Pour la première fois cette année, l’Ernest Wiehe Jazz Festival s’est conclu sur la plage par un Jam Jazz Sunset donné à la tombée du jour face au couchant et à la mer étale… La journée avait été ensoleillée, l’air était doux et ce concert a pu être savouré librement, assis devant la scène, ou plus près de l’eau, debout ou allongé sur la natte. Après avoir été confinée au Crazy Fish ou à un petit plateau réservé aux « avant-scènes », dans l’enceinte de l’hôtel, la musique a elle aussi pris ses aises, circulant entre les filaos et badamiers, et se mariant au roulis des vagues.
Le ballet des voitures chaque soir la semaine dernière depuis le début du festival de jazz est devenu une habitude pour les habitants de Tamarin, mais cette fois-ci le concert était gratuit et l’espace sur la plage, illimité… Un peu avant 18 heures, à l’heure où généralement les baigneurs commencent à rentrer chez eux en pensant à la semaine qui s’annonce, les voitures ont convergé en nombre vers la plage de Tamarin, si bien que finalement, le moindre bout de trottoir, toutes les ruelles, placettes et impasses qui rayonnent entre la route Royale et le parking de la plage ont fini par être bordés de voitures.
Les rues se sont aussi remplies de piétons, les habitants du village, de la cité ou de la pointe Tamarin se mêlant à ceux qui venaient de l’endroit où ils avaient garé leur voiture, entamant parfois quelques conversations. La douceur du crépuscule et l’atmosphère paisible qui régnait après une journée de détente, avec quelques enfants qui jouaient au ballon ou des plus grands qui s’activaient autour des filets de beach tennis ; tout cela favorisait cet état de relaxation optimale, propice à une écoute heureuse, que l’extraordinaire artiste Mark Fransman cherche à créer chez ceux qui l’écoutent, comme il a eu l’occasion de l’expliquer lundi après-midi, au cours d’une master class improvisée avec les voisins de l’hôtel.
Des sportifs de la journée se sont peu à peu transformés en mélomanes, une partie des festivaliers mordus de jazz, désireux de revoir une dernière fois des musiciens en visite ou d’entendre à nouveau leurs artistes mauriciens préférés, se sont mêlés aux promeneurs iconoclastes venus admirer le coucher du soleil, et bien sûr aux villageois qui étaient tous conviés à la fête.
Un public de fidèles
La production estime à environ 800 le nombre de personnes qui ont assisté à cette jam session de clôture, sachant toutefois qu’elles pouvaient aller et venir librement, le vaste espace disponible permettant de circuler sans trop incommoder ses semblables. Sur l’ensemble du festival, on chiffre l’audience à près de 2 800 personnes qui auraient fait le déplacement aux quatre soirées du festival, sans oublier la poignée de petits veinards qui ont pu assister à la master class, et hier, au conservatoire François Mitterrand, à la séance de soundpainting.
Dimanche, la tente bédouine qui avait couvert le plateau réservé aux performances de 19 h, près de la piscine, a été démontée puis transférée côté plage, dos au parking, pour couvrir le plateau, plus haut et plus profond, qui allait accueillir une succession d’une grosse trentaine de musiciens — quasiment tous ceux qui ont donné concert — mais dans un joyeux mélange des genres entre les visiteurs et les sympathiques figures de la scène nationale.
Musique d’ouverture par excellence, le jazz ne se révèle jamais mieux que lorsque de bons artistes jouent ensemble pour la première fois, se surprenant et se découvrant les uns les autres, parfois dans les moments de grâce, à l’instant T où les spectateurs sentent une montée d’adrénaline et l’émotion qui pince le coeur, fait rosir de plaisir et donne des fourmis dans les jambes.
Le parrain du festival, François Jeanneau, a pensé l’enchaînement et la composition des plateaux qui se sont succédé, en chef cinq étoiles… et il est sans doute trop faible de dire que la mayonnaise a pris. Olivier Ker Ourio a ouvert le bal au son de l’harmonica, l’instrument qui appelle les auditeurs de loin, magnifiquement soutenu par des calibres tels que le batteur sud-africain Kesivan Naïdoo ou le guitariste Steeve Deville. Puis Philippe Thomas est entré sur scène avec une des rares musiciennes du festival (trois au total !) dont la prestation sensible a émerveillé tous ceux qui l’ont entendue, la merveilleuse contrebassiste Romy Brauteseth — un nom à retenir — sans oublier Joe Quitzke ou Ricardo Thélémaque, l’ensemble offrant un jam assez funky, histoire de faire grimper la température.
Un curieux personnage est ensuite monté sur scène, en la personne de Laurence Beaumarchais, dont la voix se déguste comme un bon swing avec un goût tout à fait immodéré pour le scat, et dont le jeu de scène endiablé a le don d’électriser l’atmosphère tout en intriguant le spectateur. Le leader était alors le saxophoniste François Jeanneau en personne, qui — pas fou — s’est associé avec des artistes tels que Mark Fransman aux instruments ou Patrick Desvaux à la guitare. Un pur bonheur musical. Puis, le parrain a annoncé avec son air aussi gourmand que malicieux : « Et que diriez-vous si on faisait venir des gens comme Noël Jean, Emmanuel Félicité, Steven Bernon, Reza Khota, Jim Célestin et Alain Chan ? » Autant dire que le piano est devenu le roi de la fête, y compris pour l’avant dernier plateau qui a vu l’excellent Thuryn Mitchell apparaître. Ceux qui ont vécu le concert offert par le Mark Fransman quartet samedi soir peuvent imaginer comment ce jam d’exception s’est conclu quand ils sauront tout simplement que le dernier morceau était Love supreme, entièrement revisité par Mark Fransman avec la complicité à la fois aérienne et dynamique de ses musiciens. Le morceau mythique de John Coltrane reprend des couleurs et un grand coup de fraîcheur avec cette alchimie aux saveurs héritées de la bouillonnante et puissante soul music sud-africaine associée au hip-hop. Un délice que l’on devrait continuer de fredonner encore longtemps… Yes music is the food of love !