sous couvert de protection de l’environnement »(170).
Le pouvoir de la technologie
Une affirmation s’impose d’emblée. Il ne s’agit pas de « s’opposer  à toute innovation technologique qui permette d’améliorer la qualité de la vie d’une population. »(187). Mais il importe que la rentabilité ne soit pas le seul critère pour une prise de décision par rapport à  l’élaboration d’un projet.
Le Pape évoque « le bruit de l’information qui devient divertissement »(47), ce qui nuit  à la réflexion et au dialogue. C’est ainsi que « la technologie, liée aux secteurs financiers, qui prétend être l’unique solution aux problèmes, de fait, est ordinairement incapable de voir le mystère des multiples relations qui existent entre les choses, et par conséquent, résout parfois un problème en en créant un autre » (20). Il regrette que le progrès technologique n’ait pas été accompagné d’une responsabilisation de l’être humain en valeurs et en conscience.
La croissance économique et le progrès
Le progrès doit être redéfini : « un développement technologique et économique, qui ne laisse pas un monde meilleur et une qualité de vie intégralement supérieure ne peut pas être considérée comme un progrès » (194). C’est ainsi que le Pape est en faveur d’une croissance de qualité, caractérisée par la sobriété, au lieu d’une croissance illimitée « qui a enthousiasmé beaucoup d’économistes, de financiers et de technologues. » (106). La croissance « à court terme » (170) est aussi décriée, car elle provient du consumérisme, c’est-à-dire d’une consommation excessive ou effrénée. Ce point de vue rejoint celui des économistes qui prônent  le développement dans la durée.
Le consumérisme est l’objet de critiques sévères : « ….plus le coeur de la personne est vide, plus elle a besoin d’objets à acheter, à posséder et à consommer. » (204). Des consommateurs se croient libres par rapport  à leurs achats, mais ils sont en fait les jouets de  ceux qui détiennent le pouvoir économique. Il faut en appeler  à la responsabilité sociale des consommateurs car « acheter est non seulement un acte économique mais toujours aussi un acte moral » (206).
Pour contrer ces tendances au consumérisme, le Pape rappelle qu’on « peut vivre intensément avec peu » (222), en appréciant des plaisirs et en trouvant  des satisfactions dans des rencontres fraternelles, dans le service, dans la nature, dans la prière. Bref, tout un changement de comportement et d’échelles de valeur.
Dans le même ordre d’idées, le recours aux lois du marché est décrié lorsque l’unique objectif est  la maximisation des bénéfices, au détriment du développement humain intégral et de l’inclusion sociale. Qui contestera ce point de vue ? Uniquement  ceux qui affichent un libéralisme pur et dur, lequel est loin de recueillir beaucoup de suffrages à travers le monde d’aujourd’hui.
La vision économique du Pape est basée sur la nécessité de créer des emplois : « pour qu’il continue d’être possible de donner du travail, il est impérieux de promouvoir une économie qui favorise la diversité productive et la créativité entrepreneuriale » (129).Voilà  bien une recommandation parfaitement adaptée à la présente situation mauricienne. L’activité d’entreprise est décrite comme une vocation noble à produire de la richesse et  à améliorer le monde pour tous.
De plus, les pays développés sont appelés à régler leur dette écologique envers les pays en développement. Cette dette résulte de l’ampleur de la pollution de ceux-là par rapport au niveau atteint par ceux-ci. Comment régler cette dette ? « …..En limitant de manière significative la consommation de l’énergie non renouvelable et en apportant des ressources aux pays qui ont le plus de besoins, pour soutenir des politiques et des programmes de développement durable » (52).
La responsabilité politique
Il est évident que les responsables politiques ont un rôle important à jouer, aussi bien au niveau national qu’à celui de l’international. «… Une nouvelle solidarité internationale » (14) est nécessaire. Il est regrettable que, « par manque de décision politique » (166), les Sommets mondiaux, tenus  ces dernières années par rapport à l’environnement, aient déçu les attentes placées en eux. COP 21 fera-t-il oublier cette inefficacité de ses prédécesseurs?
Le Pape plaide pour une Autorité Politique Mondiale, car le pouvoir des Etats nationaux s’est affaibli. Il reviendra à cette Autorité de défendre les « biens communs globaux » (174), tels que les zones marines au-delà des frontières nationales. Dans ce contexte, il est souhaité des « cadres régulateurs généraux qui imposent des obligations, et qui empêchent des agissements intolérables, comme le fait que certains pays puissants transfèrent dans d’autres pays des déchets et des industries hautement polluantes. » (173)
S’agissant de l’exploitation des énergies renouvelables, l’encyclique note avec satisfaction les efforts d’auto-suffisance locale accomplie par  des coopératives dans certains lieux : « ce simple exemple montre que l’instance locale peut faire la différence alors que l’ordre mondial existant se révèle incapable de prendre ses responsabilités » (179). Voila une voie à suivre par nos « smart cities » de demain.
La solidarité intergénérationnelle
Celle-ci est une composante essentielle du développement durable. Les préoccupations écologiques doivent être accompagnées d’une réflexion sur l’orientation générale du monde où nous vivons, sur son sens et ses valeurs. L’individualisme, l’immédiateté, les crises des liens familiaux et sociaux n’y ont plus leur place. Ce monde est invité « …. à adopter un modèle circulaire de production qui assure des ressources pour tous comme pour les générations futures. »(22). Est alors proposé de limiter l’utilisation et la consommation des ressources non renouvelables et de les réguler.
Au lieu d’une consommation exacerbée, sachons pratiquer une écologie intégrale exempte de violence et d’exploitation, et caractérisée par la sobriété et l’engagement pour le bien commun.
Un nouveau style de vie
« Il n’y a pas d’écologie sans anthropologie  adéquate ».  C’est « un être humain nouveau » qui saura entretenir une « nouvelle relation avec la nature » (118). D’où un appel  à « retrouver la profondeur de la vie »113), à « récupérer les valeurs…..détruites par une frénésie mégalomane » (114) et à reconnaître les « vérités objectives » (123), faute de quoi on risque de pratiquer un relativisme susceptible de mener, notamment, à l’exploitation économique et sociale des faibles de la société. Car « l’incohérence est évidente de la part de celui qui lutte contre le trafic d’animaux en voie d’extinction mais qui reste complètement indifférent face à  la traite des personnes, se désintéresse des pauvres, ou s’emploie à détruire un autre être humain qui lui déplaît. » (91)
Ce qui est souhaitable, c’est « l’équilibre écologique, au niveau interne avec soi-même, au niveau solidaire avec les autres, au niveau naturel avec tous les êtres vivants, au niveau spirituel avec Dieu » (210).Tel est le fondement de l’éthique écologique
En guise de conclusion : deux constatations
Apres avoir évoqué la tenue d’une prochaine Conférence internationale sur le changement climatique, cet article a posé la question de la relation entre deux disciplines concernant notre « maison commune », soit l’écologie et l’économie. Sont-elles opposées ou réconciliées? A l’aide de l’analyse fouillée sur les enjeux environnementaux contenue dans Laudato Si*, la question a été étudiée à partir des six axes suivants:
— Les risques encourus par les pauvres;
— La suprématie du pouvoir technologique;
— La poursuite de la croissance économique;
— La responsabilité du monde politique;
— La solidarité intergénérationnelle ;
— Un changement de style de vie.

Ces considérations mènent à deux constatations :
Premièrement, lorsqu’il y a des abus au plan économique ou au plan écologique, les deux disciplines peuvent se retrouver en opposition, l’une contre l’autre ; mais
Deuxièmement, il y a, d’un côté comme de l’autre, des principes à observer, ce qui aboutit à une entente positive entre l’économie et l’écologie.
La situation est très bien résumée dans la citation suivante : « Seul pourrait être considéré comme éthique un comportement dans lequel les coûts économiques et sociaux dérivant de l’usage des ressources naturelles communes soient établis de façon transparente et soient entièrement supportés par ceux qui en jouissent et non par les autres populations ou par les générations futures. » (195)  
La vérité des coûts et des prix, n’est-ce pas un concept inhérent à la science économique ?