Il fut un temps où ton nom était Isle de France. Il fut un temps où je te cherchais dans les vents qui agitent le sommet du Morne…Toi, mon pays, ma terre, mon peuple…Des fleurs, encore des fleurs pour honorer la mémoire de ceux qui furent jadis les porteurs des chaînes. Je les cherche derrière mes paupières et je vois leurs visages émaciés par le soleil poussiéreux de l’île. Je quémande leur douleur afin de pouvoir écrire leur destin tragique. J’ai beau regardé ces gerbes de fleurs déposées sur d’innombrables monuments, je ne parviens pas à retracer ton visage, toi, esclave, toi, coolie. Je n’ai jamais su le goût amer de vos voyages sur le Kala pani, je n’ai jamais connu l’écorchure sanglante de vos chevilles, je n’ai jamais poussé ce cri bestial lorsque le fouet s’abattait sur votre dos, non, vous n’étiez pas assez présents dans les livres que j’ai lus dès l’enfance, non, vos combats et vos espoirs anéantis n’étaient pas écrits en lettres de sang dans l’apprentissage de l’histoire de mon pays. Alors, aujourd’hui, il ne me reste plus qu’à suivre les commémorations à la télé.
Oui, certes, je dois aller à l’Apravasi Ghat, certes je peux retracer toute l’histoire de mes ancêtres, mais connaître leurs généalogies, leurs visages m’aidera-t-il à comprendre ce que c’est qu’être esclave, vendu comme du bétail que l’on achemine depuis les côtes de l’Afrique, ce que c’est qu’être un coolie, persuadé qu’il y avait de l’or dans la terre de Maurice ? Mes regards s’attardent sur le sommet du Morne et j’ai les yeux qui saignent, j’ai mal à la liberté, mal à ces misérables venus d’ailleurs. Il ne suffit pas de faire des commémorations, il ne suffit pas d’y consacrer une seule journée, il ne suffit pas de pleurer. Le labeur et la sueur des esclaves et des coolies sont inscrits dans notre identité la plus profonde. Nous, mauriciens, nous venons de loin, nous venons de là-bas, de ces continents qui ont laissé partir leurs fils pour peupler notre île. Alors, oui, ces milliers d’enfants qui grandissent, ont le droit de savoir que Maurice a une histoire, que Maurice est un bel héritage, que Maurice est également mémoire de ces temps anciens. Mon esclave, tu as le grain de ma peau, obscurcie par les rayons ardents d’un soleil parfois trop vif…Mon coolie, tu as mon sourire de résignation face à la fatalité…Mon esclave, tu as connu la morsure de la canne à sucre…Mon coolie, tu as parcouru les sentiers battus de mon île, pieds-nus…Ne faisons pas aux autres, ce que l’on nous a jadis infligé…Ne laissons pas les travailleurs étrangers pourrir dans des bicoques sales et mal-entretenues…Ne tirons pas les ficelles de l’égoïsme en les considérant avant tout comme des étrangers…Eux aussi sont venus gagner leur vie sur notre sol, eux-aussi ont leur lot de souffrances et de dur labeur…Quand ils rentrent, souvent tard le soir, au moins qu’ils aient de l’eau pour se laver, un lit pour dormir, une intimité pour se reposer…La meilleure façon d’honorer la mémoire de nos esclaves et nos coolies serait de ne pas traiter les autres comme des esclaves, surtout pas dans un pays où le sang a trop coulé, où les cris de douleur ont trop résonné, où la liberté était alors un mythe…