Ben Buntipilly, conseiller spécial au Prime Minister’s Office (PMO) en matière de sécurité routière, et Alain Jeannot, responsable de PRAT (Prévention Routière Avant Tout), sont sur la même longueur d’onde : le conducteur mauricien est frappé du syndrome du je m’en foutisme. Si ce n’est pas pour autant la cause première des accidents fatals sur nos routes, les deux hommes estiment qu’il est « plus que jamais le moment d’inverser la tendance. » « Un mort, c’est déjà un de trop ! », précise Ben Buntipilly. Pour sa part, Alain Jeannot insiste pour que « l’accent soit placé sur la nécessité de s’éduquer dès le plus jeune âge, afin de développer les bonnes habitudes ».
Les chiffres de ces trois dernières années, comparés à ceux de janvier au 12 septembre courant, attestent d’une certaine tendance à la hausse en ce qu’il s’agit des accidents fatals de la route : 158 morts pour 151 accidents fatals de janvier à décembre 2010 ; 152 morts pour 132 accidents fatals en 2011 et 156 morts pour 144 accidents fatals en 2012. Pour la période de janvier au 12 septembre 2013, 111 personnes ont trouvé la mort dans 95 accidents fatals. Même si cette situation n’est pas « alarmante, pour un pays comme Maurice avec sa superficie, comparativement à d’autres pays, estime Alain Jeannot, bénévole qui s’occupe de l’ONG PRAT, il convient de s’y atteler dès que possible, notamment via l’éducation des conducteurs des divers types de véhicules, afin de viser la réduction des accidents fatals ». Même son de cloche de la part de Ben Buntipilly, conseiller spécial au PMO en cette matière : « Un mort, sur nos routes, c’est un mort de trop ! Nous travaillons, pour l’heure, sur une série de projets et de lois, tant à l’intention des automobilistes, des conducteurs de deux-roues et autres véhicules, que des piétons, comprenant à la fois, l’éducation et la sensibilisation. Tout cela débouchera sur une série de mesures et de sanctions qui devraient faire diminuer les accidents fatals de la route. »
L’indiscipline au volant et le manque de courtoisie sont les deux problèmes majeurs qui frappent les automobilistes mauriciens, note Alain Jeannot, responsable de l’ONG PRAT. Malgré l’entrée en vigueur de lois relatives à la sécurité routière et la mise en opération de mesures telles que les caméras et les radars régissant les excès de vitesse, « le conducteur moyen, estime Ben Buntipilly, conseiller au Bureau du Premier ministre, manque de vigilance. Certes, il vit dans la très forte frayeur de perdre son permis de conduire depuis l’entrée en vigueur du permis à points. » Mais, soutient notre interlocuteur, « en ce qu’il s’agit de ses mauvaises habitudes, il n’y accorde pas la même importance et se laisse très souvent aller à faire preuve de comportements à risques ». Chose qui devrait « très bientôt être ramené sous contrôle », explique l’ancien policier Buntipilly, car « si, pour l’heure, ces automobilistes se permettent de se comporter aussi cavalièrement, c’est souvent parce qu’ils n’ont pas peur d’être sanctionnés par la force policière ». Notre interlocuteur va plus loin : « Il est regrettable de noter qu’actuellement, tous les policiers ne sont pas aussi exigeants en ce qui concerne la vigilance auprès des automobilistes qui enfreignent les lois. Or, notre cellule et la force policière planchent très activement et étroitement là-dessus. Une formation adéquate est réalisée en ce sens. Et nous viendrons, très prochainement avec de nouvelles mesures et des sanctions. Nous verrons alors si les automobilistes se permettront d’être aussi imprudents ! »
Revenant sur le manque de discipline des automobilistes mauriciens, Alain Jeannot rappelle que « rien que pour l’an dernier, 11 000 contraventions ont été dressées pour non port de la ceinture de sécurité. Cela représente donc environ 10 % de la flotte des quatre-roues qui comprend entre 125 000 à 130 000 véhicules. C’est un chiffre fort et cela traduit aussi dans la foulée cette mentalité que nous dénonçons au niveau de PRAT, à l’effet que nos conducteurs sont très cavaliers et font preuve de beaucoup de “je m’en foutisme” ! Qu’est-ce que cela leur coûte d’attacher leur ceinture de sécurité ? Deux, trois secondes ? » Et de relever que « dans les cas des chauffeurs de taxis ou autres taxis trains, n’en parlons même pas, ils jugent qu’ils ne doivent pas porter la ceinture. Au nom de quoi ? Je ne sais pas… » Autre preuve d’indiscipline au volant, témoigne Alain Jeannot : « Les 5 000 contraventions pour usage de téléphone portable au volant. À Singapour, une loi a été votée pour sanctionner cette pratique et il faut dire que les Singapouriens sont très à cheval sur cette loi. Ils ne sont pas du tout prêts à s’en défaire, parce qu’ils ont réalisé que cette loi les a aidés à améliorer leurs conditions de sécurité routière ! Cela les a aidés à grandir, humainement. Peut-on en espérer de même de nos conducteurs mauriciens ? »
Le bénévole de PRAT ne peut s’empêcher de suggérer que « les bonnes pratiques s’agissant de la conduite, qu’on soit piéton ou conducteur, devraient, je pense, finalement être incluses dans les cursus scolaires, à partir d’un certain moment. Car, quand on inculque, dès un très jeune âge, les bonnes manières et les bonnes habitudes, on aura tendance à y avoir une vigilance particulière et les pratiquer tout le temps ! »
Conduite… machiste !
Alain Jeannot ne prend pas de gants : les hommes qui sont au volant, à Maurice, sont carrément « machistes ! Leur véhicule est, à leurs yeux, une extension de leur virilité ! De ce fait, quand ils sont sur la route, c’est un sentiment de pouvoir qui les anime et qui les conduit à avoir ce comportement de manque d’égards et de respect envers les autres usagers de la route, soient-ils des automobilistes comme eux, d’autres qui circulent à deux-roues ou des piétons. Quand il s’agit de femmes qui sont au volant, là leur sens de machisme est encore plus accru ! Ils doivent à n’importe quel prix “exprimer” le fait qu’ils sont les “maris” sur la route ! »
Un comportement imprudent, rappelle notre interlocuteur, qui n’est pas sans contribuer à causer certains inconvénients sur nos routes, voire pouvant même être la cause d’accidents.
« Les bonnes mesures amènent des résultats »
« Sur 30 ans, fait ressortir Alain Jeannot, le taux de fatalité par nombre de véhicules a chuté de 71% ! C’est une donne intéressante et qui mérite que l’on s’y attarde. Force est de constater que l’on s’attache le plus souvent aux aspects négatifs et aux données qui viennent conforter la sinistrose. Or, il y a aussi des avancées positives et il convient de les relever quand il le faut. »
Le responsable de PRAT souligne que « cette baisse du taux de fatalité a démarré quand, en 1992, la loi sur le port de la ceinture a été passée. Cela a contribué à réduire les accidents fatals. Quelques années plus tard, avec la loi cette fois sur le port obligatoire du casque pour les conducteurs de deux-roues, cette baisse s’est accentuée… Ainsi donc, que remarque-t-on ? À chaque fois que les bonnes mesures, des lois concrètes visant l’amélioration de la sécurité routière, sont prises, des résultats concrets en découlent. »
Piétons : la loi en 2014
Ben Buntipilly avance que la nouvelle loi sanctionnant les piétons qui enfreignent les codes de la route sera prêt d’ici 2014. Rappelons que cette décision, avait expliqué M. Buntipilly, a été prise par le gouvernement à la lumière des données statistiques, impliquant de plus en plus de piétons dans les accidents de la route et, par incidence, leur contribution à cet état de choses.
Le dernier rapport du bureau des statistiques, émis à la fin du mois dernier, fait état que durant la période de janvier à juin 2013, 16 % des victimes des accidents de la route sont des piétons. Cette loi, a aussi laissé entendre le conseiller du PMO, « est élaborée en concertation avec le ministère des Infrastructures publiques ». Les infractions concernées sont multiples, allant du piéton qui traverse au passage clouté alors que le voyant est au rouge aux inconscients de Camp-Chapelon qui, depuis le début de cette année, ont vandalisé le grillage aménagé sur l’autoroute pour prévenir des accidents entre les voitures et piétons, dans ces endroits précis.
Plusieurs types d’amendes et de sanctions seront donc établies et pratiquées. « Nous allons dans un premier temps, assure Ben Buntipilly, veiller à la formation et l’éducation des piétons. Ce sera une première étape. En amont, cette loi viendra sanctionner ceux et celles qui ne respectent pas un comportement adéquat sur les routes et qui, de par ce comportement, augmentent les risques d’accidents. » Le conseiller au PMO est d’avis que ces « nouvelles sanctions aideront certainement à réduire le nombre d’accidents mortels sur nos routes ».
Deux-roues : formation dans deux semaines
Alain Jeannot brandit régulièrement cet argument : « Les deux-roues sont les plus vulnérables et les plus à risques sur nos routes. Ils sont aussi, il faut hélas ! le constater, à l’origine de nombre d’accidents… » Or, à ce jour, ceux qui détiennent des permis pour les deux-roues, sont pour la plupart « des détenteurs de simples “learners” ». Et c’est une situation « qui peut perdurer pendant 10 ou 15 ans », fait ressortir Ben Buntipilly. Or, en vue d’offrir « une formation réelle et adéquate aux conducteurs des deux-roues, nous allons démarrer une série d’activités. Les premières seront des émissions, via les médias, essentiellement la télé dans un premier temps, pour sensibiliser les conducteurs concernés. » Le projet d’une moto-école est également à l’étude.
Former les moniteurs d’auto-écoles
La topographie du pays, le paysage infrastructurel, les données et les repères ayant changé, au fil du temps, les conducteurs qui ont décroché leurs permis il y a 10, 20 ou 30 ans, ont peut-être les mêmes réflexes communs, mais certaines nuances font que leurs comportements diffèrent dans des cas précis.
« On évoque très souvent le fait que nos conducteurs ne bénéficient peut-être pas d’une formation adéquate, ce qui expliquerait certaines de leurs carences dans leurs comportements au volant », relève Ben Buntipilly. Or, continue-t-il, « il convient aussi de poser une question : les moniteurs d’auto-école qui leur ont dispensé leur formation, où ont-ils appris ? Ont-ils bénéficié d’une formation évolutive de sorte à rester en contact avec les nouvelles technologies et ainsi passer le relais à leurs élèves ? Ou pas ? »
En ce sens, la cellule de la Road Safety Unit du PMO, « avec le concours du MITD, offre des cours spécialisés, dispensés par des experts européens et étrangers, exclusivement, aux moniteurs d’auto-écoles dûment enregistrés et reconnus par l’État. Cela ne leur coûte que Rs 1 500 pour un cours qui s’étend sur deux jours. Ils en ressortent avec un certificat attestant qu’ils ont suivi ce cours et cette formation est reconnue. Ce qu’ils auront appris lors de ces sessions de travail, leur permettra de remettre à niveau leurs connaissances et ainsi bénéficier de savoirs qui leur seront utiles pour le reste de leur vie ! »