— Vous êtes dans le syndicalisme depuis plus de trente ans. Depuis, vous n’arrêtez pas de revendiquer, de dénoncer et d’essayer de mobiliser les travailleurs. Est-ce que vous n’êtes pas fatiguée de crier, Jane Ragoo ?
— Non. Je pense que chacun a une vocation dans la vie et que la mienne est d’être syndicaliste. C’est pourquoi j’ai choisi d’aller travailler dans un syndicat quand j’avais 19 ans et d’aller communiquer en kreol, alors que j’avais fait des études de secrétariat où on ne parlait que français et anglais. J’ai découvert l’environnement du travail, la souffrance des travailleurs, cela fait bientôt trente-deux ans et je ne le regrette pas et je ne suis pas fatiguée de crier, de répéter la même chose pour que les patrons, le gouvernement qui jouent aux sourds, finissent par entendre. Tant qu’il y aura des injustices contre les travailleurs, je vais continuer à crier.
—  Est-ce que les patrons vous écoutent ?
— Il ne faut pas mettre tous les patrons dans le même panier. Ils sont, comme nous, des êtres humains. Ils sont plus de 205 dans les entreprises syndiquées par la CTSP et ils ne sont pas tous pareils. Certains sont conscients que les travailleurs doivent travailler dans de bonnes conditions et nous signons des accords collectifs avec eux. On reconnaît l’importance d’une organisation syndicale par le nombre d’accords collectifs signés avec les entreprises où elle est présente. Des accords qui améliorent les conditions des travailleurs. Il ne faut juger un syndicat par le nombre de conférences de presse que donnent ses leaders ou le nombre boards sur lesquels ils siègent. Il faut juger un syndicat sur le nombre de conventions collectives qu’il fait signer aux entreprises.
—  Les travaillent écoutent-ils, entendent-ils les syndicalistes ?
— Certains écoutent et entendent, d’autres pas. Mais tous écoutent, viennent voir les syndicats quand ils sont directement concernés, quand ils doivent faire face à un problème. Au départ, le travailleur n’est pas syndiqué et regarde un peu de haut les syndicalistes, ne viennent pas assister à nos réunions d’information, mais quand il a un problème, il n’arrête pas de téléphoner ou de venir au bureau et découvre l’importance du syndicat.
— Le nombre de syndiqués est en régression à Maurice ?
— Oui. Au cours des derniers dix ans, le nombre de syndiqués a diminué. La loi du travail n’encourage pas le travailleur à le faire; il y a la répression des patrons qui préfèrent ne pas avoir affaire aux syndicats. Ils s’organisent en utilisant différentes méthodes pour qu’il y ait moins de 30 % de leur personnel à réclamer un syndicat. Mais quand le travailleur sent que son emploi peut être menacé, que le climat n’est pas bon, là il vient se syndiquer. C’est le cas actuellement avec les conséquences de l’affaire BAI sur l’emploi.
—  Le travailleur est un peu opportuniste, quelque part !
— Tous les êtres humains sont un peu opportunistes. Les travailleurs commencent à comprendre que le syndicat peut faire entendre leur voix et revendication.
— Combien y a-t-il d’employés à Maurice ? Je vous pose la question parce qu’il me semble que les chiffres divergent selon les syndicats.
— Il y a environ 550,000 travailleurs dans le secteur formel dont 100,000 qui sont employés dans le service gouvernemental, le reste, dont les cadres, est employé par le secteur privé. Il y a par ailleurs 200,000 travailleurs dans le secteur informel.
—  550,000 travailleurs, c’est une force considérable, aussi importante que le nombre des électeurs, qui n’est pas utilisée.
— Elle serait une force extraordinaire si elle était unie, ce qui n’est pas le cas. La faute de cette désunion revient d’abord au syndicalisme mauricien et a sa dispersion. Savez-vous qu’il existe à Maurice 25 fédérations syndicales, 8 confédérations, plus de 350 syndicats, mais que seulement 13% des travailleurs mauriciens sont syndiqués dans le secteur privé? La quasi-totalité des employés du service gouvernemental est syndiquée. C’est plus facile car l’employé du public n’a qu’un seul patron, l’Etat, alors que dans le privé il y a des milliers de patrons avec des entreprises de tailles différentes. La faute du faible taux de syndicalisation à Maurice incombe aussi à certains syndicalistes qui, au lieu d’unir les travailleurs, font tout pour les diviser. C’est un nouveau type de syndicat et vous n’aurez pas de mal à savoir de qui je parle.
—  Je suppose que vous parlez d’Ashok Subron, votre ennemi syndical préféré.
— Je n’ai pas d’ennemis. Mais il y a une chose qu’Ashok Subron n’a pas encore comprise: quand les syndicalistes sont désunis, ce sont les syndiqués qui payent les pots cassés. Il crée la division en allant implanter de nouveaux syndicats dans des entreprises déjà syndiquées. J’espère qu’un jour Ashok Soobron réalisera le mal qu’il est en train de faire à la classe des travailleurs en faisant du « poaching » syndical. Il ne suffit pas de faire entendre sa voix, de parler plus fort, mais il s’agit d’améliorer les conditions de travail concrètement, sur le terrain, pas dans les discours !
—  Quelle est la cause de la division dans le secteur syndical ?
— Je crois que certains syndiqués pensent qu’ils sont plus intelligents que leurs confrères et qu’ils préparent le terrain pour une future carrière politique.
—  Il y a eu, aux dernières élections, un syndicaliste qui a été élu député. Est-ce que c’est un plus pour la cause des travailleurs ?
— Pas dans le système capitaliste mauricien où l’individu ne peut rien changer, mais doit suivre les consignes du parti, du gouvernement et des forces mondiales qui contrôlent tout. On avait pensé qu’avec le changement de gouvernement, nous allions respirer un air nouveau. Au niveau syndical, on avait pensé que, comme promis pendant la campagne électorale, certaines lois du travail allaient être changées. Mais neuf mois après le changement de gouvernement nous en sommes au même point : la loi du travail n’a pas été changée et les travailleurs continuent à perdre leur emploi. On a fait des réunions de travail pour changer la loi, mais rien ne sera fait avant mars de l’année prochaine au niveau du Parlement. Ça prend du temps.
— Diriez-vous que, dans votre secteur, le gouvernement actuel est meilleur que le précédent ?
— Oui. Parce que le dialogue existe, ainsi qu’une certaine écoute, sur la proposition pour créer un fonds pour les licenciés qui prendrait en considération leurs années de service qui seraient transférables d’un emploi à un autre. Mais il faut bien comprendre une chose : tout ne dépend pas d’un ministre, mais du système étatique avec le Conseil des ministres, etc. Même les anciens syndicalistes devenus ministres du Travail, comme Showkutally Soodhun, n’a pas pu faire modifier la principale loi du travail qui défavorise les employés au profit des employeurs en cas de perte d’emploi. J’espère que M. Soodhun, aujourd’hui vice-Premier ministre, va se souvenir qu’il a été négociateur pour des employés, va mettre son poids dans la balance pour faire changer cette fameuse loi du travail que les membres du gouvernement dénonçaient comme étant scélérate pendant la dernière campagne électorale ! Par ailleurs, il existe dans le secteur privé trente différentes lois du travail qui sont changées quand le ministre du Travail le décide, ce qui n’arrive pas tous les jours. Quand cela arrive, à la CTSP nous faisons deux types de travail. Nous négocions d’abord au niveau de l’entreprise, puis nous négocions aussi au niveau du secteur du travail. Quand la négociation est terminée avec des blocs comme la construction, le port ou l’hôtellerie, nous faisons incorporer le résultat de cette négociation dans le National Renumeration Board et elle entre alors dans la loi du travail.
—  Quel est votre sentiment sur l’affaire BAI ?
— Comme tous les Mauriciens, je pense qu’il fallait mettre de l’ordre dans tout ça. Comme tous les Mauriciens, je pense qu’avant de fermer les entreprises il fallait prendre des mesures pour protéger les employés des différentes entreprises de la BAI. Il fallait le faire AVANT. Je constate aussi que dans cette affaire un traitement de faveur a été accordé par le gouvernement à ceux qui avaient investi de grosses sommes dans les différents produits BAI — par exemple le supercash gold —au détriment des employés. Le gouvernement a trouvé rapidement des solutions pour les riches, pas pour les petits travailleurs qui ont dû crier, descendre dans la rue pour se faire entendre. Dans cette affaire, le gouvernement a eu un double langage. Le ministre Badhain parle beaucoup, mais ne tient pas ses promesses. Depuis 2009, la loi du travail prévoit qu’en cas de licenciement le travailleur n’a droit qu’à un mois de préavis au lieu de trois et sans aucune compensation. Il rentre dans un système appelé le Workfare Programme qui donne une allocation de pas moins de Rs 3000 et pas plus de Rs 9000 pour ceux qui ont au moins de dix ans de service. C’est une loi injuste que nous voulons faire remplacer par le Portable Severance Allowance Fund qui est plus démocratique. Nous avons déclaré au ministre Badhain qu’il était inconcevable que son gouvernement applique la loi du travail, qu’il avait dénoncé, aux travailleurs de Courts. Nous lui avons dit que nous n’accepterions pas une compensation de moins d’un mois par année de service pour les licenciés de Courts. Il nous a promis de faire le nécessaire, mais depuis, il refuse de rencontrer les syndicats parce qu’un autre syndicaliste, vous savez qui, était entré dans l’affaire avec une série de grosses promesses et a bloqué les négociations !
—  Dans l’affaire Iframac, on a vu les travailleurs danser le séga pour accueillir le ministre Badhain et dire qu’ils allaient faire de l’autogestion. Comment est-ce que les travailleurs ont pu se laisser berner à ce point ?
— Ils ont voulu croire dans des rêves inventés par d’autres. Les travailleurs doivent réfléchir avant d’agir, être réalistes en évitant de croire dans n’importe quoi. Dans le système capitaliste, on ne peut pas pratiquer l’autogestion. Il arrive un moment où, comme le disait George Orwell, « some animals are more equal than others ». Pendant que les travailleurs rêvaient, les patrons se sont arrangés entre eux, avec la complicité du ministre Badhain à travers sa lenteur de prise de décision, pour reprendre et se partager les grandes marques automobiles. Je dis aux travailleurs d’Iframac de faire attention. Ils ont retrouvé leur emploi, ils doivent préserver leurs droits, mais ne pas réclamer le beurre et l’argent du beurre pour éviter de tout perdre.
— Qu’est-ce qui différencie la Confédération des Travailleurs Unis du Secteur privé des sept autres confédérations mauriciennes ?
— Nous avons un « dual leadership » composé d’un homme et d’une femme à la tête de la confédération. Nous ne nous battons pas pour les postes de direction, mais croyons dans le travail d’une équipe, forte et soudée. Nous avons une nouvelle manière de gérer les syndicats : nous sommes à la recherche de bons négociateurs, qui ne sont pas attachés à un parti politique, qui n’ont pas peur de s’exprimer, qui parlent le langage de vérité et ne vendent pas des rêves irréalisables aux syndiqués. Nous expliquons aux travailleurs le sens de notre action, de notre stratégie et nous les invitons à aller discuter avec leurs collègues avant de prendre une décision collective, que nous nous chargerons de transmettre aux employeurs en nous battant pour qu’elle soit acceptée.
—  Vous êtes en train de vous décrire un monde syndical parfait.
— C’est, en tout cas, ainsi que fonctionne la CTSP.
—  Les autres confédérations ne sont pas bonnes ?
— Je n’ai pas dit ça. Il existe à Maurice deux catégories de travailleurs. La première est celle qui travaille dans le secteur public et dont les salaires sont revus tous les trois ans par le PRB. Dans le secteur privé, ce sont d’autres lois, un autre langage et il faut pour défendre les droits de travailleurs et améliorer leurs conditions négocier des accords collectifs. Les patrons financent les partis politiques pour les élections et après ils vont chercher leur « boutte » avec le nouveau gouvernement. Par conséquent, les lois du travail ne seront jamais drastiquement changées, pour ne pas déplaire à ceux qui ont financé la campagne électorale. Il faut donc se battre contre beaucoup de choses pour faire avancer la cause des travailleurs: c’est ce que nous faisons à la CTSP dans la discrétion avec un « team work ».
—  En général, à Maurice, les droits des travailleurs s’améliorent ou régressent ?
— Depuis 2009, les droits des travailleurs ont régressé avec la nouvelle loi du travail. Comme je vous l’ai dit, des discussions ont eu lieu avec le gouvernement pour que cette loi soit amendée. Le nouveau gouvernement nous a demandé d’attendre jusqu’à mars de l’année prochaine. Nous n’allons pas attendre sans rien faire. Le 3 octobre, pour la Journée mondiale du travail décent, la CTSP descendra dans la rue pour rappeler au gouvernement ses promesses pas encore tenues, sans compter les nouveaux problèmes découlant de l’affaire BAI. Savez-vous qu’il y a deux mille femmes employées comme cleaners dans les écoles primaires et secondaires du gouvernement qui touchent seulement  Rs 2000 par mois. Ce travail est souscontracté et le gouvernement accepte que des Mauriciennes touchent un salaire qui est deux fois moins que le minimum vital. En ce faisant, le gouvernement encourage l’exploitation des travailleuses.
— Depuis combien de temps est-ce que cette catégorie de travailleuses existe ?
— Depuis bientôt huit ans. Et pendant longtemps ces travailleuses ont touché seulement Rs 1,500 par mois, sans congé, sans pension, sans treizième mois et sans salaires pendant les mois de vacances.
—  La CTSP n’a pas alerté les autorités dites responsables ?
— C’est quand les travailleuses se sont syndiquées, il y a trois ans, que nous avons pris ce dossier. En octobre de l’année dernière, le ministre Bunwaree nous avait promis de s’occuper de cette question, mais les élections sont arrivées. Nous sommes allés voir la nouvelle ministre de l’Education, Mme Dookun, qui s’est dite choquée par cette situation et nous a promis son aide. Au cours d’une deuxième réunion, elle nous a déclaré qu’elle n’avait pas pu obtenir les crédits nécessaires du ministère des Finances et qu’elle ne pouvait rien faire. Par ailleurs, nous venons d’apprendre que le contrat des travailleuses a été modifié. Avant, elles nettoyaient les toilettes, maintenant elles doivent également nettoyer la cour de l’école. Pour seulement Rs 2000 par mois ! Et Maurice se targue de devenir un high income country !
— Qu’allez-vous faire ?
— Nous allons continuer notre action pour mettre le gouvernement au pied du mur. Très bientôt, chaque parlementaire recevra une lettre pour lui expliquer cette affaire et le mettre en face de ses responsabilités.
— Quel est le salaire minimum à Maurice ?
— Il n’existe pas officiellement et nous nous battons pour qu’il soit introduit. Savez-vous qu’une employée de maison touche autour de Rs 4000 et qu’il y a 100,000 Mauriciens qui touchent Rs 6000 par mois ? Tous les partis politiques ont fait de l’introduction du salaire minimal leur cheval de bataille avant les élections, mais après ils n’abordent plus cette question. Le nouveau gouvernement dit qu’il est en train de mettre en place les structures pour cette mesure, mais refuse de donner un chiffre en laissant cette responsabilité aux syndicats et aux patrons.
—  Quel devrait être, selon vous, le montant du salaire minimum à Maurice ?
— Le salaire minimal social est estimé autour de Rs 15,000 actuellement. Nous sommes réalistes et savons qu’on ne peut passer de Rs 4000 à Rs 15,000. Nous pensons qu’il faut établir un salaire minimum d’abord et selon nos calculs il devrait tourner autour de Rs 8, 000 à Rs 9,000. Cette augmentation pour permettre à tous les Mauriciens d’avoir un salaire minimum décent devrait être financée par les patrons et le gouvernement.
— Le gouvernement va vous dire que vous voulez créer un autre trou dans l’économie mauricienne avec cette mesure !
— Comment se fait-il alors que ce même gouvernement puisse trouver les solutions pour rembourser ceux qui ont mis de l’argent dans le supercash gold de la BAI !
— Vous croyez vraiment que le gouvernement actuel va instituer le salaire minimum ?
— Il sera obligé de le faire au cours de son mandat. Il faut que le gouvernement se dise qu’aux prochaines élections si le peuple est insatisfait des promesses non tenues et du travail accompli il est tout à fait capable de passer de “Viré mam” à “Déviré mam” !
— A part le salaire minimum quelles sont les principales revendications de la CTSP ?
— En sus du salaire minimum, il faut que le gouvernement institue le Portable Severance Allowance Fund, l’amendement de la loi sur le travail et une politique de partage de profits. C’est grâce aux travailleurs que l’entreprise fait des profits, une part doit lui revenir.
—   Il y a 550 000 travailleurs toutes catégories confondues à Maurice. Votre confédération organise une grande manifestation/mobilisation pour célébrer la journée du travail décent le 3 octobre à Rose-Hill. Si un quart des travailleurs entendent votre appel, la circulation sera bloquée à Rose-Hill.
— Ce ne sera pas le cas. Le travailleur ne bougera pas tant que son « pié douri » n’est pas directement menacé. Les travailleurs ne seront pas en masse à Rose-Hill le 3 octobre. Il n’y aura peut-être que 500 personnes ce jour-là.
— Et vous serez satisfaite de ce petit nombre pour une manifestation nationale?
— Oui. Parce que la lutte doit continuer jusqu’à ce que le travailleur en comprenne le sens et la finalité. Notre travail, c’est d’éduquer le travailleur, de lui faire comprendre qu’il faut qu’il se syndique, parce qu’il faut être nombreux pour gagner les combats. Et qu’une des armes du combat, c’est l’unité des travailleurs. Et de temps en temps nous remportons des victoires.
—   Finalement, selon ce que vous venez de dire et malgré la faible mobilisation des travailleurs, il y a un avenir pour le syndicalisme à Maurice ?
— Je le crois. Bien qu’il soit un outil du capitalisme, le syndicalisme est la seule organisation capable de regrouper l’ensemble des travailleurs pour lutter pour un monde où règneront l’équité, le respect et l’entraide. Je continue à crier et à lutter parce que je suis convaincue qu’il faut se battre pour faire avancer les choses. Cela fait plus de trente ans que je suis dans le syndicalisme et malgré les hauts et les bas, je ne le regrette pas. Je continue le combat avec ardeur parce que je vois que les travailleurs sont de plus en plus nombreux à se syndiquer, à s’organiser pour défendre leurs droits. Il y a donc un avenir pour le syndicalisme à Maurice.