GEORGES-ANDRÉ KOENIG

J’ai fait connaissance avec la peinture de Jan Maingard de la Ville-ès-Offrans au début des années 1980, époque où naquit notre amitié.

Je le revois, face à la mer, sur une terrasse de l’hôtel Le Morne Brabant, debout nonchalamment devant son chevalet, un pinceau à la main. Et ce n’est non sans surprise que j’observais la minutie avec laquelle il apportait de petites touches de peinture à certains des minuscules éléments du croquis (caractéristiques de la peinture naïve) qui se dégageait de la grande feuille de papier déroulée devant lui. De temps en temps, s’éloignant du chevalet afin de mieux apprécier le tableau dans son ensemble, il s’en rapprochait de nouveau avec lenteur (le temps pour lui, alors, importait peu) pour se remettre à jouer avec les formes et les couleurs.

Ce jour-là fut le premier où je vis Jan à l’ouvrage. Et je ne pus m’empêcher alors d’établir un parallèle entre le tableau que je voyais évoluer devant moi et ceux d’une artiste très connue chez nous : Stina Bécherel Spielberg. Tout néophyte que j’étais en matière de peinture, je retrouvais la même merveilleuse naïveté dans l’expression artistique de ces deux peintres. Je compris plus tard qu’il ne fallait pas nécessairement être un grand connaisseur d’art (un minimum de culture suffit. Le rapport entre l’Art et la Culture est un vaste sujet, soit dit en passant) pour s’émouvoir devant la profondeur et la beauté d’un tableau, de quelque école soit-il.

Je ne pus m’empêcher de penser aussi à Malcom de Chazal pour qui l’environnement de cet hôtel était, en ce temps-là, source d’inspiration. L’originalité, y compris physique, liait pour moi ces deux artistes qui avaient, en revanche, des aspirations différentes.

L’un, avec son chapeau-feutre et sa cravate « papillon » légendaires, qui écrivait des choses parfois incompréhensibles sous le couvert du surréalisme, afin de se faire passer pour un génie auprès d’une frange de la bourgeoisie. Il le réussissait si bien qu’il put se permettre de se lancer dans la peinture et réaliser des dessins d’un niveau d’école maternelle sous les applaudissements de ces mêmes bourgeois. Et pour terminer sa carrière d’artiste, il exécuta une dernière pirouette de même style avec ses chroniques : « Comment devient-on un Génie ? », qui en dit long sur son sens de la moquerie et le plaisir qu’il en retirait.

Et l’autre, au visage un peu fermé mais au cœur grand ouvert qui, les cheveux longs de la liberté flottant au vent du large, peignait au gré de ses fantaisies spontanées et talentueuses, contrairement à celles de Chazal qui étaient calculées et, parfois, d’une qualité douteuse.

Depuis ces temps-là jusqu’au 28 novembre dernier, date du vernissage de son exposition à L’Atelier, Jan (aujourd’hui Homme d’Affaires avisé) resta fidèle, Dieu merci, à son approche naïve de la peinture. Il continue, en effet, à regarder et illustrer le réel avec les yeux de l’âme, ne laissant qu’une modeste part à la raison.

Contrairement à ce que pensent certains ultra conservateurs en matière artistique, pour qui rien de beau n’existe hors du classicisme, la Peinture Naïve n’a rien de gauche ou de maladroit. Elle a, bien au contraire, toute sa place dans cet univers que l’on nomme « Art », avec un A majuscule. Car si l’artiste « naïf » rend compte de la vie avec un regard innocent, il se veut, malgré tout, témoin de la société dans laquelle il vit. D’où, en fonction de ses penchants et de ses inspirations, « ses soucis d’embellissement : poétique, décoratif, idéaliste ; de signification : expressionniste, sentimentale, commémorative, festive, religieuse; et de sublimation : visionnaire, symbolique, mystique », comme nous le révèle Robert Thilmany, spécialiste et amoureux éperdu de cet Art. Et ce sont ces éléments-là qui font la différence entre ce qui est de « L’Art », le vrai, et ce qui ne l’est pas, et nous permettent de compter l’Art Naïf dans la première de ces catégories.

Triste est de constater que la plupart des peintres contemporains (Jan faisant partie des exceptions) – quasiment privés de leur rôle social par le cinéma, la télévision et Internet, entre autres choses – ont choisi de ne plus donner libre cours qu’à leurs états d’âme, avec toutes les dérives que cela implique. Et ils ont, par là même, déserter l’univers artistique, avec ses règles et ses lois, pour un autre où tout est permis parce que tout est relatif. Or, comme dit Ernst Gombrich, un des plus grands Penseurs et Historiens de l’Art du XXe siècle : « Le Beau et le Laid sont des principes incontestables et universels, comme le Vrai et le Faux. Ils ne varient pas au gré de l’Histoire ou des goûts personnels ; ce ne sont pas des valeurs relatives, mais absolues. » Et il ajoute : « Il n’y a pas de pire ennemi pour l’Art que l’absence de distinction entre le Beau et le Laid, que le fait de considérer que tout est relatif. Un Vermeer, un Rembrandt sont absolument beaux, ils ne le sont pas relativement. »

Comme vous avez pu le constater, je n’ai pas fait ici une Critique de l’exposition de Jan. Ce n’était pas le but de l’opération, d’autant plus que je ne me prétends pas « Critique d’Art ». Je me suis contenté, par le biais de cet article, de présenter l’artiste, et d’éclairer quelque peu la lanterne du lecteur au sujet de « l’Art Naïf », discipline à laquelle s’est consacré Jan, et qui est assez méconnue à Maurice, comme dans bien d’autres pays d’ailleurs. Cela fait, je me propose maintenant d’habiller cet article de quelques-uns de ses tableaux que les lecteurs (même néophytes comme moi en la matière) pourront apprécier à partir de leurs critères personnels. Si l’éclairage que je leur ai apporté sur cet Art pouvait les aider à apprécier davantage ces tableaux, j’en serais très heureux.

Il ne me reste plus maintenant qu’à dire au Douanier Rousseau de l’hémisphère sud, ami ô combien fidèle : à bientôt, l’Artiste !

Certains tableaux de Jan Maingard peuvent être vus à L’ATELIER LITTÉRAIRE, 12, Saint Louis st., Port-Louis – Tél : 208 2915.

Décembre 2019