La Platform kont lalwa travay anti-travayer organise aujourd’hui à 13 h 30 à Rose-Hill une marche pacifique, de la Place Margéot au Plaza, pour dénoncer l’Employment Relations Act et de l’Employment Rights Act, les deux lois du travail promulguées en février 2009. Jack Bizlall, de l’Observatoire de la démocratie et initiateur de cette plateforme, invite les travailleurs à prendre conscience du danger qui les guette et à unir leurs forces pour mieux protéger leurs intérêts. Dans l’entretien qui suit, il explique l’importance de cette manifestation pour l’ensemble des travailleurs du pays.
Pourquoi avoir lancé cette Platform kont lalwa travay anti-travayer ?
Cela fait un bout de temps déjà que des syndicalistes se rencontrent régulièrement en vue de constituer cette plateforme commune contre l’Employment Rights Act (ERiA) et l’Employment Relations Act (EReA). Ces deux lois contiennent des clauses antisyndicales et anti-travailleurs. Précisons d’abord que cette plateforme est ouverte à tous les syndicats et fédérations syndicales du pays. Nous allons déclencher une action de terrain pour amener le gouvernement à entendre le souhait des travailleurs qui veulent que ces deux lois du travail soient amendées et deviennent plus équitables.
Jusqu’ici les syndicats et centrales syndicales ont fait des propositions chacun de son côté. Il est temps maintenant que le gouvernement mette sur pied un comité ministériel pour écouter les doléances des travailleurs concernant l’ERiA et l’EReA, avant que ces amendements proposés par le ministre du Travail, Shakeel Mohamed, ne soient référés à l’Assemblée Nationale pour débats.
Est-ce à dire que le gouvernement a fait la sourde oreille jusqu’ici aux doléances des syndicats ?
Le gouvernement nous a certes écoutés. Malheureusement, quand nous avons pris connaissance du document proposé par le ministre du Travail, nous avons été surpris de constater qu’il n’a pas pris en compte les questions fondamentales qui nous préoccupent.
Qu’est-ce qui vous préoccupe tant ?
Les syndicats, les fédérations syndicales et les travailleurs mauriciens en général, ont un gros problème en ce qui concerne l’écoute des employeurs mauriciens dans leur ensemble. Jusqu’ici, il n’y a pas, dans l’état actuel de nos lois, un mécanisme qui obligerait les employeurs à écouter les griefs de leurs employés, de négocier et d’arriver à un accord collectif en toute bonne foi. Dans leur ensemble, les employeurs n’ont malheureusement jamais démontré jusqu’ici leur volonté de s’engager dans ce type de négociation de bonne foi, car la loi ne les y oblige pas.
Qu’est-ce qui a changé ?
Dans l’ancienne loi, quand un employeur refusait de négocier, les travailleurs pouvaient déclarer litige et ce différend allait obligatoirement devant Tribunal d’Arbitrage Permanent. Cette disposition de la loi a été abolie.
Désormais un litige va devant la Commission de Réconciliation et de Médiation. Mais jusqu’à l’heure cette Commission n’a pas fait une réelle médiation. Et si la réconciliation foire, le syndicat n’a qu’un seul recours : déclencher une grève, dont la procédure est établie dans la loi.
Dès lors, deux problèmes graves se posent. D’abord, si le syndicat est poussé à la grève et entre en grève, toutes ses demandes tombent à l’eau et les travailleurs du secteur concerné peuvent se retrouver par conséquent amputés de leurs droits au travail et à leur sécurité d’emploi.
Ainsi donc, si le syndicat décide quand même de faire une grève, il est obligé de déclencher une grève illimitée. Car une courte grève de rapport de force de deux ou trois jours peut, comme expliqué plus haut, n’apporter aucun résultat. Il arrive aussi qu’une grève illimitée “pourrisse” et quand cela arrive, cela peut bouleverser l’ensemble de la société. C’est ainsi que si le syndicat décide de continuer la grève, il doit être certain que l’employeur va céder. Sinon, il prend le risque de démanteler son “pouvoir” dans le secteur concerné parce que l’employeur aura démontré sa force, et c’est une catastrophe pour les travailleurs.
C’est très grave qu’avec les présentes lois, un syndicat n’ait d’autre choix que de déclencher une grève illimitée s’il n’arrive pas à faire accepter ses propositions à la table de négociation.
Alors que l’Organisation internationale du travail (OIT) prône le tripartisme depuis 1948, pourquoi dans la République de Maurice de 2012, les employeurs ne semblent pas disposés à prendre le temps d’écouter les doléances des travailleurs ?
C’est plutôt une question de stratégie. Quelle est la stratégie des employeurs aujourd’hui ? Ils veulent démanteler le National Remuneration Board (NRB). Ils souhaitent qu’il n’y ait aucune structure qui établit des salaires et des conditions de travail minimum dans le pays. Ils veulent aussi convertir la main-d’oeuvre, donc la force des travailleurs, en une simple commodité, où les travailleurs n’ont d’autre choix que d’accepter les salaires et conditions de travail qu’on veut bien leur offrir.
Les employeurs (représentés par la Mauritius Employers Federation – MEF) ne veulent pas en outre que la négociation se fasse au niveau national pour l’ensemble des travailleurs du pays ou au niveau sectoriel. Cela se vérifie dans ce qui se passe dans le secteur de la construction et dans l’industrie sucrière.
Les patrons veulent que la négociation se fasse désormais au niveau de chaque entreprise uniquement. Même là, ils effectuent des « blocages » où le syndicat est forcé d’aller vers un arbitrage où ils imposent alors leurs propres attributions.
C’est d’autant plus scandaleux et inacceptable que tout semble indiquer que le gouvernement Ptr/PMSD, pourtant élu par le peuple, c’est-à-dire en majorité par les travailleurs, s’aligne sur cette stratégie inacceptable de la MEF.
Grâce à l’ERiA et l’EReA les patrons disposent aujourd’hui des pleins pouvoirs pour recruter, décider du montant des salaires, imposer les conditions de travail et éventuellement licencier selon leur propre vouloir.
Et là où il n’y a pas de syndicats, ils veulent pouvoir négocier directement avec un groupe de travailleurs sans avoir à passer par un syndicat. Comment des travailleurs désunis, ne disposant d’aucune expérience de la négociation syndicale, et surtout ayant peur pour leur sécurité d’emploi, peut-il faire le poids contre la machinerie bien rodée et la répression des patrons ? C’est pire dans le cas des travailleurs sous contrat.
Quelle est l’objectif de cette marche pacifique ?
Nous invitons les travailleurs du pays à venir en masse. En descendant dans les rues de Rose-Hill en grand nombre, ils viendront dire au gouvernement qu’ils ne sont pas d’accord avec ces deux lois du travail. Nous les invitons, ainsi que les responsables de leurs syndicats, à venir signer une pétition dans laquelle nous demandons au gouvernement de mettre sur pied un comité ministériel pour écouter la voix du peuple. Les syndicats du secteur privé sont certes plus concernés par ces deux lois, mais la liberté syndicale concerne également les syndicats du secteur public. Nous leur demandons de mettre de côtés leurs différends. Nous leur demandons de s’unir pour parler au gouvernement d’une seule voix. Les travailleurs ne doivent plus rester les bras croisés ; ils doivent réagir, car l’heure est grave !