L’Action Familiale (AF) célèbre cette année ses 50 ans d’existence. Jacqueline Leblanc, qui a travaillé au sein de l’association depuis le tout début et qui en a été à la tête pendant de nombreuses années, rappelle la mission de cette ONG. « L’Action Familiale ne s’est jamais résumée à la méthode de contrôle des naissances, elle faisait toute une éducation à la vie de couple qui s’est renforcée au fil des années. On aide à la construction de couples stables ». Selon Mme Leblanc, les formations dispensées par l’AF, qui visent aussi les jeunes, « changent le regard des hommes sur la femme ». Elle observe par ailleurs que « les jeunes d’autrefois étaient beaucoup moins exposés à la tentation qu’ils ne le sont aujourd’hui ». Notre interviewée annonce en outre la réalisation possible d’un projet de natural procreation technology par l’Action Familiale pour les couples rencontrant des difficultés à procréer.
Mme Leblanc, l’Action Familiale célèbre cette année ses 50 ans d’existence. Pouvez-vous nous rappeler les raisons de sa création à l’époque et ses objectifs d’alors ?
Mgr Jean Margéot, à l’époque l’évêque de Port-Louis, était un homme de grande vision. Le pays avait un problème de surpopulation et il trouvait qu’il fallait absolument aider les couples à planifier les naissances mais en même temps leur offrir un choix de méthode naturelle moderne – la méthode de température – et aussi fiable que la pilule qui ne serait pas la méthode de calendrier qu’on connaissait à cette époque. Dès le départ, il a vu dans le projet tout un ensemble visant l’harmonie du couple. D’ailleurs, notre mission commence par là : la promotion d’une vie de couple et de famille harmonieuse. Tout de suite, il a vu que cela ne s’adressait pas qu’aux catholiques mais à tout le monde. On peut presque dire que c’est un cadeau qu’il a fait à la nation mauricienne. Dès le départ, d’ailleurs, parmi les éducateurs, toutes les religions étaient représentées. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles il a voulu que l’Action Familiale ne soit pas un mouvement du Diocèse. L’Action Familiale est un organisme indépendant. Pendant les premières deux années, on s’est occupé des couples seulement mais très vite, on a réalisé qu’on devait s’occuper des jeunes dans les collèges.
Et, aujourd’hui, dans un monde de moins en moins pudique, les jeunes étant exposés à toutes sortes d’images à travers Internet et la télé, qu’est-ce qui a changé dans votre manière d’éduquer ?
Le message est le même. Mais la façon de présenter le message est un peu différente. Les jeunes d’autrefois étaient beaucoup moins exposés à la tentation qu’ils ne le sont aujourd’hui. On va alors parler de choses dont on ne parlait pas. On va développer très fort l’estime de soi, la dignité humaine, la capacité de l’être humain à gérer ses pulsions, le vrai sens de l’amour pour montrer en quoi, en tant qu’être humain, nous sommes capables de gérer nos pulsions. Beaucoup plus qu’autrefois, il faut renforcer cet aspect. Autrefois, si vous le voulez, les jeunes savaient déjà ces choses. On essaie aussi d’éveiller leur sens critique par rapport à ce qu’ils voient à la télé ; la peer pressure etc. Par exemple, dans la plupart des films qu’on voit à la télé, on n’a pas encore dit “Je t’aime” qu’on est déjà au lit. Mais combien de couples stables y voyez-vous ? Est-ce cela la vision pour l’avenir ? Or, la plupart des jeunes, ce qu’ils veulent, c’est avoir un couple stable pour l’avenir. Il ne faut pas croire que les jeunes n’ont pas soif de valeurs. Ils ont soif de valeurs. Ils sont heureux d’entendre ce genre de langage. On reçoit par exemple des témoignages tels que “j’aime la façon dont vous parlez de la sexualité. Ce n’est pas dégueulasse”.
Quels sont les établissements scolaires dans lesquels vous ciblez les jeunes ?
N’importe lesquels. C’est à la demande ou alors nous proposons.
Pourquoi pas tous ?
Parce que nous n’avons pas les moyens. Mais, si nous les avions, nous nous y rendrions. Nous ne ciblons pas que des établissements catholiques, nous travaillons par exemple avec les collèges Muslim Girls, Hindu Girls, les collèges adventistes… Ce n’est pas une question de religion. Tout le monde a la même aspiration de grandir.
Est-ce que vous n’êtes pas parfois perçus comme une association “orthodoxe” ou à tendance “religieuse” quand vous prônez par exemple l’abstinence avant le mariage et la fidélité dans le couple ?
Au contraire, on a une autre impression, quand on entend des personnes représentant les autorités, qui nous disent : « C’est ce qu’il faut faire. C’est bien ce que vous faites. » C’est quelque chose qu’on entend très souvent. Un représentant du ministère de l’Éducation a déclaré à une cérémonie, une fois : « Je voudrais remercier l’Action Familiale pour ce qu’elle ne fait pas. Elle n’a pas voulu choisir la voie facile pour réussir à court terme seulement. Elle ne travaille pas pour être populaire. »
Vous recevez aussi parfois des critiques ?
De ceux qui pensent autrement que nous au sein de l’Action Familiale. Mais, cela ne veut pas dire qu’ils ont raison. Je crois que la plupart, en dehors de ceux qui ont une approche différente de la nôtre, sont d’accord avec notre approche. Je vous donne un exemple : il y a un mouvement aux États-Unis qui s’appelle le Waiting Game. Ce sont des centaines de milliers de jeunes qui décident qu’ils vont attendre le mariage. Leur raison, ce n’est pas d’éviter le sida, pas d’éviter la grossesse précoce mais “je veux me préparer pour un bon mariage. C’est une raison positive”. Ils pensent que c’est mieux de se préparer pour le vrai amour.
Et, vous à l’Action Familiale, quel est votre but en disant aux jeunes d’attendre le mariage ?
On pense que c’est ce qui est le mieux pour leur avenir. Et, en même temps, bien sûr, pour prévenir les grossesses précoces, le VIH/sida. Par exemple, en Angleterre, en dix ans, la syphilis a été multipliée par 870 %. Cela montre à quel point il y a une détérioration des moeurs. Si un jeune n’apprend pas à gérer ses pulsions sexuelles, un jour quand il sera marié, même s’il aime sa femme ou qu’elle aime son mari, rien ne dit qu’il ou elle ne sera pas tenté(e). Si depuis sa jeunesse, on n’arrive pas à contrôler ses pulsions, quand on sera marié, cela risque d’être pareil. Cela prépare une société de couples infidèles. Cela ne les prépare pas à être des couples solides parce que la tentation peut arriver n’importe quand.
Disposez-vous de statistiques démontrant que ceux qui attendent le mariage parviennent à jouir d’une meilleure vie de couple ?
Non. C’est un peu difficile. Mais, disons qu’on le voit.
Mais, la mission a quelque peu changé. De celle que l’évêque d’alors, Mgr Margéot, avait établie, c’est-à-dire, contrôler la surpopulation et maintenant, éduquer les jeunes à la sexualité ?
Non, au départ, il s’agissait de planifier les naissances par une méthode écologique. On n’a plus ce problème de surpopulation. Pourquoi ? Parce que les personnes ont suivi la méthode. Là où ça a changé, c’est qu’au début, il fallait les persuader de suivre une de ces méthodes. On a beaucoup moins besoin de persuader les personnes aujourd’hui. La demande pour ces méthodes est là. Donc, on a besoin d’être là. Tous les couples, aujourd’hui, savent qu’il faut espacer les naissances. Je vous raconte un témoignage d’un homme, au début de l’existence de l’Action Familiale : « C’est très bien cette méthode. Mais nous, on n’en a pas besoin, on n’a que trois enfants. » Alors qu’il aurait fallu, même après le premier, espacer… Aujourd’hui, un couple a un enfant et il va quand même suivre cette méthode pour espacer. Avant, il fallait attendre d’avoir le maximum d’enfants avant de commencer à suivre. Maintenant, la seule chose qu’il faut quand même développer un peu, c’est la fécondité responsable. En tant qu’être humain, nous avons le pouvoir de donner la vie. Nous sommes responsables de cela. Donc, il faut agir en conséquence. Il y a des gens qui vont suivre la méthode au petit bonheur parce qu’il y a au fond de la tête la porte de sortie de l’avortement. C’est l’influence de la banalisation de l’avortement. Si je ne veux pas d’un enfant, je fais en sorte de ne pas tomber enceinte, si je tombe enceinte, j’accepte. C’est pour cela qu’une des façons d’obtenir que des personnes se sentent responsables, c’est de développer l’émerveillement sur la vie intra-utérine, sur le bébé qui se développe.
En quoi consiste le travail de l’Action Familiale justement ?
Nous avons deux départements principaux : famille et jeunes. Le département famille est en charge du service de planification familiale naturelle et moderne. Avec la méthode calendrier, en comptant les jours, on se disait que les jours de probabilité d’être fertile sont de tel jour à tel jour. Alors que la méthode naturelle moderne est basée sur des indicateurs de fertilité. Si l’ovulation est devancée, les indicateurs paraissent plus tôt. Si l’ovulation est retardée, les indicateurs paraîtront plus tard. C’est pour cela que c’est plus fiable. Autrefois, on ne se basait que sur la température, c’était plus difficile. Il y a une substance qui s’appelle la glaire cervicale qui est sécrétée par le col de l’utérus et qui vient avant l’ovulation. Donc, la glaire cervicale va prédire l’arrivée de l’ovulation. Et, la température monte après l’ovulation. Avant, il n’y avait que la température comme indicateur. Maintenant, il y également la glaire cervicale. Mais, à l’Action Familiale, cela n’a jamais été que la méthode mais toute une éducation à la vie de couple et qui s’est renforcée au fil des années. On aide à la construction de couples stables.
Avez-vous des témoignages de familles ou de jeunes que l’Action Familiale a pu remettre sur les rails ? Par exemple, ressouder des familles brisées ou empêcher que des jeunes n’aillent à la dérive ?
On a tout le temps des témoignages ! Par exemple, ce que l’Action Familiale a apporté à la vie de couple. Celui que je préfère date des premières années de l’Action Familiale alors que c’était l’époque difficile parce qu’il y avait un seul éducateur. Une femme avait dit : « Aster-la, mo misye get moi ek so lizie. » Cela veut dire que son mari avait un autre regard sur elle et la considérait différemment. Ou encore : « La grande chance de ma vie, c’est d’avoir rencontré l’Action Familiale. » Et, plus récemment, un mari disant : « Depuis longtemps, on aurait dû avoir cette formation. Que de temps perdu. » Il y a par ailleurs cet exemple : « Ou kone kouma mo misie ti move lontan ? Pou oui pou non li ti bat moi. Si mo ti gagn tar pou amenn so dite, ti enn traka. Zame li pa ti donn moi enn kou de min. Zanfan plore, li les moi anbarase ek zanfan. Aster, si zanfan plore, li pran li amenn li deor. » Les formations changent le regard des hommes sur la femme. Je n’aurais jamais pensé que cela aurait changé le regard des hommes. C’était au tout début de l’Action Familiale, et surtout, à une époque où l’on ne parlait pas de ce genre de choses. On était là, hommes et femmes, et un homme a dit : « Cela augmente le respect des hommes pour la femme. » Et, c’est parfaitement vrai. Quand l’homme a bien compris le cycle menstruel de la femme, on ne lui a pas raconté cela comme un cours de biologie. On lui explique cela d’une façon à ce qu’il puisse s’émerveiller. L’homme comprend comment tout ce qui se passe lors du cycle menstruel de la femme est dirigé vers la possibilité d’avoir un enfant. Cela change son regard. Je suis allée en Afrique du Sud une fois. On m’avait demandé de faire un exposé à des infirmières. Les infirmiers et infirmières connaissent toutes ces choses liées au cycle menstruel de la femme. Lorsque j’ai terminé, je les ai invités à poser des questions. Un des infirmiers me demande : « Vous ne pouvez pas raconter cela à tous les hommes ? » Je lui réponds : « Vous avez parfaitement raison. Cela change le regard des hommes sur les femmes. » Il me dit : « J’ai déjà changé. » Sur l’heure, il considérait qu’il avait changé.
Et, du côté des jeunes ?
Par exemple, il y a ce témoignage : « Chère Madame, nous tenons à vous dire que nous avons bien aimé votre classe. Vous nous avez bien parlé comparé à ceux qui sont venus nous parler. Vous avez dit qu’on ne peut pas faire des choses quand on est petit. On doit attendre qu’on grandisse. J’ai compris que c’est le cerveau qui guide notre corps. Je vous félicite d’avoir montré toutes ces choses qui nous aideront à grandir. » Il y a aussi ce témoignage d’une rectrice : « Le programme de l’Action Familiale aide les jeunes à mieux se comprendre et comprendre l’anatomie humaine. Il constitue un atout pour acquérir la notion du respect, une meilleure compréhension du fonctionnement du corps. Il aide les jeunes à ne pas se laisser influencer par les amis dans la mauvaise voie. Il permet d’éviter de prendre des risques qui peuvent être dangereux et même fatals dans certains cas. Cette formation aide à développer une jeunesse saine à Maurice. »
Quelles sont les difficultés auxquelles font face ces couples que vous formez ?
Ce sont n’importe quels types de couples. Ils ne viennent pas pour un problème précis mais viennent pour apprendre la méthode. Mais, ils ont tout le reste avec… Il n’y a pas forcément un problème, mais même s’il n’y en a pas, on peut toujours progresser parce que nous développons la capacité de dialogue, d’écoute, l’entente sexuelle. Il y a aussi quelque chose de très important qui est la vie de couple après la naissance d’un enfant : la fragilité d’ordre psychologique et d’ordre sexuel. Donc, on travaille ces deux aspects. Quand on est prévenu qu’il y a une difficulté, on la gère plus facilement.
Est-ce qu’il y a des parents qui viennent parfois vers vous quand ils ont des difficultés avec leurs enfants ?
Exceptionnellement, c’est déjà arrivé. Mais à l’école, les éducateurs animent quatre à cinq sessions par groupe. Après les sessions, bien souvent, l’éducateur est à l’écoute de leurs problèmes. C’est déjà arrivé que l’éducatrice se rende compte qu’il y avait un abus sexuel. Il y avait eu un cas où la jeune fille ne voulait pas parler. L’éducatrice s’est rendu compte que cette jeune fille avait un problème parce qu’après la classe, elle est venue pleurer. Ses parents n’étaient pas au courant. C’était un ami au papa. L’éducatrice a alors conseillé à la jeune fille de crier si cette personne essayait d’abuser d’elle à nouveau. Et, elle a crié. Le papa est arrivé… La semaine d’après, l’adolescente était rayonnante. Il y a eu des cas où l’éducateur est venu aider en en parlant au recteur ou en référant les parents à un psychologue.
Il y a des éducateurs aussi ?
On a un éducateur et sept éducatrices.
Avec le nombre croissant de familles brisées et de séparation au niveau des couples, le rôle de l’Action Familiale trouve toute sa pertinence aujourd’hui…
Absolument. D’ailleurs, nous avons ajouté des outils pour les aider à consolider leur vie de couple. Nous avons élaboré des livrets intitulés “Pour mieux s’entendre”, “Construire son couple”, “Gérer les conflits” ou encore “Aider mon enfant à grandir”.
Quelles sont les difficultés que rencontre aujourd’hui l’Action Familiale pour mener à bien sa mission ?
Financières. La subvention gouvernementale que nous percevons ne suit pas le niveau de la vie. Les éducateurs sont rémunérés mais pas aussi bien qu’ils devraient l’être.
Le fait d’éduquer un jeune, c’est tout une suite ? Cela aide plus tard à éviter des problèmes dans le couple ?
Exactement. Former les jeunes, c’est quelque chose à long terme. L’impact est à long terme.
Quel est le constat que vous brossez des jeunes d’aujourd’hui concernant la sexualité ? Qu’est-ce qui a changé par rapport à 50 ans de cela ?
Les jeunes d’aujourd’hui voient beaucoup plus autour d’eux. C’est une sexualité permissive. Ils peuvent penser que c’est normal mais tous ne le pensent pas. Ils ont bien plus besoin de résister à la peer pressure qu’autrefois. Il faut donc leur faire prendre conscience de leur capacité à gérer la sexualité qui peut être quelque chose de beau et de bien. Ce n’est pas un jouet. Aujourd’hui, la pornographie fait du mal aux jeunes et aux couples. C’est comme une drogue. On n’arrive plus à s’en passer. Il faut lutter contre cela.
Le thème de la Journée mondiale de la Population cette année est “La grossesse précoce”. Quel est votre constat à ce sujet ?
Le nombre de cas est certainement plus élevé qu’autrefois et celles concernées sont plus jeunes. Il s’agit de faire prendre conscience aux jeunes du respect dû à leur corps, de leur responsabilité par rapport à la vie qu’ils peuvent donner. Est-ce qu’ils sont en âge de prendre la responsabilité d’un enfant ? Il faut fortifier leur capacité d’attendre.
Sentez-vous que le travail de l’Action Familiale porte ses fruits ?
Certainement.
Combien de jeunes touchez-vous par an ?
L’an dernier, à Maurice et à Rodrigues, on a touché plus de 20 000 jeunes.
Et les couples ?
Les couples, on les suit pendant plusieurs mois. On leur apprend la méthode et les forme à la vie de couple. Beaucoup viennent vers nous parce qu’ils sont attirés par cette méthode “écologique”. Les cours ciblent un couple à la fois à domicile ou en permanence à travers l’île.
Avez-vous établi un programme d’activités spéciales dans le cadre des 50 ans de l’association ?
On est très intéressé par la “natural procreation technology” pour les couples qui ne peuvent avoir d’enfants. Ce n’est pas par in vitro. C’est quelque chose de très valable dont le taux de réussite est très fort. Il y a un médecin européen qui doit venir à la fin de l’année pour une conférence. Ensuite, on verra s’il y a des médecins qui sont intéressés. Ils peuvent déjà nous contacter. Il y a d’autres projets que nous aurions aimé renouveler mais on a besoin de parrainage. Par exemple, il y a un livret pour aider les parents à faire l’éducation sexuelle de leurs enfants. C’est un très gros travail sur lequel on a déjà commencé à travailler. Pour illustrer avec des images, il faudrait énormément d’argent. Il faudrait qu’on trouve un sponsor pour cela.