Jabeen Soobratty est une Mauricienne, de foi musulmane. Son mari est Palestinien et parle couramment le japonais pour avoir habité le Japon pendant de nombreuses années. Leur aînée parle également le japonais avec ses petits camarades de maternelle alors que le dernier, un an et demi, a vu le jour au pays du Soleil-Levant… Une famille qui incarne l’esprit même de l’interculturel. D’ailleurs, Jabeen Soobratty, qui attache beaucoup d’importance à ce brassage de cultures, prépare depuis avril dernier, à Kyoto, sa thèse de doctorat sur ce même sujet, plus précisément : « Evolving from Multicultural Education to Intercultural Education in the prospect of sustaining social cohesion in Small Island Developing States ». Rencontre avec cette jeune mère de famille pour qui « les Japonais sont incroyablement accueillants ».
« Le Japon est très différent de Maurice. C’est un pays qui n’a rien à voir avec la pluralité des cultures. C’est une seule culture qui domine. Il n’y a pas beaucoup d’étrangers. Le pays est très fermé, linguistiquement parlant, mais de l’autre côté, ils ont toujours le sourire pour accueillir l’autre. Cela fait partie de leur culture. Ayant vécu en Angleterre par exemple, je peux dire qu’il y a une différence. Les Japonais se courbent pour vous saluer en signe de respect », partage d’emblée Jabeen Soobratty.
Le premier choc culturel, pour la Mauricienne, à son arrivée au Pays des Nippons, est la barrière de la langue. « Mais le gouvernement aide beaucoup les étrangers en mettant à leur disposition des interprètes ». À trente-cinq ans, alors que son mari en est déjà à sa deuxième année de doctorat en énergie renouvelable à Kyoto, ancienne capitale du Japon, aujourd’hui, connue comme la cité culturelle du pays, Jabeen décide, en avril dernier, d’entamer également un doctorat à la Dooshisha University. « J’avais aussi en tête de poursuivre mes études ». Elle jongle depuis entre ses recherches, son rôle de mère et d’épouse. « Ce n’est pas évident avec deux enfants et un mari étudiant, mais il y a une grande coopération entre mon mari et moi. Il a bénéficié d’une bourse qui couvre également la famille ».
La chercheuse mauricienne se réjouit aussi des facilités dont ses proches bénéficient grâce à la flexibilité des Japonais. « À la garderie et à la maternelle, les repas sont fournis et, si les enfants mangent halal, il n’y a pas de problème. On n’a qu’à le préciser et l’école fait le nécessaire, car on fait déjà provision pour des repas spéciaux pour les enfants qui, par exemple, sont allergiques à certains aliments ». Âgé d’un an et demi, Hamzah, le petit dernier de la famille, ne parle pas encore. Tandis que Jaleelah, trois ans, s’exprime en japonais à l’école. « À la maison, je leur parle en kreol et en arabe ». Avec un peu de gêne, Jabeen avoue, quant à elle, ne pas être au diapason des siens en ce qu’il s’agit de la langue du pays. « Je dépends surtout sur mon époux pour les démarches administratives et à l’Université, je m’exprime en anglais ».
Le regard des Japonais sur la Mauricienne de foi musulmane qu’elle est?? « Les Japonais ne posent pas beaucoup de questions même s’ils en ont beaucoup qui leur trottent l’esprit. Mais, dès que vous devenez plus proches, ils vous les posent : d’où vous venez?; pourquoi portez-vous le voile?; pourquoi mangez-vous halal… Ce ne sont pas des préjugés, c’est juste qu’ils découvrent une culture nouvelle. Par ailleurs, ils ne font pas que poser des questions, mais ils font l’effort d’aider à l’inclusion des étrangers. Par exemple, le gouvernement facilite l’obtention de la certification halal pour les restaurants, dans l’esprit d’accueillir les étrangers. Il y a des employés et étudiants qui viennent de Malaisie ».
« Iftaar nights »
Les formations dispensées par la Dooshisha University, où le couple prépare chacun son doctorat dans sa filière respective, ont pour base les principes chrétiens, fait ressortir notre interlocutrice. « L’accueil y est incroyable. Les Japonais sont très ouverts et n’ont pas de préjugés. Il y a même un espace de prière à l’université pour les non-chrétiens. Ce sont surtout les musulmans qui y vont. Les étudiants n’ont pourtant rien demandé. Donc, vous voyez, il y a cet effort pour accueillir l’autre?! Parfois même, on se sent mal à l’aise tant ils se montrent accueillants ». Pendant le mois de Ramadan, des « iftaar nights » (repas qui vient rompre le jeûne de la journée) sont organisées par le Dean de la faculté.
Un musulman s’adapte-t-il facilement au Japon?? « Nous n’avons pas de mosquée, mais nous avons un centre de prières. Côté alimentaire, nous trouvons facilement des produits halal. On peut même en commander sur Internet et avoir la livraison à domicile », fait ressortir la Mauricienne.
Après un B.A en Français à l’Université de Maurice et une maîtrise en études islamiques en Angleterre, Jabeen Soobratty a travaillé comme enseignante de français à Maurice, notamment à la SSS de Vacoas. Ensuite, comme elle avait suivi son mari à Dubayy, à une époque, elle a aussi suivi un cours de PGCE à distance de l’UNISA. Dans la capitale des Émirats Arabes Unis, elle y a aussi travaillé comme enseignante de français. « Cela a été une autre expérience merveilleuse. De 2009-2011, j’ai travaillé dans une école catholique dans un pays musulman ».
Potentiel de l’éducation interculturelle
Jabeen est à Maurice depuis septembre dans le cadre de ses recherches sur le terrain, car elle a choisi d’étudier le cas de son pays pour sa thèse. « J’ai choisi l’éducation interculturelle parce qu’en 2002, l’Assemblée des Nations unies avait proclamé le UN Decade of Education for Sustainable Development (DESD) 2005-2014. Et, parmi les objectifs figurait l’instauration de l’éducation interculturelle qui mène vers la cohésion sociale. Le ministère à Maurice avait demandé au MIE de s’occuper de cette section ». Dans sa thèse, la Mauricienne s’évertuera à montrer comment « on est en train d’évoluer d’une approche « multi-education » (où chaque communauté a sa langue orientale, mais reste dans son coin et n’apprend pas à connaître la culture et la religion de l’autre) à une approche plus interculturelle. Souvent, on termine l’école où l’on a juste eu l’occasion de « rub shoulders » avec les amis sans les avoir connus vraiment. Or, si on connaît la culture de l’autre, l’entente, l’approche, au travail et dans la société seraient mieux ». La méconnaissance de l’autre mène aux préjugés, selon Jabeen Soobratty. « Dans ma thèse, dans le cadre de ma maîtrise sur les études islamiques, j’avais choisi le thème « Islamic terrorism. Between labelling and expression ». J’ai étudié le cas de la communauté musulmane à Maurice. J’avais écrit, en conclusion, que, très souvent, c’est parce qu’il y a un manque de compréhension que l’on associe l’islam à la violence. Or, ce n’est pas l’Islam qui prône la violence, mais certains qui utilisent l’Islam pour faire de la violence. Si on a plus d’ouverture, on n’aura pas ce genre de préjugés ».
Et, pourquoi avoir ciblé les Petits pays en Développement dans le sujet de sa thèse?? « Parce que ces pays sont confrontés à trois vulnérabilités : l’environnement, l’économie et la cohésion sociale. Mais, si on arrive à instaurer la cohésion sociale, ils pourront mieux faire face à ces problèmes. Par exemple, s’il y a un problème d’environnement, comment y faire face si on n’est pas ensemble, s’il n’y a pas de coopération entre les diverses composantes d’un peuple?? ».
Si Jabeen n’est pour l’heure pas en mesure de dire où sera son avenir professionnel après son doctorat qu’elle espère terminer dans trois ans, elle souhaiterait travailler à Maurice d’autant que le sujet de sa thèse y est lié. Durant son séjour à Maurice, elle a aussi eu l’occasion de présenter un papier sur le potentiel de l’éducation interculturelle dans le cadre de la 7th International Conference on Teaching, Education, and Learning en octobre dernier. Elle a même remporté le Best Paper Award pour sa présentation.