Connaissez-vous un « petit » pays, d’environ sept millions d’habitants, dont la population est aujourd’hui composée, pour plus de sa moitié, de réfugiés d’états voisins constamment en guerre depuis de longues années et accueillis généreusement sur son sol ? Vous l’avez trouvé : il s’agit de la Jordanie, ou mieux du Royaume Hachémite de Jordanie, en langue arabe « Al-Malaka al-Urduniya al Hashimiyah » ; car, en effet, ici, le mot roi est « malik » (parfois prononcé « malek ») avec une signification assez différente du terme français ! Or, les terribles évènements du Moyen-Orient, mettent, une nouvelle fois, ce petit pays sous les feux (c’est le cas de le dire, malheureusement) de l’actualité. Comme vous le savez, le premier ministre japonais supplie le gouvernement jordanien d’intervenir efficacement pour obtenir la libération de son ressortissant, le journaliste Kenji Goto, détenu en compagnie du pilote jordanien Maaz Al Kassasbeh, tous deux menacés de mort par leurs ravisseurs de l’Etat islamique) si la prisonnière en Jordanie, Sajida al-Rishawi, n’est pas très rapidement libérée. Quelles sont les données du problème, beaucoup plus compliqué et dangereux qu’il y paraît…
D’un côté, la forte pression diplomatique d’un grand et puissant pays qui entend simplement récupérer vivant le second des deux japonais capturés par l’Etat islamique, le premier ayant déjà été exécuté. Et d’autre part, un gouvernement jordanien qui lui aussi veut récupérer son ressortissant, un pilote militaire, mais qui en connaît pleinement les conditions qui lui incombent, à lui seul : la libération d’une femme (irakienne) retenue prisonnière depuis près de dix ans pour avoir gravement participé à des attentats meurtriers dans la capitale jordanienne (bardée d’explosifs, qui, heureusement, n’ont pas fonctionné !). Et, bien entendu (!), le gouvernement américain qui intime l’ordre à son « allié » de ne pas céder aux « terroristes ». Mais, ce n’est pas M. Obama qui gouverne en Jordanie, où la foule est désormais dans la rue pour supplier son roi d’échanger la femme prisonnière contre les deux otages, japonais et jordanien. Le roi Abdullah II est pris, de nouveau, entre de très fortes pressions internationales, contradictoires et qui mettent l’existence même de son pays en jeu. Et ce ne sont pas les écrits déclamatoires d’un évangéliste américain connu, Joël Rosenberg, qui peuvent arranger les choses, en proclamant : « si le roi de Jordanie tombe, l’El sera aux frontières de Jérusalem » ! Quelques explications historiques et religieuses s’imposent.
D’abord, comprendre quelle est cette Maison royale hachémite (ou Banû Hâchim) ! Il s’agit tout simplement (!) d’une famille exceptionnelle car descendant en ligne directe de Hachem, arrière-grand-père du Prophète Mohamed. Et, cette famille a, durant près de mille ans, occupé la fonction religieuse et politique prestigieuse de « chérif » de La Mecque, la ville sainte, par excellence de l’Islam, où se trouve l’enceinte sacrée enveloppant la Kaaba, symbole de l’unicité divine. C’est seulement, du fait de la disparition de l’empire ottoman, lié au califat suprême de l’oumma (ou communauté) des Croyants (musulmans), des interventions étrangères dans la péninsule arabique et de l’émergence des SAOUD, puissante famille soutenue par la doctrine du Wahhabisme, que la longue dynastie hachémite a dû « s’exiler » notamment en Syrie ou en Irak. Ici, il faut souligner que sans l’intervention militaire de la France (concrétisée par l’accord Sykes-Picot, amenant un mandat français, puis une succession « républicaine », en 1946 seulement, après des soulèvements constants contre la politique « coloniale ») que très probablement les descendants du roi Fayçal (fils du cherif de La Mecque, HUSSEIN), proclamé roi de Syrie en 1920, régneraient encore sur ce dit pays, nous épargnant les épouvantables troubles et massacres actuels ; sans compter que la dynastie également hachémite régnant en Irak aurait été différente en souverains et aurait sans doute empêché toute ascension sanglante d’un Saddam Hussein. On ne peut refaire l’Histoire, mais au moins réfléchir à la lourdeur du passé imposé par les Occidentaux au regard de la désastreuse situation actuelle, où là encore les interventions extérieures occidentales n’ont guère été heureuses (pour ne citer que l’Afghanistan et l’Irak !).
Alors que, grâce à leur prestige familial, au courage et à l’intelligence de leurs princes lors des guerres d’indépendance des états arabes, à leur tolérance religieuse, à leur sens d’adaptation politique (la monarchie hachémite de « Grande Syrie », comprenant la Palestine, était constitutionnelle et d’essence moderniste et démocratique), les Hachémites auraient pu mener, par étapes successives, à l’établissement d’un Etat unitaire (mais décentralisé, avec des autonomies locales comme celles des Alaouites ou des Druzes), muticonfessionnel et démocratique, les oppositions politiques et « guerrières » de la Grande-Bretagne et de la France, la répression d’un général Gouraud en Syrie sous mandat français (de la Société des Nations, à Genève !) et un sionisme grandissant sans interlocuteur légitime avec lequel établir une paix définitive nous ont mené à la situation que nous connaissons, en la subissant. Et, ce jour, la « petite » Jordanie, après s’être séparée de la moitié de son territoire, pour la constitution d’un Etat palestinien, après avoir accueilli ses frères palestiniens en masse, y compris dans sa capitale, Amman, après avoir vu ses frères irakiens se réfugier constamment à l’intérieur de ses frontières, recensant maintenant plus de 600.000 ressortissants syriens venus en vagues constantes depuis  2011, sans compter dorénavant les réfugiés palestiniens de Syrie qui affluent au nord de ses frontières, sans pouvoir trouver de place, le gouvernement jordanien étant soumis à des raisons démographiques et sécuritaires des plus pressantes. Sans oublier, qu’en fonction de ses mille ans de cherifat, la famille royale jordanienne, par l’entremise du Waqf, gère toujours l’ensemble des mosquées de Palestine et Al-Aqsa, à Jérusalem ! Et, je ne veux pas vous parler des différentes minorités installées historiquement sur son sol et bénéficiant d’une protection royale sans faille. Doit-on parler des traditionnelles tribus bédouines, des tchetchènes de la garde royale ou des vitsi (grandes familles) roms (oui, parentes de celles que la France expulse « généreusement »!) qui, musulmanes ou chrétiennes, participent à toutes les fêtes, musicalement parlant, de leurs compatriotes.
Ces jours, nous devons souhaiter que les Hachémites puissent trouver une solution « royale » à la terrible crise humanitaire que traverse la Jordanie. Il faut répondre d’abord à la demande instante du peuple. Le défunt « petit » roi Hussein avait su préserver, avec une détermination héroïque l’indépendance et la liberté de la Jordanie ; son fils, Abdallah (de mère anglaise, la princesse Mouna) sait pouvoir compter sur son épouse (palestienne), la merveilleuse et intelligente reine Rania. Et, comme il est question d’une femme, « à libérer » en échange de deux vies à préserver, la raison et le coeur par la rencontre inédite de deux femmes (où la seconde peut « silencieusement » regretter son geste passé) devraient imposer un règlement humaniste qui sauverait le roi et la courageuse Jordanie de tous les diktats étrangers. Des négociations délicates sont en cours. Il nous reste seulement à dire : je suis Jordanien !