Jacques Panglose, avocat proche du PMSD, constate dans une interview accordée au Mauricien que Maurice est un des rares pays où la religion permet la tolérance. « À Maurice, nous avons un avantage par rapport aux peuples qui rejettent toute idée de la religion. Les Mauriciens sont croyants et cela aide les uns à se rapprocher des autres. Maurice est un des rares endroits où la religion permet la tolérance », souligne-t-il. Pour lui, l’abolition du système de Best Loser ne résout pas la question de « nation building ». Ce qu’il faut, selon lui, c’est éliminer toute idée de communauté dans la Constitution.

Jacques Panglose, si on jetait un coup d’œil sur 2018, quels sont les moments qui vous ont le plus marqué ?
On a célébré cette année le 50e anniversaire de l’indépendance du pays et je me souviens que j’étais présent au Champ-de-Mars le 12 mars 1968. J’étais le guide du secrétaire d’État aux Affaires étrangères, chargé de la coopération dans le gouvernement de Georges Pompidou, André Bettancourt et Philippe Malaud, secrétaire d’État à la fonction publique. On a vu le quadricolore se lever. Lorsque le quadricolore a été hissé fièrement en haut du mât en 1968, on est devenu une nation. C’était le vœu de la majorité de la population.

Aujourd’hui, 50 ans plus tard, je me demande si nous sommes une nation assagie. L’autre chose qui m’a frappé a été le projet de réforme électorale. Je me suis demandé pourquoi est-ce que ce projet était proposé maintenant en décembre 2018 alors que le gouvernement sait qu’il n’a pas la majorité voulue pour obtenir ce qu’il veut établir ? Pourquoi ne l’a-t-il pas fait au début de son mandat alors que tout le monde était ensemble et aurait fait toutes les concessions imaginables ? En tant qu’avocat, je me suis aussi demandé pourquoi autant de difficultés surgissent au sein du barreau et pourquoi malgré cela, les gens continuent à vouloir être avocat. Ensuite, il y a eu les travaux de la commission d’enquête sur la drogue que j’ai suivis avec intérêt ainsi que ceux qui sont en cours concernant l’ex-présidente de la République. Je me suis demandé si ces événements sont les signes de la sagesse d’une nation. Je m’interroge. J’essaie de trouver des réponses. Toutefois, je dois dire qu’il fait bon vivre à Maurice. Je suis né sujet britannique le 1er octobre 1949. Maintenant, je suis Mauricien et heureux de l’être. Je suis content de vivre selon les lois mauriciennes et selon la liberté d’expression pratiquée ici. J’aimerais que cela continue en s’améliorant.

Est-ce que le pays est devenu une nation mauricienne ?
Lorsqu’on parle aux gens, on constate qu’ils sont contents d’être Mauriciens. Il est vrai que beaucoup de personnes ne sont pas encore prêtes à se dévêtir de leur notion de communauté. D’autres pensent qu’il faut d’abord regarder vers soi avant d’aller vers les autres. C’est cela la difficulté. Il faut toutefois reconnaître que la notion de citoyenneté est beaucoup plus forte aujourd’hui qu’elle ne l’était lorsque Maurice est devenu indépendant. Le sens d’appartenance est beaucoup plus fort maintenant qu’à l’époque. Il y a 50 ans, les Mauriciens croyaient qu’ils étaient des sujets britanniques en voyageant avec un passeport britannique.

Aujourd’hui, les Mauriciens sont beaucoup plus tolérants des coutumes des autres communautés. Cela est peut-être dû à la communication qui leur permet de savoir ce qui se passe dans l’autre communauté. Aujourd’hui, il y a plus qu’un commencement de preuve par écrit pour établir la nation mauricienne. On peut dire que dans le sang de chaque communauté, il y a le sang mauricien.

Gaëtan Duval pensait que la nation mauricienne deviendrait une nation créole dans le sens culturel et de métissage…
Gaëtan était un visionnaire. Son message tient jusqu’à maintenant. Il avait raison de dire que Maurice finirait par produire une nation métissée car le Mauricien est un être métissé. Il y a encore des efforts à faire. Tout dépendra de l’éducation qui est l’essence de tout. Qu’est-ce qu’on enseigne depuis le début aux gosses ? Il ne faut pas isoler des enfants dans des sphères communautaristes. Il faut leur donner l’ouverture sur tout parce que nous avons la chance unique à Maurice que la culture de l’autre soit à côté de nous. Pas besoin d’aller en dehors de nos frontières pour savoir s’il y a une autre façon de penser que la sienne, une autre façon d’adorer le Créateur. Gaëtan aimait cette chanson, Nuits et Brouillards de Ferrat, qui disait que certains priaient Jésus, Jéhovah ou Vishnou.

Et que d’autres ne priaient pas mais ne voulaient simplement plus vivre à genoux. Les Mauriciens sont croyants et cela aide les uns à se rapprocher des autres. Maurice est un des rares endroits où la religion permet la tolérance.

Le contraire de la laïcité à la française ?
En France, il n’y a pas le crime de blasphème. À Maurice, c’est dans nos lois. On ne peut pas se permettre d’insulter une religion ou faire un commentaire désobligeant sur une religion quelconque. Vous seriez passible d’une sanction au pénal. Peut-être que cela aide à comprendre l’autre. Lorsqu’un peuple repousse la notion de la laïcité au point de dire n’importe quoi, il y a un laisser-aller.

Il y a une tendance à laisser faire les mouvements insurrectionnels comme les gilets jaunes que je trouve contraire à nos mœurs. Bien que je sois une personne assez libre, je trouve que ce mouvement a un caractère insurrectionnel. Il a commencé par une contestation de l’impôt sur le gas-oil. Ils ont profité de l’occasion pour déboucher sur « Macron dehors » Pour moi, c’est incompréhensible car je pense que Macron est un rassembleur et qu’il a de très bonnes idées pour l’Europe, le continent africain. Or le mouvement des gilets jaunes fait comme Trump dont le postulat est « l’Amérique d’abord » et qu’il faut s’isoler. À Maurice, c’est le contraire. Il ne faut pas s’isoler. Il faut s’ouvrir vers l’autre. Gaëtan et moi, aimions parler du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry qui n’est pas un simple texte pour enfants. C’est un texte profond sur l’amitié et l’ouverture sur les autres. On parle de l’homme, de sa façon de vivre. Lorsque le renard du désert dit au Petit Prince : « Apprivoise-moi », c’est extraordinaire. À Maurice, les membres de diverses communautés s’apprivoisent. Dans cette démarche, Xavier a raison lorsqu’il veut casser les frontières électorales. C’est une façon d’ouvrir les vannes de l’isolationnisme. Cette bataille de Xavier mérite d’être menée. D’ailleurs, j’ai été très satisfait de la performance du jeune Adrien Duval. Ensuite, j’ai vu que le ministre mentor avait condamné le PMSD, en le classant dans le mauvais côté de l’histoire. Est-ce que le PMSD était du mauvais côté de l’histoire quand il avait obtenu 44% lors des élections pour l’indépendance ? C’est une accusation difficile à accepter pour les personnes émanant des 44%. Alors, lorsqu’on a une opinion différente, cela veut dire qu’on n’est pas du bon côté de l’histoire ?

Est-ce que les électeurs de la Nouvelle-Calédonie sont du mauvais côté de l’histoire ? L’histoire écrite par qui ? Devant la CIJ, le ministre mentor a dit qu’il était le dernier survivant de ceux qui avaient discuté des termes de l’indépendance à Lancaster House. Je me suis demandé ce qu’il aurait répondu si le tribunal lui avait demandé : « Puisque vous êtes le dernier survivant, vous êtes dans une bonne position pour expliquer à la cour pourquoi à l’époque vous n’avez rien dit et quelle est l’explication que vous donnez à votre retard lorsque vous plaidez cette affaire maintenant plus de 50 ans après ? » On appelle cela en droit un “inordinate delay”. Je suis certain qu’il avait une réponse.

Quels sont les leaders qui ont retenu votre attention ces 50 dernières années ?
Il y a d’abord Gaëtan. J’ai commencé à exercer le droit à son bureau que j’occupe toujours. J’apprécie son intelligence hors du commun, sa grande capacité d’amitié, ses talents et son savoir. Il avait du charisme pour mener son parti et pour amener le peuple à lui dans les moments les plus difficiles de sa carrière. J’ai marché avec lui sur le chemin du Golgotha lorsqu’il a failli être pendu. Même dans ces moments, je l’ai vu combatif et croyant sans jamais douter de la justice. À un moment, il a demandé à la cour la permission d’aller en France pour se faire soigner. Je lui ai dit : « Est-ce que tu crois qu’ils vont te donner cela ? » Il a obtenu la permission mais avant qu’il ne parte, je lui ai posé la question qui me brûlait les lèvres : « Est-ce que tu vas retourner ? » Il m’a dit : « Bien sûr. Je vais retourner et vais continuer à me battre parce que j’aime mon pays et j’aime vivre ici. » J’étais béat d’admiration. L’autre personne qui m’a beaucoup marqué est Seewoosagur Ramgoolam que j’ai connu depuis mon enfance et qui m’avait demandé de rentrer au pays alors que j’étais en Jamaïque. Selon moi, il avait beaucoup de cœur. Son approche était très humaine. Il était contre la peine de mort.

Je crois qu’il n’a jamais signé de mandat d’exécution. Je l’appréciais pour sa bonhomie, son sens de l’humour et pour la ténacité dans son combat pour l’indépendance et pour avoir mis Maurice sur la mappemonde avec l’aide de Gaëtan. En 1968, lorsqu’on parlait de Maurice en France, on croyait que c’était la Mauritanie. Aujourd’hui, c’est un endroit de rêve pour passer ses vacances. Ramgoolam et Gaëtan ont fait le gouvernement ensemble. S’il n’y avait pas eu cela, je ne crois pas que nous aurions été là où nous sommes aujourd’hui. Je ne pense pas que la coalition était un pas de l’autre côté de l’histoire. Peut être que cela avait été un pas de l’autre côté de son parti qui s’est désagrégé à cause de sa décision. Comment ne pas admirer cet homme ? Comment ne pas admirer Ramgoolam qui a voulu, avec l’aide de son adversaire d’hier, forger une nation ? Ensuite, il y a Bérenger qui, à mon avis, a été un combattant assidu et acharné. À mon retour au pays en 1975, je ne comprenais pas cette haine de Bérenger contre Gaëtan. À l’époque, Bérenger n’avait qu’une seule idée : terrasser le PMSD. En même temps, j’ai vu son action politique et j’ai constaté qu’il avait beaucoup de charisme pour attirer à lui une grande partie des communautés créole et musulmane. En 1982, il avait eu suffisamment de voix pour avoir tous les sièges au Parlement et j’ai trouvé cela fantastique.

Je n’ai jamais compris pourquoi avec une telle majorité il n’a pas changé la Constitution pour en faire une à la mesure de son parti. De la même manière le jeune Jugnauth, qui est actuellement Premier ministre, choisit le moment où il n’a pas la majorité pour essayer de faire une Constitution à la mesure de son parti. J’ai l’impression que la balle n’a pas été saisie au bond.

Le MMM de 1982 a quand même rétabli les élections partielles et introduit la garantie que les élections générales doivent avoir lieu tous les cinq ans…
Lorsqu’on prend le pouvoir, on a une certaine idée de Maurice. Lorsqu’on dispose d’une majorité adéquate, on taille la Constitution d’après ses rêves. On ne fait pas quelques petites retouches et affirmer qu’on n’avait pas le mandat pour le faire.

Ils étaient en faveur de la continuité de l’État…
Ils auraient pu favoriser la continuité de l’État selon leurs aspirations. En 1982, les barrières entre les communautés étaient tombées, c’était le moment adéquat pour apporter les lois adéquates pour valider tout cela.

Sir Anerood Jugnauth ne vous a-t-il pas marqué ?
Non, pas comme Gaëtan, Bérenger et Ramgoolam. Mais je dois reconnaître que c’était quelqu’un de très entier et qui garde sa parole. Lorsqu’il dit quelque chose, il le fait même si on n’est pas content. Ce qui est formidable en politique.

Il a beaucoup été question cette année de la nécessité de revoir la Constitution 50 ans après l’indépendance …
Cela dépend de l’idée que l’on a du pouvoir. Si on change la Constitution, il faut un changement de fond. Le système électoral doit être revu. Pourquoi va-t-on au Parlement ? C’est pour représenter le peuple. Il paraît que la façon dont le peuple est représenté n’est pas adéquate. Donc, il faut plus de représentativité. Dans lequel cas, il faudrait trouver un système sans que cela ne froisse les susceptibilités. Beaucoup de personnes semblent ne pas être prêtes à diverger de leur ligne de communauté. Il ne faut pas les froisser mais les amener à croire dans la nation mauricienne. Il est également nécessaire de protéger ceux qui croient qu’ils sont en minorité. Mais tout cela dépend de l’éducation.

Les gens se focalisent trop sur le corps et disent : « le corps, c’est moi ». Je suis dans un corps créole, je suis créole, si je suis dans un corps asiatique, je suis asiatique. Or l’homme est un esprit dans un corps, une vieille notion qu’un retrouve dans le Mahabharata. Il y a une seule race : la race humaine. Revenons à la Constitution. Personnellement, je ne vois pas pourquoi on ne pourrait pas avoir plus de députés. Xavier est contre. Si une démocratie n’a pas les moyens de dépenser plus pour avoir plus de démocratie et de représentativité, c’est une démocratie fatiguée. C’est mon idée personnelle. La démocratie n’a pas de prix. Je suis également en faveur d’une dose de proportionnelle. Avec le système FPTP, seule une partie se retrouve dans les limbes. Il faut bien que les voix soient représentées. D’où la nécessité de trouver une forme de proportionnalité pour que leurs voix soient entendues. Si on ne veut pas que les gens manifestent pour se faire entendre, il faut que leurs voix soient entendues, en particulier à travers le Parlement. Concernant le BLS, il faut savoir que la Constitution reconnaît les communautés lorsqu’elle stipule qu’il ne faut pas faire de discrimination sur la base du sexe, de la caste, de la communauté. Ce qui fait que la notion de communauté est là. Il faut donc faire disparaître cette notion de communauté et le BLS disparaîtra de lui-même.

Ce n’est pas parce qu’on abolit le BLS que les communautés vont disparaître. C’est faux. L’élimination des quatre communautés pour les besoins du BLS ne suffit pas. On élimine la façon de compter les votes, on n’élimine pas la façon de penser au moment de voter. Il faut éliminer l’idée même de la communauté.

La population est-elle prête à cela ?
Il faut éduquer les enfants à l’école et leur enseigner ce qu’est une nation et ce qui nous relie plutôt que ce qui nous délie. Ce qui nous relie, c’est cette lutte pour vivre ensemble ici à Maurice. Nous sommes venus d’ailleurs. Par ailleurs, je voudrais préciser que les déclarations du Comité de droit de l’homme des Nations unies n’ont pas de force contraignante. En droit international, contrairement aux droits des pays, il n’y a pas de force contraignante. Lorsqu’on réforme la Constitution, il faut également penser au judiciaire. Il faudrait changer la façon de nommer les juges et les magistrats. Depuis 50 ans, il n’y a jamais eu quelqu’un émanant du barreau qui a été nommé juge. Pourquoi un avocat du privé ne peut-il aspirer à devenir juge ?

Le rapport de la commission d’enquête sur la drogue a écorné l’image de la profession légale. Qu’en pensez-vous ?
Il y a plusieurs personnes qui contestent le rapport en cour. Je ne peux pas trop faire de commentaire. Je serais en train de porter un jugement sur ce qui se passe en cour. À mon arrivée au pays en 1975, il y avait une trentaine d’avocats dans le pays. Aujourd’hui, le barreau en compte plus d’un millier. Les avocats sont des gens bien qui ont étudié pendant plusieurs années avant d’exercer. Ce sont des personnes qui ont à cœur leur profession. La majorité d’entre eux sont des personnes qui ont à cœur les intérêts de leurs clients et respectent leur devoir vis-à-vis de la cour. Certains toutefois ont été mentionnés devant la commission et ils ont recours devant la Cour suprême.

Est-ce que le dossier des Chagos, qui a été entendu devant la CIJ, vous interpelle ?
Cela m’interpelle en droit public international pour voir quelle interprétation la CIJ donnera et comment les Britanniques, dans le cas d’un avis à leur encontre, réagiront.

Qu’est-ce que vous auriez souhaité en 2019 ?
Que la paix continue à Maurice, qu’il y ait moins d’accidents, que l’éducation devienne plus réaliste pour les jeunes Mauriciens afin qu’ils puissent se débarrasser de cette idée de communauté. J’aurais aimé qu’on puisse trouver un moyen pour éviter qu’il y ait autant d’inondations à Maurice par temps pluvieux. Je constate également que lorsqu’il pleut, les médias nous montrent des réservoirs remplis et que peu de temps après, on parle de risque de sécheresse et que les réservoirs sont vides. C’est un paradoxe. Je voudrais savoir qui nous vole notre eau. Finalement, je suis impatient de prendre le métro léger qui est une idée merveilleuse. Cela aurait été une belle chose. Et s’il y a des élections, j’aurais souhaité que mon parti soit au pouvoir.