On aura quelque peu “forcé la main” au directeur général du Mauricien Ltée, fondateur de Week-End et de Week-End Scope, et directeur de Turf Magazine, Jacques Rivet, pour qu’il nous livre ses impressions très personnelles pour ses 60 ans de vie professionnelle au sein de son groupe de presse plus que centenaire ; loin de lui l’idée de marquer cette date en public, souhaitant, au premier abord, la commémorer en toute discrétion. Ses premiers pas au Mauricien, le 11 décembre 1957, moins de deux semaines après le décès de son père, il les fera après avoir délaissé le Collège du St-Esprit.

Jacques Rivet n’avait que 17 ans, et comme il a coutume de l’affirmer à qui l’écoute volontiers dans les couloirs et dédales du 8, rue St-Georges, il avait déjà commencé à effleurer des lèvres la coupe du papier journal, à « flirter » avec cette presse qui lui tomba du ciel d’un patriarche, Raoul Rivet. « On se souviendra peut-être de moi comme d’un simple artisan de presse », nous balançait-il récemment, sans raillerie aucune. Nous sommes tout de même allés à sa rencontre dans son bungalow à Trou-aux-Biches, il y a quelques jours, où cette pudeur insoupçonnée de sa part de dire au grand public son jubilé de diamant dans le secteur de la presse a fini par se dissiper, pour laisser place au déballage de récits qui pourraient bien faire l’objet d’une biographie.

                                                             Texte/Propos recueillis: Dhiren MOONESAMY

Cycles primaire et secondaire

Après sa scolarité primaire à l’école Becherelle, ses quelques mois de pension à 9-10 ans qui rythmaient ses hivers curepipiens, et le joyeux souvenir de ses amis d’enfance, dont Guy et Jean Félix, Jacques Rivet fit son entrée au Collège du St-Esprit au début des années 50. Cet établissement, autrefois sous la férule des prêtres irlandais, lui fut « salutaire » – dans son acception bien à lui de ce terme. Hormis la discipline de fer qui y régnait durant ses heures de classes studieuses, nous dit Jacques Rivet en esquissant un sourire, des prêtres, en compagnie desquels il avait le privilège de déjeuner durant la récréation, saupoudraient ses repas de quelques sermons d’usage.

– Quels sont les profs qui auront le plus frappé votre imaginaire au collège ?

JR : Sans doute, Maurice Lesage, qui excellait en latin et grec. Il avait une manière très particulière d’enseigner les langues et de les planter dans les cerveaux, tant fertiles que réfractaires.

– Et les matières qui vous passionnaient le plus ?

JR : La géographie, entre autres. D’ailleurs, Clovis Vellin, récemment décédé en Australie, avait suscité chez moi une passion sans bornes pour cette matière. Je songe également à Raymond Rivet, mon prof de chimie et de physique, bien que je ne m’entendisse guère avec lui…

– Etiez-vous de quelque nuisance value en classe ?

JR : Non, loin de là… Enfin, peut-être un peu. Il arrivait parfois que mon insolence dépassât les seuils de tolérance de Raymond Rivet, et il m’indiquait gentiment la porte de sortie. Ce qui m’arrangeait des fois… (rires). Cependant, il m’inspirait tout de même du respect. C’était un bon professeur. Ah ! Je me souviens également de mon prof d’histoire, M. de Robillard, dont la grande culture me fascinait.

Dans la confidence d’une adolescence…

Une bagarre éclata dans le train sur le trajet Curepipe-Quatre-Bornes en 1956. Jacques Rivet et trois de ses amis de collège, tous des Curepipiens, furent convoqués par le recteur d’alors, le père Farelly, et bien qu’ils n’étaient en aucune manière associés directement à cette rixe, ils écopèrent d’un « rustication » (renvoi) d’une semaine entière. Ils étaient également frappés d’une interdiction formelle de prendre le train. Avec en prime, une lettre du Collège du St-Esprit au pater familias, Raoul Rivet. Cette fois-ci, même son bon ami Alvin, spécialiste de signatures contrefaites et autres stratagèmes pour se faire excuser quelques malheureux retards au collège – “en bonne et due forme” par courrier –, n’y pouvait rien…

– Alors, l’incident du train, vous le regrettez donc ?

JR : Non. Je n’étais pas impliqué. Mon seul regret d’ado est que j’étais forcé à changer mon train-train habituel et de prendre désormais le bus. Qui plus est, je ne voyais plus une jeune demoiselle qui, fréquentant le Couvent de Lorette de Quatre-Bornes, prenait le train à Phoenix chaque matin. J’aimais bien contempler ses cheveux joliment tressés qui tiraient sur le blond. Vous imaginez bien que ma contemplation, à 14-15 ans, ne pouvait qu’être muette…

Trêve de plaisanterie donc. Mettons cela sur le compte de la digression… Si l’on s’attarde sur les années de collège de Jacques Rivet, c’est parce que l’on n’est pas nombreux à savoir qu’il était un sportif aguerri. De plus, quand le jeune homme intègre l’équipe rédactionnelle du Mauricien, il fut affecté auprès de Jean Delaître qui, bien installé en tant que reporter, responsable de l’actualité sportive locale et internationale, assurait aussi les comptes-rendus du Conseil législatif.

Le premier article dans Le Mauricien de Jacques Rivet avait trait justement à l’actualité sportive, au fonctionnement même de la ligue de foot à Maurice à la fin des années 50 : le stagiaire prônait alors l’introduction de l’aller-retour pour les matches locaux.

JR : J’étais capitaine de l’équipe de foot au Collège du St-Esprit. Et en tant que joueur de première division, pour l’équipe Stade Olympique, j’étais très au fait de cette actualité-là. D’ailleurs, je ne pratiquais pas que le foot mais aussi le saut en hauteur.

Sa connaissance du sport local, il la doit également à sa pratique assidue en tant que volleyeur de Royal Blues, une section du Racing, qui venait d’être formé. Il remporta le championnat de tennis de table du Stade Olympique. Doit-on pour autant mentionner son assiduité aux championnats de snooker et de billard, ou encore au golf par la suite ?

Par ailleurs, au Mauricien des années 50 et 60, pour que la teneur des articles sportifs soit mieux répercutée visuellement, Jacques Rivet plancha sur les moyens en vue de détrôner « l’excellente présentation des faits au plan sportif dans les éditions du Cernéen ». Cependant, la première tâche principale du jeune Jacques Rivet consistait surtout à aller aux nouvelles, ces « hot news »,auprès des Casernes centrales qui, bien des années en aval, deviendront l’adversaire N°1 du futur directeur général du Mauricien Ltée, dans une lutte, personnelle et sans relâche, contre « l’inqualifiable censure gouvernementale ».

La marche en avant

Marie Lydie Rivet fut manager d’office du Mauricien Ltée, après le décès de son époux, Raoul Rivet, en 1957. Avec la bénédiction de sa mère, Jacques Rivet travailla en étroite collaboration avec l’administrateur du groupe, Marcel Ducasse, et il s’intéressait de près aux données statistiques du département de la vente, sous la houlette d’Abel Ducasse. Dès 1958, Jacques Rivet introduisit le département de photographie au sein de l’entreprise familiale. Il ne débuta pas qu’en tant que journaliste mais aussi comme photographe, passion qu’il a conservée à ce jour. La même année vit l’introduction de la photogravure dans les locaux du Mauricien, et la clicherie qui se situait dans les locaux de la firme Gujadhur, rue Brown-Séquard, fut donc transférée. Pour le quotidien aux délais de production serrés, la vitesse d’exécution était de mise. Alex Delaroche, affecté à la municipalité de Port-Louis, lui fut d’un précieux concours dans ce contexte.

Re(lire) entre… les lettres de plomb

Jacques Rivet s’affairait tout aussi bien dans plusieurs ateliers du Mauricien Ltée en une journée. Il aspirait à être le « Jack of all trades » et le « Master of… all ». Pour mieux saisir cette polyvalence au sein de l’entreprise familiale, le lecteur n’a qu’à bifurquer par l’antre de composition de ces fameuses « lettres de plomb » devant être disposées selon un choix rigoureux des caractères et de leur taille. Les typographes en face de leur composteur lisaient tout naturellement à l’envers. Tout comme pour un négatif. Ils devaient juxtaposer des lettres, l’une après l’autre, pour en tirer une syllabe, un mot, un groupe de mots, une phrase, un paragraphe, pour aboutir enfin à une longue galée.

Les articles, rédigés à la main la plupart du temps, atterrissaient dans l’atelier typographique à l’aide d’une petite touque, accrochée au bout d’une ficelle. Au quotidien, les jours de semaine et les samedis, la production technique ne tenait qu’à ce fil d’Ariane, et sur la brèche, elle l’était en effet, au vu de ce deadline de parution du Mauricien vers les 11h. À sept heures du matin, tous les employés étaient déjà sur le pied de guerre. Jacques Rivet ne faisait pas exception ; ainsi, il était en mesure d’assurer le monitoring du minutieux et éprouvant travail des typographes.

Le directeur général du Mauricien évoque également sa décision d’acquérir une monotype pour avoir une longueur d’avance sur un concurrent, en termes de « justification » des textes, dans les années 60. « C’était un mécanisme plus moderne que la Linotype, machine qui permettait la composition de la forme d’une ligne de texte à la fois. » Jacques Rivet renchérit : « L’investissement important dans la monotype permettait au groupe de fabriquer lui-même ces lettres. Ce qui était d’un apport conséquent au plan de la technique de pré-impression. »

Vers l’offset

La mise en branle du tirage offset en 1978 au rez-de-chaussée du 8, rue St-Georges, allait donner une nouvelle impulsion au Mauricien Ltée. Ce procédé d’impression moderne allait accroître la visibilité du journal sur le marché local. Jacques Rivet justifie sa décision d’un tel investissement : « Il fallait absolument monter en gamme ; la qualité accrue de l’impression des photos en couleur allait donner un meilleur attrait à nos publications. » Quarante ans après cette évolution technologique dans le contexte mauricien, l’homme de presse nous en a fait le récit comme si c’était hier.

– Mais comment faisiez-vous pour être au parfum des nouvelles technologies dans le secteur de l’imprimerie ?

JR : J’ai de tout temps aimé les innovations. En fait, depuis 1965, je me déplace régulièrement dans des salons en Allemagne, à Düsseldorf. La Drupa, qui se tient chaque quatre ans en général, est le salon par excellence en termes d’imprimerie et de packaging.

– Et qu’en est-il du coût de cette presse offset ?

JR : Quelque 120 000 dollars américains. Tous les tests furent effectués durant le mois de décembre 1977 et le premier tirage offset devait être lancé, à titre officiel, le 9 janvier 1978. Malheureusement, l’incendie qu’a subi Le Mauricien en décida autrement… Je me souviens encore de ce dimanche noir, le 8 janvier 1978. Mes proches et moi étions en train de célébrer à Trou-aux-Biches le passage officiel à l’offset le lendemain. La nouvelle des locaux du Mauricien Ltée en feu à la mi-journée fut un véritable choc. Malgré tout, à mon arrivée à la rue St-Georges, j’enfilai un casque de pompier et, contre toute mise en garde de sécurité, je montai à l’étage pour indiquer comment faire pour que les équipements ultramodernes tout fraîchement installés ne soient pas embrasés. On avait néanmoins perdu nos archives, tout le matériel de photogravure et de photographie, nos bureaux administratifs, nos salles de rédaction et quelques équipements.

– La reprise de la parution du Mauricien eut lieu tout de même dix jours plus tard, n’est-ce pas ?

JR : En effet. Je savais qu’au vu de certaines contraintes techniques aucune autre imprimerie ne pourrait se charger provisoirement de notre tirage. Edgar de Robillard, alors à la tête de la Banque Commerciale, prit contact avec moi, et son prompt soutien fut judicieux. D’autres figures en vue du secteur privé m’avaient aussi proposé leur aide mais Le Mauricien et Week-End, se relevant tout juste d’un boycottage publicitaire depuis des années par ces mêmes “bénévoles d’occasion”, je refusai catégoriquement leur offre. En fait, il était hors de question que je compromette l’indépendance d’action de mon groupe de presse. Si cette indépendance-là était synonyme de virginité, sauvegarder la mienne était, là, ma plus belle priorité !

– Vous parlez d’indépendance, mais en votre qualité de directeur de presse, vous avez tout de même pris position publiquement contre Gaëtan Duval en 1971…

JR : J’admets que je pris position dans ce contexte, mais tout en défendant mon indépendance. Cette année-là, Gaëtan Duval m’avait poursuivi au moins 17 fois. Le jour de mon mariage, le 11 novembre 1971, j’avais dû patienter six heures en Cour intermédiaire, de 10h à 15h. Gaëtan Duval avait objecté à mon départ pour Berlin, prévu trois jours plus tard. Il m’a fallu verser une caution de Rs 10 000, et comme toutes les caisses des cours de justice étaient fermées, je me retrouvai dans une jeep de la police, ne sachant plus comment m’en acquitter. Je suis même arrivé légèrement en retard à mon mariage…

– … Vous aviez déjà évoqué cela dans quelques articles que vous avez rédigés vous même.

JR : Oui, tout ça pour dire que lors de la campagne en marge de l’élection partielle de deux wards municipaux à Curepipe, durant laquelle l’UDM et le PMSD croisaient le fer, c’était la première fois que je me suis engagé pour contrer les excès des tapeurs de Gaëtan Duval. Voilà !

Restons sur l’indépendance du journal, et aussi l’accession de Maurice à l’Indépendance. La ligne éditoriale du “Mauricien” n’avait-elle pas soutenu ouvertement le discours anti-indépendantiste dans les années 60 ?

JR : Le Mauricien combattait beaucoup plus les conditions attachées au projet d’Indépendance. Ceux ayant voté contre l’Indépendance ont surtout voté selon certains critères qu’ils souhaitaient en tant que citoyens mauriciens, l’Opposition d’alors soutenant que l’association à la Grande-Bretagne, qui devait intégrer le Marché Commun, avait aussi des avantages pour Maurice. D’autant que l’économie de Maurice reposait sur une monoculture.

Venons-en à vos initiatives de publication. Vous avez fondé “Week-End” le 25 septembre 1966. Mais en avez-vous d’autres à votre actif ?

JR : Entre autres, Sport Magazine, avec Luc Bax et Yves Fanchette, au début des années 60 ; Panorama, magazine des loisirs, le précurseur de Week-End/Scope, et, plus tard FlashMatin, avec Michel Dedans, Marc Atchiane, Tivé Masson et Désiré Appou.

En fait, comment germe l’idée de fonder Week-End, aujourd’hui l’hebdomadaire phare du groupe ?

JR : À mon avis, il manquait à la presse locale une nouvelle impulsion. Bénéfi ciaire d’une bourse d’études à Berlin en 1965, j’eus l’occasion de côtoyer de grands hommes de presse en Allemagne et, plus tard, à Paris, comme stagiaire au Figaro et à France Soir. L’incessant bouillonnement qui m’habitait à mon retour à Maurice, après plusieurs mois passés en Europe, confirma cette volonté de bousculer davantage la routine de la presse traditionnelle.

Hormis les papiers d’actualité fouillés, des opinions et autres billets à coups de bec, les archives indiquent une inclination chez vous à proposer du ludique à vos lecteurs.

JR : « Cherchez la Boule » en est un exemple fort. J’avais lancé ce jeu-concours dans le premier numéro de Week-End. Le succès fut tel qu’au bout de huit mois, le premier prix, qui était au départ de Rs 25, se transforma en une voiture neuve de Rs 10 000 au moins. Amédée Maingard, grand patron de Rogers, avait parrainé ce concours, qui allait devenir un incontournable élément de vente pour Week-End. La firme J. Kalachand devait prendre la relève du sponsoring du jeu-concours durant plusieurs années par la suite.

Citez-nous deux collaborateurs du Mauricien Ltée que vous avez côtoyés, et qui vous ont le plus marqué ?

JR : Je songe ici, entre autres, à André Masson et à Gaëtan Montenot, entre de nombreux autres. Mon admiration pour André Masson, ancien rédacteur en chef du Mauricien, est sans bornes pour sa grande dextérité à manier la plume. Ses réflexions multiples étaient d’une grande qualité, d’une profondeur certaine. C’est le rédacteur en chef qui m’aura le plus marqué. À mon sens, il s’agit du plus grand polémiste de tous les temps de la presse locale. Pour sa part, l’ancien directeur technique de notre groupe de presse, Gaëtan Montenot, a été mon plus précieux collaborateur durant la plus grande partie de ma carrière. Je l’ai rencontré par hasard sur une table de carrom, rue Gabriel Pitot à RoseHill ; il venait tout juste de quitter l’école. Gaëtan se joignit au Mauricien Ltée pour finalement y passer 45 ans.

Que pensez-vous de l’avenir de la presse locale ?

JR : La presse locale est devenue quelque peu un capharnaüm médiatique. S’il reste encore des titres qui conservent jalousement une ligne éditoriale respectueuse du métier et surtout des lecteurs, je vois difficilement une résurgence de cette presse dite traditionnelle. C’est sûrement un drame pour les gens de presse, mais ça l’est encore plus pour les lecteurs, encore nombreux, qui s’attendent à un niveau relevé des dossiers et articles de presse. En fait, nous vivons peut-être un cauchemar médiatique. Souhaitons toutefois que ce cauchemar ait une fin pour que la presse locale retrouve enfin ses repères.

Que représentent les cinquante ans d’Indépendance du pays sous peu pour l’homme de 77 ans que vous êtes ?

JR : Il y a eu des avancées extraordinaires. Mais cela dit, à bien des égards, au lendemain des élections de 67, bien que nous ayons soutenu ceux qui étaient pour l’association à la Grande-Bretagne, nous avions publié un article sous le titre, Pour un chef…, afin de prôner le rassemblement et l’unité immédiatement après les résultats en faveur de l’Independence Party.

– À quelques mois du 12-Mars, la question du « renouvellement de la classe politique » occupe toujours les débats à Maurice. Quel est votre sentiment là-dessus ?

JR : Je trouve qu’à part certaines percées, comme celle du MMM après l’Indépendance, il y a eu très peu de regroupements qui ont su et pu briser cette bipolarisation permanente sur le plan politique à Maurice. D’ailleurs, dès 1976, après la confirmation que le MMM était la force politique la plus importante du pays, on a vu tout de suite une collusion maligne des autres forces politiques, qui ont vite trouvé que leurs intérêts étaient définitivement menacés… Le MMM avait déjà démontré, en solo, sa force en 1970, avec la partielle qui vit l’élection de Dev Virahsawmy. Les mêmes forces réactionnaires se sont liguées de nouveau en 1983, et on connaît la suite.

Comment jaugez-vous les performances du présent gouvernement ?

JR : Après des débuts très revanchards de l’Alliance Lepep, exacerbés par un Premier ministre qui ne faisait que régler ses comptes sur le plan politique, d’une façon inélégante et brutale, le gouvernement semblait avoir retrouvé une certaine sérénité avec la nomination, très contestable (?), de Pravind Jugnauth au poste de PM. Mais, très vite, on a vu que sous le vernis de ce renouveau se cachait bien la maladie la plus répandue à Maurice : une corruption tous azimuts, qui semble être un cancer inhérent aux mœurs politiques, et indécrottable de la vie publique de notre île.

Et s’agissant de l’Opposition ?

JR : Xavier-Luc Duval avait la possibilité de prendre de la hauteur en tant que leader de l’Opposition, mais il est vite retombé dans la politicaille. Les gens sont fatigués, mais ils sont davantage fatigués d’être systématiquement déçus par ceux qui leur promettent un renouveau. L’Arlésienne revisitée…

Quel regard portez-vous sur le syndicalisme dans le pays ?

JR : Le syndicalisme, à mon avis, est un levier important dans l’avancement de la classe ouvrière à Maurice. Cela avait été le cas, et j’en ai été le témoin, avec des hommes d’exception comme Harryparsad Ramnarain, Sharma Jugdambi et autres, qui s’alignaient sur la route déjà tracée par Anquetil et Rozemont, pour ne citer que ces deux monuments du syndicalisme mauricien.

Vous avez été le témoin privilégié en 60 ans de bon nombre de partielles, de législatives, de l’avènement et de la chute de plusieurs politiciens. Que vous inspire la partielle au N°18 (BelleRose/Quatre-Bornes) ?

JR : Je viens de rentrer au pays après plusieurs mois d’une visite privée en Europe. Même si je ne suis pas encore cette partielle de plus près, j’ai la nette impression que certains partis, groupements politiques, ou autre self-proclaimed politician vont se retrouver dans leur plus simple appareil après ce scrutin. Les électeurs du n°18, représentatifs de l’ensemble du pays, vont certainement remettre les pendules à l’heure. Ceux qui s’attendent à un raz-de-marée à droite, à gauche ou encore au centre, pourraient être amèrement déçus. L’humeur du pays, après tous les retournements de veste qu’on a connus ces dernières années, n’est plus au beau fixe… La capacité des hommes politiques à nous séduire de temps à autre a été sévèrement bousculée. On ne croit plus tout à fait en la “sincérité” des hommes politiques.

Nous venons de voir dans deux grandes démocraties des changements radicaux de cap, pas toujours pour le meilleur en ce qui concerne les États-Unis. Quant à Maurice, en raison des réticences des uns et des autres, nous continuerons à être ballottés entre le pire et le moins pire, personne ne voulant prendre le risque d’une réforme électorale qui mettra, enfin, Maurice sur les rails de l’avenir…

Quel est votre état d’esprit à chaque décision importante que vous avez dû prendre pour le groupe Le Mauricien Ltée durant vos 60 années à son service à ce jour ?

JR : Si je décide d’entreprendre quelque chose d’important et que tout mon entourage me dit de ne pas le faire, j’estime à ce moment-là être à la fois mon meilleur interlocuteur, souvent le procureur qui m’accable dans le box ou encore mon propre avocat de la défense, tout en restant mon propre juge impartial. Les gens me disent souvent que je suis téméraire. Je ne peux accepter de n’avoir pu comprendre, au préalable, quelque chose dans sa globalité. Je fais tout pour appréhender ce qui me semble insaisissable. Quand je crois, en mon for intérieur, que j’ai de bonnes raisons d’avoir raison, bien que tous les autres puissent penser le contraire, je prends le risque d’avoir tort à leurs yeux ; tout en étant certain d’avoir raison.

Comment voyez-vous votre avenir dans la presse ?

JR : Au lieu de commenter l’actualité, tel que je l’ai fait ces dernières années, mon intention est de présenter quelques grands dossiers d’actualité. Je pense pouvoir être beaucoup plus utile à ce niveau. Et ce, tout en m’assurant que la chose la plus importante pour laquelle je me suis battu – l’indépendance totale vis-à-vis des politiques, voire des groupes de pression – reste la première des priorités.