Photo archive : Jack Bizlall

Jack Bizlall, politicien et syndicaliste, est vent debout contre la réforme électorale proposée par le gouvernement. Dans l’interview qu’il a accordée à Week-End, il soutient que la réforme proposée « est pire que le système électoral actuel, notamment avec les odieux best loser seats. » Jack Bizlall insiste sur la nécessité pour la société mauricienne de passer à une IIe République. L’homme est agacé « par trop de personnes à gauche qui ont tiré les draps vers eux » et qu’il qualifie de « trop manoeuvriers pour encore avoir confiance en eux. » « Personnellement, je compte me libérer de mes responsabilités au Mouvement Premier Mai et auprès des syndicats, le temps de mener campagne contre la réforme proposée et de permettre une action commune entre toutes les forces de gauche. »

Le Mouvement Premier Mai trouve la réforme électorale proposée par le gouvernement antidémocratique. En quoi l’est-elle véritablement ?

Bien que la société mauricienne soit régie par la suprématie parlementaire et non par la suprématie constitutionnelle, une proposition de réforme électorale — qui est une modification d’envergure de notre Constitution — aurait dû être soumise à une assemblée constituante, voire à un référendum constitutionnel. Une vraie réforme aurait dû, surtout, passer à la IIe République.  Il y a, dans les faits, douze réformes majeures à apporter. Il n’y a pas que l’abolition de la déclaration de l’identité ethnique ou non d’un candidat aux élections générales pour éventuellement remplir des sièges correctifs. Il y a la question de l’articulation de trois types de votes débouchant sur la représentativité des hommes et des femmes au niveau des circonscriptions par la voie du first past the post system et des partis politiques par la party list qui est, en soi, le scrutin proportionnel. Il y a l’odieuse proposition de best loser seats qui, pour nous au Mouvement Premier Mai (MPM), est pire que le Best Loser System actuel. La proposition de réforme gouvernementale veut l’institutionnalisation du leader politique investi de pouvoir de nommer des députés par rapport à leurs ethnicités (religions et castes de toutes sortes) et dont le nombre serait flexible (de 6 à 10). Il y a aussi la banalisation de la parité hommes-femmes à l’Assemblée nationale. Le changement proposé est autant d’envergure que la méthode et le contenu des propositions sont antidémocratiques.

En quoi le système de best loser seats est-il pire ? 

Il y a ce communiqué du Bureau du Premier Ministre en date du 21 septembre 2018 qui laisse comprendre que, finalement, le terme “Rainbow nation” n’est qu’un prétexte pour faire nommer toutes sortes de gens au nom de la représentativité de communautés qui n’existe pas. C’est donc un terme pour le pouvoir. Uniquement pour le pouvoir. Et de la façon la plus honteuse. Quand nous avons posé nos candidatures en 2010 — au sein d’un front alors composé de Rezistans ek Alternativ, le MPM et des individus actifs pour contester la déclaration identitaire —, j’avais proposé que l’on se concentre également sur une Constitution pour une IIe République. Je suis politiquement hostile à la pratique de laisser aux institutions bourgeoises le soin de faire avancer la démocratie. J’avais grand peur que l’on retourne au recensement ethnique et, pire, que l’on institutionnalise l’inacceptable de la substitution du Best Loser System (BLS) par un système détourné qui imposerait la même chose, mais en pire. J’ai eu raison dans mes inquiétudes. Que ceux qui ont tiré les draps vers eux tirent les leçons qui s’imposent. Je vais donc me retirer de la direction du MPM pour permettre une action commune entre les forces de gauche. Il existe trop de gens de gauche manœuvriers pour que je puisse avoir encore confiance en certains.

Comment le MPM compte-t-il réagir ? 

Le Mouvement Premier Mai a déjà adressé ses critiques et ses propositions au Premier ministre et a réclamé une rencontre avec le comité ministériel. Nous attendons. Nous avons également publié un opuscule que nous avons adressé à tous les partis politiques siégeant à l’Assemblée nationale. Le MPM va produire des clips exposant ses amendements au projet de réforme et ses propositions. Nos textes seront accessibles sur Internet. Il faudra rassembler tous les partis politiques qui se réclament de la démocratie parlementaire et républicaine à une manifestation commune massive. Je note toutefois que certains citoyens ne portent pas vraiment attention aux dangers qui nous guettent. Toutefois, personnellement, je compte prendre congé du MPM et des syndicats le temps de mener une campagne contre la réforme proposée. Chacun doit assumer ses responsabilités. Aux élections générales de 2014, nous avons rejeté la République présidentielle de Ramgoolam-Bérenger. Il faudra lors des prochaines élections rejeter, cette fois, le concept même du parti politique avec un leader. Je suis et je reste un homme libre de ma personne, et je ne suis le leader de personne et personne ne sera mon leader. Je ne veux ni de République présidentielle à Maurice ni de République dynastique non plus. Il ne faut pas de parti politique à structure verticale avec un leader ou une clique dirigeante, omniprésent, omnipotent et omniscient. Nous ne devons jamais permettre ça !

Dans une société égalitaire, pourquoi devrait-on imposer un quota de femmes candidates ? Même si c’est du 50-50 comme revendiqué par le MPM…

Je suis d’accord avec vous que le système de quotas d’un tiers de femmes candidates comme proposé par le gouvernement n’est pas acceptable. Mais faisons la différence entre représentativité aléatoire et parité constitutionnelle entre hommes et femmes. Le MPM a distribué des extraits d’un livre intitulé Prélude à la publication d’un Programme Politique selon la perspective des femmes, dans lequel les féministes parlent de l’objectif qui est l’affirmation des libertés de la personne de la femme et de la femme en tant que citoyenne. Il est juste d’affirmer que les hommes et les femmes sont différents et, intellectuellement, elles doivent être reconnues comme telles. Ces différences constituent l’espèce humaine. La pratique soutenue par l’affirmation que si la société doit se construire sur la différence, cela ne peut se faire que par la parité. Le retard subi ne peut être comblé que par l’action affirmative. L’objectif final est de faire vivre des hommes et des femmes dans une société où il n’existe aucune forme d’hégémonie basée sur la différence des sexes ou des pratiques sexuelles.

Croyez-vous les Mauriciens réellement prêts à un tel changement ?

L’égalité est une question de qualité. Elle est surtout une question de rapports, de système, d’inégalités accumulées, de la répartition des responsabilités, des pouvoirs et des ressources. L’égalité est absente dans un cadre social rempli d’aliénations. Seule une campagne politique pour désaliéner la femme pousserait celle qui est considérée comme dépendante de l’homme à s’affirmer en toute indépendance de l’homme. Qui peut ignorer qu’il y a la différence sexuelle, émotionnelle, d’interprétation et de jugement, des intérêts matériels? Sommes-nous à ce point des négationnistes ? La parité homme-femme fait son chemin à travers le monde. Et ce n’est que quand les choses seront rétablies qu’une société égalitaire existera. Il n’y aura alors plus besoin d’aucune structure de parité. Cela impliquera que des femmes puissent siéger en majorité à l’Assemblée nationale sans pour autant remplacer la société patriarcale par le retour au matriarcat.

À part le peu de place fait aux femmes, quel est le problème de fond du système électoral actuel ? 

Nous avons à Maurice d’abord deux grands problèmes à régler sur le plan de la méthodologie et de l’analyse. Je n’analyse pas l’histoire de notre pays du point de vue des “communautés” et des castes. Je suis devenu ainsi un opposant à l’utilisation du terme communalisme. Il y a une analyse des classes à faire. D’autre part, j’ai une conception du terme pouvoir comme un verbe en rapport au verbe vouloir (je peux et je veux, ou je veux et je peux, etc.) Et, ainsi, je reconnais le rôle éminent joué par le travaillisme et le militantisme dans notre histoire. Toutes les modifications apportées à notre Constitution ont été motivées par le pouvoir comme moyen pour imposer le dictat du capitalisme et de la bureaucratie d’État. Notre société repose sur des familles puissantes économiquement et politiquement. Dans notre système électoral actuel, il faut remplacer le concept de majorité ethnique par le concept de majorité citoyenne, assurer une opposition parlementaire structurelle, changer la nature de nos partis politiques “pouvoiristes”, autocratiques et accapareurs, concevoir un député comme un concitoyen et non comme un notable avec des privilèges de salaire de managers, des privilèges comme la pension bien avant 60 ans, etc. Il faut faire baisser les dépenses de l’Assemblée nationale. Le problème est à la fois structurel, démocratique, déontologique, financier. C’est pour cela qu’il faut changer notre Constitution.

Ne devrait-on pas, d’abord, rompre avec le système imposé par la Commission électorale Trustam-Eve depuis 1959 fondé sur le compartimentage de la population mauricienne en quatre communautés que la commission Banwell (1966) a pris pour socle ? 

Désolé, je n’ai pas cette lecture de l’histoire de Maurice. Je suis conscient de la manipulation électorale tant par le découpage électoral que par la décision après de réduire le nombre de circonscriptions de 40 à 1 député à 20 de 3 députés chacune. J’ai eu l’occasion lors d’une rencontre à Plaine Verte, le 10 juin 2012, d’analyser les résultats des élections de 1947 à 2010. La naissance de la bipolarisation politique à Maurice eut lieu lors des élections de 1953. En 1959, avec l’introduction du suffrage universel, on a eu l’émergence du multipartisme. Ce n’est qu’en 1963 que la cassure ville-campagne eut lieu. On a fait des erreurs constitutionnelles entre 1965 et 1968 quand on a menti à la population. J’ai publié d’ailleurs un opuscule Nos erreurs constitutionnelles qui traite de cet aspect. Mais si les élections n’avaient pas été renvoyées en 1972 et si Bérenger n’avait pas, consciemment, transformé le MMM d’un mouvement à un parti politique, les choses auraient été très différentes. Surtout à partir de 1982.

Ne partagez-vous donc pas le constat que, après les élections générales de 1963, en sus de l’exacerbation du communalisme par toutes les forces politiques dominantes de l’époque, il y a eu également une forte dose de castéisme pratiquée de part et d’autre afin de s’assurer que les votes ne soient pas divisés ? Du clientélisme politique…

Il existe un double mensonge à Maurice. D’abord, les castes existent dans tous les milieux des descendants des Mauriciens, en termes de familles, dont les ancêtres viennent de différentes régions et de différents groupes ethniques de France, du Mozambique, de Madagascar, du Maharashtra, du Bihar, d’Uttar Pradesh, d’Andhra Pradesh, de Tamil Nadu, etc. Ensuite, ces mêmes Mauriciens ont menti de manière grossière quand ils ont progressé et ont grimpé l’échelle sociale. Ils ont menti sur leurs castes dans le sens de privilégiés qui s’auto-distinguent des autres d’une façon raciste et non pas dans le cadre de la division de travail dans l’Inde féodale. D’ailleurs, le castéisme n’avait pas résisté à la vague unitaire de 1982.

Pourquoi êtes-vous contre le recensement ethnique ?

Personne ne se rend compte que le recensement ethnique sert de prétextes à d’autres pratiques encore plus antidémocratiques. C’est un système entré dans nos mœurs jusque dans les nominations de la Public Service Commission, de la LGSC, du judiciaire, des ministres, des députés. Paul Bérenger aussi affirme refuser le recensement ethnique, mais il a des responsabilités énormes dans ce qui se passe. Le 28 octobre, un groupe de dissidents qui entend devancer la commémoration du 50e anniversaire de la fondation du MMM (en septembre 2019) m’a invité à exprimer mon opinion sur le passé du MMM. Je compte bien y faire un bilan des erreurs de ce parti sous la direction de Bérenger, mais tout en mettant l’accent sur le grand espoir qu’incarne encore le militantisme, dans le sens large du terme, dans notre pays.