« … Je ne suis pas membre d’une secte particulière, d’une religion ou d’un parti politique. Je n’appartiens à ma famille hindoue que par ma naissance. Même dans mes ghazals, vous trouverez un message d’amour. Tous les humains sont égaux… »
Cette réflexion du chanteur indien décédé récemment s’applique tout aussi bien à son oeuvre musicale et, sans doute, plus particulièrement à sa philosophie de la vie. Écouter les ghazals de Jagjit Singh nécessite autant une prise en considération du texte que du regard, qui doit se déplacer de l’écriture vers son envers pour éprouver leur complémentarité. Nous verrons quelles sont les incidences du ghazal sur l’oeuvre musicale et la vie du grand chanteur indien en nous appuyant sur des extraits d’un entretien (3 novembre 1995) accordé à Sarojini Bissessur-Asgarally, une amie de longue date.
Le poème s’écrirait, pour Jagjit Singh, dans le désir d’un espace absolu. Le ghazal est une forme de poésie. Il obéit à une règle interne comme d’autres formes de poésie telles les Nazm, Nagma, Geet. Les règles de base d’un ghazal sont les quatorze à quinze différents types de mesures (mètres). Il y a l’harmonisation du rythme et de la longueur du poème, la rime. Les deux vers d’une strophe qui riment s’appellent matela. Un ghazal peut être constitué de quatre matelas ou plus. On peut citer en exemple : « Aab ko chahiyé ek oumre assar honé tak/ kaun jita hein téri zulf ké sar honé tak… »
Il faut savoir que « ghazal » vient du mot persan « gazalla », qui veut dire gazelle. Si l’origine du ghazal est persane, la langue dans laquelle elle s’écrit est indienne. Par exemple, le ghazal d’Amir Khusro est élaboré à partir d’un mélange de persan et de bhojpuri : banayé batiyan, Jalayé chatiyan… L’arrivée des Moghols a donné naissance à la langue ourdoue, qui est un mélange du persan et du bhojpuri (Ghazal came from Persia and became part of India).
Lorsqu’on a demandé, en 1995, à Jagjit Singh de commenter l’évolution du ghazal, il a expliqué que cette forme de poésie a connu une éclosion avec des écrivains persans tels Amir Khusro et Walid Akhini, qui ont commencé à écrire des quawalis, dont l’écriture n’est pas différente de celle du ghazal. À l’époque, ce genre de poésie était chanté dans un esprit religieux. Les Moghols sont arrivés ensuite et le ghazal a fait partie des palais (courts). Il y a eu aussi la période des bhakti, avec des écrivains comme Surdass, Meera, Guru, Nanak. Les deux genres, le ghazal et le culte bhakti, exprimaient les idées de Mir Taqi, Ghalib et Zauq, qui furent non seulement poètes mais aussi philosophes. Pendant le règne des Moghols, le ghazal est devenu pur divertissement (ayash). Le ghazal a fait son entrée dans les palais avec des gens comme Bahadur Shah Zaffar, Wajid Ali Shah. Mais, souligne Jagjit Singh, il faut être penseur pour écrire un ghazal car cette poésie renferme une philosophie de la vie.
Les temps qui changent on vu une évolution dans la forme du ghazal, qui est devenu plus politique. Pendant la lutte contre le gouvernement colonial anglais, des écrivains engagés tels Faiz Ahmad Faiz et Ali Sardar Jaffray ont émergé. L’indépendance de l’Inde a ensuite été suivie d’une période au cours de laquelle on a commencé à chanter des ghazals romantiques. La tendance a été ensuite aux ghazals qui expriment les dures réalités de la vie (la souffrance, la misère). Jagjit Singh déclarait : « Avec les ghazals, il y a un réveil de la poésie. Par exemple, les gens avaient oublié Ghalib. La renaissance de ce poète s’est faite à travers les albums de ghazal que nous avons réalisés… Et aujourd’hui nous avons une nouvelle génération dont 25% se tournent vers les ghazals. Ce genre de musique ne contient aucune vulgarité. La qualité vocale de la chanson est évidente et cela incite les jeunes à réfléchir… » (Le Mag, 3 novembre 1995).
Jagjit Singh, qui a commencé sa carrière musicale en composant la musique de fond de quelques films indiens et des chansons de films qui ont connu un certain succès, s’est très vite tourné vers le ghazal pour s’exprimer plus librement, au point où il en est devenu le maître. Il explique la popularité du ghazal ainsi : « … dans la poésie, il y a le rythme, la pensée et la beauté du langage. » Il a ajouté que le ghazal représente « une grande source de connaissances » : « Je lis les oeuvres de vieux poètes qui sont aussi des philosophes. Ce ne sont pas des poètes romantiques ; ils ont écrit sur la vie, les comportements humains, Dieu, la nature. Le ghazal est pour moi la source de connaissances qui m’apprennent à vivre. Certains apprennent à vivre à travers la méditation, d’autres à travers la religion. Moi, j’apprends à vivre à travers la littérature… »
Pour conclure, relisons le message du maître incontesté du ghazal : « Un artiste doit grandir, son art de chanter doit évoluer… Un chanteur de ghazals doit toujours être en contact avec la poésie contemporaine. Ce que Ghalib a écrit, je l’ai déjà lu. Mais je dois lire ce qu’écrivent les poètes d’aujourd’hui. Il faut continuer à lire et pour cela il faut connaître la langue ourdoue alors que beaucoup de chanteurs ne la connaissent pas vraiment. J’ai appris cette langue uniquement pour bien comprendre les ghazals. Il y a également la technique. Un artiste doit s’adapter à l’arrivée de la nouvelle technologie… »