Clope au bec, sautant le tourniquet du métro ou faisant la bise à Madonna: le défunt chef d’Etat Jacques Chirac, marionnette fétiche de l’émission satirique « Les Guignols de l’info », était devenu une incarnation au second degré du « cool » à la française, s’affichant même sur les tee-shirts de jeunes branchés qui ont grandi sous sa présidence.

« On en vend encore tous les jours », affirmait Antoine Delomez, après l’annonce jeudi du décès de l’ancien président français (1995-2007). Parmi les best-sellers de ce créateur de la marque Faux (Atelier Amelot) figure toujours le tee-shirt « Chichi la famille », avec le couple Chirac posant dans un train au design très années 1980.

Pour l’entrepreneur, tout a commencé en 2013, avec la mode des portraits de rappeurs imprimés sur tee-shirts. En tombant sur des photos de Jacques Chirac fleurant bon les années 1970-80, il décide d’exploiter son image… et fait un carton: au pic de la « chichimania », vers 2015, il vend autant de tee-shirts à l’effigie de Jacques Chirac que du rappeur américain Kanye West.

– Le swag –

Sans grande surprise, il est le seul ancien président français à jouir d’un tel traitement. « On a essayé de mettre en vente un tee-shirt à l’effigie de (l’ex-président socialiste également décédé) François Mitterrand (1981-1995), on n’a eu que des réactions politiques. On l’a laissé 30 minutes », se souvient Antoine Delomez.

Un succès lié, selon lui, à la nostalgie d’acheteurs ayant grandi « sous Chirac », mais dénué de tout sous-texte politique: « Ce qui les a marqués, c’est le personnage des Guignols, c’est les codes faisant penser à ceux d’un rappeur » d’aujourd’hui, à travers les photos le montrant entouré de jeunes femmes, vautré dans un fauteuil ou posant sur un yacht.

« Jacques Chirac, c’est plus un style qu’un bilan » politique, confirme le politologue Pascal Perrineau. Le paradoxe d’un président qui n’a jamais été aussi populaire qu’après avoir quitté le pouvoir.

La toile regorge ainsi de sites, Tumblr et comptes Facebook rendant hommage au « swag » de Jacques Chirac, terme désignant à la fois le style et l’allure du personnage – souvent proche de la ringardise, comme cette façon inimitable qu’il avait de porter son pantalon au-dessus du nombril.

Tel est le cas de « Fuck Yeah Jacques Chirac », créé en février 2011, proposant des photos – pas les plus sexy… – de l’homme politique. « Au revoir Jacques », pouvait-on lire jeudi sur la page Facebook aux 45.000 abonnés, déclinée également sur Instagram, Twitter et… en tee-shirts.

Pour les concepteurs, il s’agissait surtout de saluer un « style spontané, des punchlines de haute volée, un appétit de vivre, une authenticité et une simplicité », expliquaient-ils en 2016 à l’AFP. « Nous avons donc communiqué sur son charisme en publiant (au départ) une photo de lui chaque jour, commentée avec un humour un peu +franchouillard+ mais toujours fin ».

– « Mangez des pommes » –

« C’est le président de notre enfance. Malgré ses responsabilités, il ne se sentait pas bridé et était capable de sorties qui semblent aujourd’hui inconcevables », estime Romain Emiel, la vingtaine, à l’origine de « The Chirac Machine ». Ce générateur de citations en ligne permet, en cliquant sur un mot, d’apprécier et de réentendre l’usage de l’adjectif « abracadabrantesque » ou du mot « pschit » par Jacques Chirac.

Mais sans les « Guignols de l’Info », show incontournable des grandes années Canal+, le capital sympathie de Jacques Chirac n’aurait certainement pas été le même. En 1995, l’équipe de Canal+ a même été accusée d’avoir favorisé son élection en présentant sa marionnette, « Supermenteur », et son slogan « Mangez des pommes » d’une façon trop joviale, face à son adversaire pour l’élection présidentielle, Édouard Balladur, son ex-« ami de trente ans » surnommé « couille molle ».

Le running gag avec la marionnette répétant « Putain, deux ans », avant l’échéance électorale de 1995, avait déjà beaucoup fait pour adoucir l’image de Jacques Chirac.

L’ancien président avait confié en 2007 à l’AFP trouver « sympathique » sa marionnette, qui le représente en amateur de bières et appelle sa femme Bernadette « Maman ». Mais « j’espère que c’est aussi pour d’autres raisons que j’ai été élu », avait-il plaisanté.

may/alu/sd/thm/mba