Syndicaliste, homme d’action pleinement engagé dans la politique et le social avec le Mouvement 1er-Mai, Jack Bizlall ne pouvait manquer d’apporter sa réflexion dans le débat autour du Livre Blanc du Premier ministre sur la réforme électorale.Dans l’interview qui suit, il dit trouver dans le document un “minimum de solutions à des questions d’une importance pourtant capitale pour notre société”. “Il faut, selon Jack Bizlall, continuer à militer pour une nouvelle Constitution et une 2e République à Maurice afin que notre population puisse vivre ensemble et décider ensemble de son avenir”. En attendant l’avènement de cette 2e République, Jack Bizlall et son mouvement réclame le retour au système de 40 circonscriptions, comme en 1959 et 1963, mais cette fois avec deux députés par circonscription (un homme et une femme) qui porterait le nombre à 80 et permettrait une parité complète à l’Assemblée nationale. Pour l’animateur du Mouvement 1er-Mai, le Livre Blanc de Navin Ramgoolam sur le système électoral contient “une certaine dose de confusion”. “Le chapitre 10 du document résume les idées et les propositions de Ramgoolam. On dit qu’elles sont celles du gouvernement. C’est à confirmer. Elles sont simples et se rapportent malheureusement au minimalisme, c’est-à-dire en quête de solutions requérant le minimum d’efforts en termes d’idées et proposant un minimum de solutions à des questions d’une importance pourtant capitale pour notre société”.
Nous nous attendions à une nouvelle Constitution et le passage à la 2e République. Tant de temps pris pour si peu. Il faut donc continuer à militer pour la 2e République…
Du document de Ramgoolam on n’en retire que trois propositions : 1. l’abolition de l’obligation pour un candidat aux élections générales de déclarer s’il est un hindou ou un musulman ou s’il est originaire de Chine. Il n’aura plus d’obligation non plus, s’il ne s’identifie pas à ces trois “communautés”, de se déclarer de la population générale. Cette dernière communauté n’a aucune référence religieuse ou d’origine ancestrale de lieu et de culture ; 2. le système Best loser est utilisé pour une représentation proportionnelle corrective des gros partis politiques et ; 3. la réservation d’un tiers de sièges de l’Assemblée nationale (62, mais probablement 63) aux femmes.
l Ces trois propositions vont dans le sens d’un pas minimal en avant pour notre société sur le plan électoral, il n’y a pas de doute à ce sujet. Mais est-ce suffisant et ne faisons-nous pas en même temps deux pas en arrière par rapport à l’espace républicain ?Pourquoi dites-vous que les propositions du Premier ministre sont confuses ?
Ces propositions sont, en fait, paradoxales et des plus discordantes. Entre le voeu de Ramgoolam que le système assure la stabilité d’un gouvernement et son souhait qu’il assure l’équité partisane, il existe un exercice politique important à faire. Il parle de party fairness. Or, c’est toute la contradiction entre le système first past the postet le système proportionnel qu’il faut résoudre dans un but précis. Le nombre de sièges additionnels (18 au minimum) n’a pas été fixé. En contradiction avec lui-même, il met la barre à 10% pour qu’un parti politique soit représenté à l’Assemblée nationale et ainsi maintient la monopolisation dans le pays avec des alliances d’alternance. Le vrai problème cependant est celui d’assurer la présence d’une opposition parlementaire. Ce qui aurait dû être LE but précis. Or, il y une absence de réflexion sur cette question, bien que les propositions de Navin Ramgoolam soient censées éviter d’autres élections 60-0.
l Ramgoolam affirme ne pas vouloir encourager le communalisme, pourquoi ne pas le croire ?
Il est évident que le projet de Ramgoolam maintient une représentation ethnique contournée (the components of our rainbow nation must secure adequate Parliamentary representation), alors que l’objectif est censé abolir le best loser systemà connotation communautariste et de ne pas encourager le communautarisme (discourage communal parties). Il y a dans le Livre Blanc une absence totale de réflexion sur la nature de notre structure électorale qui est d’assurer une majorité ethnique. De la Commission Harold Banwell à la mission Stonehouse, ce ne fut qu’une question d’assurer cette majorité en protégeant les ethnies minoritaires. Cet objectif n’a jamais été mis en exergue par les historiens. Or, une République est différemment construite. Il n’y a de majorité politique en République que celle établie par les citoyens égaux en liberté et en droits. Sans un retour à 40 circonscriptions, on naviguera entre deux eaux. L’anglais dit to run with the hare and hunt with the hounds. D’autant qu’avec 40 circonscriptions on peut assurer l’élection de 40 hommes et de 40 femmes au moins.
l Contestez-vous que le Livre Blanc propose une avancée pour la représentation des femmes à l’Assemblée nationale ?
Il est également évident que le souhait de Ramgoolam d’avoir une“représentation adéquate”à l’Assemblée nationale est affaibli par une décision de n’exiger qu’un tiers de sièges soit garanti aux femmes. Trois concepts déterminent la position des uns et des autres quant au rôle de la femme en société : la complémentarité, l’égalité et la différence. Aucun de ces concepts n’a été utilisé par Navin Ramgoolam qui, pourtant, dit aimer les femmes. Comment lui faire comprendre qu’aimer les femmes c’est d’abord et avant tout les respecter. C’est une insulte à leur égard des que de reconnaître qu’elles représentent 50,5% de la population et, ensuite, décider en tant qu’homme, qu’elles n’ont pas droit à la parité à l’Assemblée nationale.
l Vous remettez aussi en question la volonté affirmée du PM de responsabiliser les députés. Pourquoi ?
Ramgoolam dit vouloir que les députés soient responsables envers leurs mandants. Cependant, il conserve un système qui n’assure aucunement cette responsabilité. Il continue à maintenir trois députés par circonscription alors que, de surcroît, les circonscriptions sont trop grandes. Mais pourquoi personne ne veut augmenter le nombre de circonscriptions ? Sauf un ancien ministre travailliste (Joseph Tsang Man Kin) qui, lui, propose 80 circonscriptions.
l L’intégration de députés Best Losers parmi ceux désignés à travers la proportionnelle n’est-elle d’aucune pertinence ?
Depuis les années fin-1960, nombre de citoyens de notre pays ont milité contre l’amendement de John Stonehouse qui avait introduit la notion de Best Losers. Des citoyens ont également combattu les dispositions antirépublicaines du rapport Banwell. Quand j’étais au MMM, j’ai milité pour l’abolition du système de Best Loser. J’ai personnellement subi un matraquage idéologique “anticommunalisme” sans vraiment réfléchir sur la question. Et puis j’ai forgé mon indépendance intellectuelle et mes propres opinions. Les humains constituent une seule race. J’affirme qu’il faut faire la différence entre ethnicité et ce que nous appelons communalisme. Il existe des centaines d’ethnies à Maurice et des milliers dans le monde. Ce n’est pas dans le système électoral que la protection des ethnies doit se trouver, mais dans les libertés et les droits de chaque citoyen. Surtout sur le plan de la liberté de sa personne et de ses droits socio-économiques. Ma question est la suivante : ayant aboli la partie touchant à l’identification communautaire, cela nous mène où ?
l L’opportunisme en politique se définit comme rechercher un objectif secondaire alors que l’objectif principal est totalement mis au rancart, c’est aussi sauter sur une occasion qui se présente pour faire passer d’autres intérêts…
C’est dans ce contexte que le Mouvement 1er-Mai et moi nous continuerons à militer pour une nouvelle Constitution et pour la 2e République. C’est pour donner un nouveau cadre constitutionnel et politique à notre population pour vivre ensemble et décider politiquement ensemble de notre devenir. Nous sommes bien au courant de ce qui se passe dans notre société de par nos activités syndicales, sociales et politiques. Des actes antirépublicains et antidémocratiques poussent chaque jour aux conflits interethniques avec les Houses, les Voices et les Lodges. Ramgoolam et son régime blessent chaque jour notre société. Si on devait tout raconter sur ce que nous voyons et sur ce que les victimes nous racontent, notre société en souffrirait. Les politiciens qui nous ont gouverné et qui nous gouvernent ont fait et font beaucoup de tort à notre société.