Notre invité de ce dimanche est James Michel, le président de la République des Seychelles. Au cours de cette interview, réalisée en début de semaine à Victoria, il répond à nos questions sur la situation économique, sociale et politique de l’archipel. Il plaide pour le démarrage de la coopération régionale entre les îles de cette partie de l’océan Indien avec la création d’une ligne maritime pour la desservir. En ce qui concerne la politique, James Michel affirme que l’opposition seychelloise est laminée et qu’il est sûr de remporter les prochaines élections présidentielles.
 
M. le Président, quelle est la situation des Seychelles par rapport à la crise économique mondiale qui perdure ?
Je crois pouvoir dire que les Seychelles se sont plutôt bien tirées d’affaire. Comme vous le savez, l’industrie du tourisme, le principal pilier de notre économie, est devenue très volatile, ce qui complique la situation. Nous avons dû commencer à prospecter de nouveaux marchés pour réagir aux baisses enregistrées sur les marchés traditionnels. Nous faisons comme Maurice, qui s’est ouverte aux marchés de l’Inde, de la Chine. Notre économie se porte bien dans l’ensemble, même si elle a dû faire face à des hauts et à des bas, comme toutes les économies du monde. Les maîtres mots de notre politique économique sont réajustement et réactivité. Je pense pouvoir dire que notre économie se porte relativement bien et que 2015 sera une année moyenne, ce qui va cependant nous permettre de maintenir le niveau de vie des Seychellois.
 
Certains observateurs affirment que l’écart entre les riches et les pauvres est en train de se creuser aux Seychelles, que la vie est de plus en plus difficile pour les Seychellois qui sont au bas de l’échelle sociale. Vous partagez cette analyse ?
Je ne pense pas que cette analyse soit correcte. Nous avons fait les efforts nécessaires pour permettre aux Seychellois d’aller de l’avant dans le domaine économique. Nous avons beaucoup plus d’entrepreneurs que par le passé et notre middle class a augmenté. Nous avons un système de protection sociale qui soutient ceux qui se trouvent au bas de l’échelle sociale et leur permet d’atteindre un niveau économique suffisant. On ne peut dire que la grande misère existe aux Seychelles. Nous encourageons les Seychellois à prendre des initiatives et à se lancer dans des projets pour avancer. Mais il faut dire les choses comme elles sont : le Seychellois a été habitué à être assisté par les programmes de protection sociale et n’a pas suffisamment développé une culture entrepreneuriale, n’a pas appris à prendre des initiatives et à se débrouiller par lui-même, sans l’aide de l’État. Mais je peux dire que depuis que j’ai été élu à la présidence en 2009, les choses ont commencé à changer et vont en s’améliorant. Il reste des efforts à faire et nous les faisons. Nous avons besoin d’un changement de mindset et cela ne se fait pas du jour au lendemain.
 
Le secteur de la santé publique a été longtemps un modèle dans cette partie de l’océan Indien. Or, depuis quelques années, le nombre de Seychellois allant se faire soigner à Maurice augmente. Est-ce l’indication d’une baisse du niveau de la santé publique seychelloise ?
Ce n’est pas le niveau de la qualité de la santé publique qui a baissé, mais ce sont les exigences des Seychellois en termes de santé qui ont beaucoup augmenté. Les Seychellois sont plus aisés économiquement, leur longévité a augmenté et ils veulent les meilleurs soins. Maurice a su créer un service de santé performant et viable grâce au volume de la demande pour ce type de service. Bien sûr, il y a des améliorations à apporter au service de santé seychellois pour suivre les progrès de la médecine. Mais il faut aussi souligner qu’avec l’amélioration des conditions de vie et les changements inhérents, de nouvelles maladies se sont développées. Toutefois, nous avons investi et continuons à investir dans le secteur de la santé pour l’améliorer.
 
La forte présence des investisseurs arabes aux Seychelles fait l’objet de beaucoup de questions. Certains disent même qu’ils se comportent parfois comme en pays conquis. À terme cela ne pourrait-il pas déboucher sur des conflits sociaux, la moitié du pays étant possédée par les Arabes ?
Vous savez ce que me disent certains de mes amis mauriciens ? Dir nou kouma ou finn fer pou atir bann investiser arab dan Sesel pou nou fer parey. Plus sérieusement, la moitié de l’archipel n’est pas et ne sera jamais possédée par les Arabes. D ‘autant que la moitié du pays a déjà été déclarée réserve naturelle ! Les Arabes ont investi dans quelques îles et quelques hôtels, c’est tout. Comme tous les pays du monde, dont Maurice, les Seychelles ont besoin d’investisseurs étrangers pour créer cette activité économique de grande ampleur que souhaitent les Seychellois. Pour arriver à ce résultat, nous avons besoin de gros investisseurs étrangers, quelle que soit leur nationalité, pour permettre aux Seychelles de développer l’économie, ce qui sera bénéfique à l’ensemble des Seychellois. Le problème, chez nous comme chez vous, c’est que tout est trop politisé, que l’on fait tout devenir un enjeu politique, tout en faussant la réalité des choses. Aux Seychelles, l’opposition travaille pour un échec de la politique économique du pays, ce qui lui permettrait — elle le croit tout au moins — de prendre le pouvoir. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’elle se trompe sur toute la ligne.
 
Nous allons revenir sur les relations gouvernement-opposition aux Seychelles. Quel est votre commentaire sur les articles de la presse économique internationale selon lesquelles l’ancien président du Sri Lanka aurait utilisé le secteur bancaire Seychellois pour détourner des millions de dollars ? Ces articles accréditent la thèse, souvent entendue, selon laquelle les Seychelles seraient un paradis fiscal…
Tout comme le gouvernement seychellois, je ne suis pas au courant de cette affaire, je devrais plutôt dire de cette rumeur infondée. Notre système bancaire est transparent, il est contrôlé, ouvertement et efficacement, par la Banque centrale et notre Financial Intelligence Unit, qui est liée à l’OCDE et à la Federal Reserve Bank des États-Unis. Il est donc impossible que la transaction dont vous parlez ait pu avoir lieu aux Seychelles. Quand cette accusation a été faite, nous avons publié un communiqué pour dire à nos accusateurs que nous sommes disposés à ouvrir tous les livres des banques seychelloises. Comme celui de Maurice, notre secteur bancaire offshore fonctionne de manière transparente, selon des règlements validés par l’OCDE. Les Seychelles ne sont pas un paradis fiscal.
 
C’est la première fois qu’on découvre un archipel sale qui tranche avec l’image des Seychelles pays le plus propre de cette partie du monde. Que s’est-il passé ?
Je suis conscient du fait que les Seychelles ont un peu perdu de leur réputation de pays le plus propre de la région. Vous savez, il y a des hauts et des bas dans la vie d’un pays. Il y a eu un glissement dans ce secteur et il nous faut maintenant remonter la pente. Les Seychelles se développent plus rapidement, les Seychellois ont plus d’argent pour importer, ils consomment beaucoup plus et ont plus de saleté à jeter. Nous sommes au courant de cette situation et avons pris des mesures pour y faire face. J’espère qu’avec ces mesures les Seychelles vont rapidement redevenir le pays le plus propre de la région.
 
Comment se porte l’industrie touristique seychelloise face à la crise économique internationale ?
L’augmentation du nombre de touristes en 2014 n’a été que de 1%, avec une baisse des dépenses des touristes sur l’archipel. Comme je vous l’ai déjà dit, nous faisons des efforts pour diversifier nos marchés et j’espère que cela nous permettra d’avoir de meilleurs résultats en 2015. Nos marchés traditionnels — l’Europe, là, plus particulièrement la Russie — ont des problèmes et nous devons aller vers d’autres sources comme la Chine, l’Inde et faire des efforts vers d’autres marchés traditionnels, entre autres l’Afrique du Sud.
 
Pourquoi les Seychelles importent-elles de plus en plus de main-d’oeuvre étrangère ? Les Seychellois ne veulent-ils plus travailler ?
Ce n’est pas correct de dire que les Seychellois ne veulent plus travailler. Nous sommes un tout petit pays qui n’a que 90 000 habitants et la main-d’oeuvre est limitée parce que nos jeunes sont à l’école et que nous avons une population assez âgée. Par ailleurs, nous faisons partie des rares pays où le taux de chômage est assez bas. Les Seychelles se développent rapidement depuis quelques années et la main-d’oeuvre locale ne peut pas satisfaire la demande. Nous devons faire appel à de la main-d’oeuvre étrangère dans beaucoup de domaines, comme celui de la construction.
 
À terme, les Seychellois ne risquent-ils pas de penser que les étrangers leur prennent leur travail ?
Non ! Tout simplement parce que les Seychellois ont du travail et que nous ne faisons appel à des étrangers que parce que la main-d’oeuvre locale n’est pas disponible.
 
De votre point de vue, quelles sont les perspectives d’avenir pour les Seychelles en 2015 ?
Je pense que pouvons nous attendre à une bonne année, mais tout en restant sur le qui-vive. Parce que l’environnement économique international est très volatil et peut changer à n’importe quel moment. Il faut regarder la situation avec optimisme, faire les planifications nécessaires tout en étant conscients que la situation peut rapidement évoluer, dans un sens comme dans l’autre, et nous tenir prêts à réagir sur le champ. Il faut être proactif et réactif tout à la fois. Par ailleurs, il faut miser sur l’économie bleue, qui est appelée à jouer un grand rôle dans le développement des Seychelles et du reste de la planète.
 
L’économie bleue pourrait-elle devenir le principal pilier de l’économie seychelloise en remplaçant le tourisme ?
Il est difficile de répondre à cette question aujourd’hui. Mais l’économie bleue, c’est l’avenir avec de multiples dimensions. Il faut étudier ces multiples dimensions et se préparer à les développer. Sans oublier que l’économie bleue est aussi liée au secteur touristique, surtout aux Seychelles, avec nos multiples îles, nos réserves naturelles et nos parcs marins.
 
Un mot sur la coopération régionale, si vous le voulez bien, plus exactement sur son inexistence. Nous avons découvert dans les supermarchés que le poulet congelé que consomment les Seychellois provient du Brésil. Ne serait-il pas plus facile et plus logique d’en importer de Maurice ou de Madagascar ?
J’ai présidé la Commission de l’océan Indien, j’ai dit ce qu’il fallait dire à ce sujet, comme les autres politiciens de la région. Les politiciens font les discours qu’il faut mais ils ne fabriquent pas les bateaux pour le commerce régional. C’est le secteur privé qui les fabrique. Cela fait des années qu’à la COI nous militons pour la création d’une ligne maritime régionale. C’est une nécessite pour le développement commercial des pays de la région.
 
Pourquoi la COI ne parvient-elle pas à réaliser ce projet ?
Je crois que la volonté politique existe, mais elle ne suffit pas. Il nous faut parvenir à convaincre les décideurs économiques de la nécessité de créer cette ligne maritime régionale. Il faut les convaincre de regarder au-delà de leurs intérêts dans leurs pays respectifs pour privilégier une perspective régionale. D’autant que le développement régional va obligatoirement impacter sur le développement de chaque pays de la région.
 
Pensez-vous que le secteur privé de la région n’est pas assez intéressé par le projet de création d’une ligne maritime régionale ?
Il y a sans doute une question de capacité qui entre en jeu pour certains pays. Mais je sens qu’il y a un manque de volonté et d’intérêt pour faire démarrer ce projet. Cela va un peu plus vite en ce qui concerne l’aviation avec Air Seychelles, Air Mauritius et Air Austral qui desservent de nouvelles destination dans la région et même plus loin. Nous allons vers au moins un vol journalier entre nos différentes îles, mais il faut maintenant développer le trafic maritime dans la région. Je le répète, c’est une nécessité pour le développement du commerce entre nos îles.
 
Abordons le volet politique de cette interview. Les Mauriciens ont décidé, aux élections de décembre dernier, de remplacer le gouvernement qui était au pouvoir depuis dix ans. Un scénario similaire est-il envisageable aux Seychelles ?
Je respecte la décision du peuple mauricien. Aux Seychelles aussi c’est le peuple qui décide, lors des élections, comme dans tous les pays démocratiques. Le peuple va décider lors des prochaines élections et je respecterai sa décision.
 
Aux dernières élections présidentielles seychelloises, vous avez été élu avec 55% des suffrages. Depuis, avez-vous gardé le niveau ou l’opposition s’est-elle renforcée ?
Depuis les dernières élections, l’opposition seychelloise s’est démembrée. Les différents partis qui la composent ont créé un système d’autodestruction et ont pressé sur le bouton pour le mettre en marche. L’opposition seychelloise est en petits bouts.
 
Vous venez de procéder, cette semaine, à un remaniement ministériel. Est-ce une indication que les élections présidentielles pourraient avoir lieu prématurément cette année ?
Selon la Constitution seychelloise, c’est le président de la République qui décide de la date des élections, en fonction de la situation. Mais j’ai tellement confiance de remporter les prochaines élections qu’on peut les faire n’importe quand.
 
N’êtes-vous pas overconfident de votre éventuelle victoire, M. le Président ?
Absolument pas ! C’est la réalité de la situation politique seychelloise. Comme je vous l’ai dit, l’opposition s’est fragmentée, a implosé, n’existe pratiquement pas. Par conséquent, je n’ai aucune inquiétude pour les prochaines présidentielles, que je vais remporter contre une opposition inexistante.
 
Faites quand même attention ! En décembre dernier à Maurice, c’est exactement ce que Navin Ramgoolam et Paul Bérenger disaient de l’opposition et d’Anerood Jugnauth. Vous savez qui les électeurs mauriciens ont choisi ! Albert René vous avait désigné comme son dauphin pour préparer la relève. Avez-vous choisi votre successeur ?
Je suis membre d’un parti politique et c’est lui qui choisira mon successeur, quand je déciderai de me retirer.
 
On imagine que, en tant que président en exercice, vous avez quand même un mot à dire, un nom à proposer dans ce choix…
Le président est élu démocratiquement lors d’un congrès du parti. Je crois qu’il y a deux ou trois candidats, et le congrès élira celui qu’il pense être le meilleur. À ce niveau, la relève est assurée.
 
Terminons cette interview par une question personnelle. Depuis notre arrivée aux Seychelles, on ne parle que d’une chose : de votre prochain remariage. C’est une vraie nouvelle ?
(Éclat de rire) En ce qui me concerne, je ne suis pas au courant de cette « nouvelle ». Personne ne m’en a avisé (nouvel éclat de rire).