Notre invité de la semaine est Jean-Claude Barbier, député correctif du MMM qui a représenté les mauves depuis vingt ans dans la circonscription No. 1. Auteur du désormais fameux, “Bérenger fait son one man show”, il a été suspendu cette semaine par le MMM. Dans l’interview qu’il nous a accordée, vendredi après-midi, Jean-Claude Babier explique les raisons qui le poussent à quitter le MMM, après quarante ans de militantisme. Il souligne aussi que si le MMM ne se remet pas en question à tous points de vue, il est condamné à disparaître à plus ou moins brève échéance.
Comment vous sentez-vous après votre suspension du MMM?
— Je suis triste parce que je suis forcé de mettre fin à quarante ans de ma vie attaché au MMM. On ne se défait pas, du jour au lendemain, de quarante ans de lutte, de travail et d’espoir. On ne peut pas effacer d’un trait de plume quarante ans de vie intense partagés par ma famille, mon entourage et mes amis.
Depuis combien de temps êtes-vous militant?
— Depuis toujours, puisque je suis né à Roche-Bois dans une famille de militants. Mon père était stevedore, donc forcément militant et syndiqué. Je suis entré au MMM dès que j’ai quitté l’école, mais avant, déjà, je suivais mon père dans les réunions et les meetings. J’ai été colleur d’affiches, animateur de réunions, agent électoral et j’ai gravi les échelons du parti en étant élu conseiller municipal en 1992 alors que je ne n’avais que 24 ans. J’ai été ensuite élu Lord Maire, puis député au No. 1, grâce à mon travail, à ma présence sur le terrain.
Vous êtes un militant et un député qui a du caractère. Je me souviens de la claque que vous avez donnée au député travailliste Kishore Deerpalsing au Parlement quand il avait insulté Dany Perrier.
— Je suis très calme de nature, mais quand j’estime qu’on dépasse les bornes, qu’on fait ou dit quelque chose de révoltant, je réagis. Dans le cas que vous citez, je ne pouvais pas laisser Deerpalsing insulter Dany Perrier sans rien faire. Il a eu ce qu’il méritait.
Est-il exact de dire que vous avez été pendant longtemps un bérengiste?
— Il serait plus exact de dire que je suis un militant avant tout. Tous les militants ne sont pas obligatoirement des bérengistes. Il y a même en dehors du parti des camarades qui font un admirable travail de militant, comme Jack Bizlall.
Je pensais que vous étiez bérengiste parce que jusqu’à la semaine dernière on ne vous a jamais entendu dire un mot contre Bérenger et les instances du MMM. Vous avez été un militant obéissant?
— Je n’aime pas le mot obéissant. Je dirais que j’ai été un homme de parti qui a toujours suivi le consensus. Quand je ne suis pas d’accord, je le fais savoir doucement, mais après je suis la majorité qui, elle-même, suit le leader. Tout au moins au MMM.
Vous étiez pour le remake du remake MSM/MMM?
—  A un certain moment, tous les membres du MMM et tous les militants étaient pour cette alliance. Les raisons de la cassure sont encore sombres jusqu’aujourd’hui pour beaucoup de militants…
Mais vous étiez membre du BP, vous devez en savoir plus que les simples militants!
—  Ce n’est pas parce qu’on est membre du BP qu’on est mieux informé au MMM. C’est le leader qui décide et procède par élimination et au bout du compte il nous met devant un fait accompli. C’est comme ça que nous sommes passés du remake avec le MSM à l’alliance avec le PTr en suivant la stratégie du leader.
Vous avez suivi cette stratégie sans réagir?
— Vous savez, quand au BP du MMM Bérenger prend son ton menaçant, tout le monde capitule. Quand il dit: “Si zot faire ça, zot va faire li sans moi!”, il n’y a pas de débat possible. C’est ce qui s’est passé pour l’alliance avec le PTr. Il nous a informés que les négociations avaient commencé, qu’il ne pouvait nous donner les détails, mais a souvent répété: “C’est trop beau pour être vrai.” Et puis les choses ont évolué. Il faut reconnaître que le deal était intéressant: le partage du pouvoir, Bérenger Premier ministre, Ramgoolam au Réduit. Mais il y avait aussi l’application du programme du MMM et de ses valeurs: la lutte contre la corruption, contre le communalisme, la bonne gouvernance, plus de démocratie, moins de favoritisme, etc.
Vous avez sérieusement cru que Navin Ramgoolam allait défaire tout ce qu’il avait fait pendant neuf ans?
—  Je pensais que Ramgoolam allait avoir un rôle honorifique, surtout pour aller représenter Maurice à l’étranger et que le MMM allait diriger le pays avec ses principes de militants. Je croyais que nous allions pouvoir faire un bon travail.
Quand est-ce que vous avez commencé à changer d’avis? Quand on a parlé de vous transférer du No. 1 au No. 4 pour les élections ?
—  Non. Ces propositions ont donné lieu à des discussions, j’ai rencontré Bérenger chez lui et j’étais d’accord. Puis la décision a changé, toujours avec mon accord et je suis resté au No. 1.
Vous n’avez pas compris, senti que les militants et l’électorat mauve — et plus largement les Mauriciens — étaient contre l’alliance du MMM avec le PTr?
—  Je l’ai senti, mais pas suffisamment pour m’en inquiéter. J’ai senti des mécontentements, des colères, des réticences et entendu parfois des paroles insultantes à l’égard de Bérenger dans ma circonscription. Mais j’ai pensé que c’étaient des colères passagères et que nos militants et sympathisants allaient finir par revenir au bercail et voter pour nous. Qu’ils allaient, comme nous, finir par accepter l’alliance PTr/MMM. Nos adversaires étaient peu présents sur le terrain alors que nous avions beaucoup d’activistes autour de nous, j’ai cru que nous allions remporter les élections par plus de 40 sièges. Nos adversaires eux-mêmes ne croyaient pas beaucoup dans leur victoire.
Vous avez été choqué par le résultat des élections au No. 1?
—  Le jour des élections, j’ai commencé à avoir des doutes face au comportement des électeurs dans certains endroits. Le lendemain, quand on a commencé à compter les bulletins de vote, j’ai compris que les électeurs avaient massivement voté contre l’alliance PTr/MMM. J’avais pensé que nous allions avoir des difficultés, mais je n’avais pas envisagé une telle raclée. A 8h30, je savais que nous avions déjà perdu la bataille. Nous étions depuis vingt ans un bastion du MMM qui venait de tomber. Je me suis alors dit: qu’est-ce qui se passe ailleurs dans le pays? C’était comme on l’a dit, un vote sanction contre le PTr/MMM, pas un vote d’adhésion pour l’Alliance Lepep.
Comment avez-vous pris le fait que deux jours après la défaite Bérenger casse l’alliance PTr/MMM et renie Navin Ramgoolam?
—  J’ai été choqué comme tous les membres du BP, comme beaucoup de Mauriciens. Ce sont des choses que seul Bérenger peut faire et que je ne peux accepter. Quand Bérenger annonce qu’il renie Ramgoolam, Madan Dulloo lui dit au BP qu’on ne peut pas faire ça comme ça, du jour au lendemain. Madan a eu droit à une réponse cinglante de Bérenger et personne n’a osé le défendre. Mais Bérenger avait fait pire avant en mettant un bout de gâteau dans la bouche d’Anerood Jugnauth juste avant d’aller conclure l’alliance avec Ramgoolam.
Quand est-ce que vous avez commencé à prendre vos distances du MMM au point de demander à changer de place au Parlement.
— Tout a commencé avec l’interview que j’ai accordée il y a quelque jours à un journaliste du Défi Plus.
J’ai entendu dire que vos différends avec le parti remontaient à plus loin dans le temps. A des réunions de francs-maçons faisant partie du MMM ?
— Ah bon! Il y a des membres du MMM qui ont d’autres intérêts en commun que la politique et qui ont des relations sociales! Cela ne date pas d’hier. Ce sont des réunions sociales avec des gens qui ne sont pas tous membres du MMM. Ce sont des réunions et des échanges qui sont bénéfiques à la politique et au MMM.
Expliquez-moi comment le militant consensuel que vous avez été pendant quarante ans déclare subitement — et surtout publiquement — que Bérenger fait un one-man-show?
— Parce que de plus en plus Bérenger commence à dire n’importe quoi dans ses conférences de presse. Pendant la campagne électorale, je l’ai entendu menacer les travailleurs de l’industrie sucrière qui voulaient faire la grève. Je l’ai aussi entendu attaquer des journalistes. Face à cette attitude, je suis déboussolé.
Vous étiez peut-être déboussolé, mais vous étiez surtout silencieux!
—  Le problème, c’est qu’on découvre la déclaration de Berenger en même temps que la presse et il n’est pas possible de réagir. Comment peut-on réconcilier le Bérenger qui a toujours défendu les travailleurs de l’industrie sucrière et celui qui les menace quand ils veulent faire grève? Il y a eu beaucoup de dérapages de ce genre qui nous ont choqués. Et qui ont fait du mal à l’image du parti.
Vous n’avez jamais soulevé la question au sein du BP du parti le plus démocratique de Maurice?
— Qui au BP oserait dire à Bérenger: “To fine faire enn erreur, to pa ti bizen koz ça?” Personne. Qui oserait dire à Bérenger d’arrêter de transformer les conférences de presse du MMM en cours sur la politique internationale qui endorment tout le monde? Personne. Au lieu de parler des problèmes de Maurice, on parle de l’Ukraine, du Sri Lanka ou du Proche-Orient. Ce n’est plus possible. On se trompe de cible. On ne communique pas, on se ridiculise et le samedi soir la MBC montre Bérenger faisant son cours de politique internationale!
Comment en êtes-vous arrivé à l’insulte suprême: accuser Bérenger de faire un one-man-show?
—  Nous allions vers une nouvelle échéance électorale interne au MMM après la défaite du 11 décembre 2014. Il fallait remettre en question pas mal de choses et moi j’ai dit ce que j’espérais: revenir à une direction collégiale sans un leader qui devient la cible de tous et dont les moindres faux pas et dérapages sont exploités par nos adversaires.
Vous saviez que vous alliez payer bien cher cette interview!
— J’ai cru au départ qu’elle allait provoquer un débat et ça a été le cas. Et puis, bien vite, les rumeurs ont commencé à circuler annonçant que j’étais un “vendere lalit” qui allait rejoindre le Mouvement Liberater d’Ivan Collendavelloo. Tout cela parce que dans l’interview j’avais dit qu’Ivan avait raison et j’aurais souhaité son retour au MMM. Les faits ont prouvé qu’Ivan avait eu raison sur toute la ligne.
En ce disant, Jean-Claude Barbier, vous étiez en train de contester le leadership de Bérenger.
— Pas du tout. Je disais simplement que le leader du MMM se comportait comme un autocrate et qu’il fallait trouver un système pour permettre au BP de travailler comme une équipe. Pour moi, si le MMM ne fait pas ça, s’il ne se remet pas en question, s’il ne fait pas ce que j’appelle un rebranding, il va vers sa disparition. Le MMM ne peut continuer à fonctionner avec un BP dont les membres se figent quand le leader lève la voix et devient menaçant. J’ai vu des membres du BP se faire rincer systématiquement à cause de leurs interventions et les payer en n’ayant pas de tickets pour les élections. Au MMM, ceux qui ont des ambitions politiques ont intérêt à ne pas être dans les bad books ou les black lists du leader.
Vous aviez décidé de quitter le parti, car connaissant le leader vous saviez qu’il n’allait pas vous pardonner vos critiques.
— C’était un risque à prendre. J’ai cru qu’il allait, pour une fois, écouter et essayer de comprendre pour faire avancer le parti. Et quand Thierry Laurent, le journaliste, m’a contacté au téléphone, j’ai arrêté ma voiture et j’ai répondu à toutes ses questions en vidant mon sac. Je suis heureux de l’avoir fait, car j’ai dit ce que j’avais sur le coeur. Je me sens soulagé. Libéré.
Vous pensiez que les militants allaient vous comprendre, vous soutenir?
— Oui, je l’ai cru.
Mais aux élections du CC du MMM les militants ont voté massivement pour Bérenger, pas pour vous. Par conséquent, les militants — surtout ceux qui votent au MMM — aiment le style autocratique de Bérenger.
—   Avant de répondre à cette question, je souligne que dix personnes n’ont pas voté pour Bérenger au niveau du CC et cela l’enrage. Mais c’est vrai, les militants ont voté Bérenger en premier. Ce qui veut dire qu’il y a aujourd’hui au MMM plus de bérengistes que de militants. Cela veut dire que Bérenger est en phase avec les dirigeants du MMM, mais en déphasage avec les militants et son électorat. Je pense qu’il y a un gros travail à faire pour ramener les militants et l’électorat au parti. Ce travail passe par une direction collégiale, l’ouverture d’un dialogue de haut en bas du parti, l’acception des opinions différentes. Mais si on continue business as usual en rêvant que le gouvernement va se casser, c’est au moins dix ans d’opposition assurée pour le MMM et la mort assurée à terme.
Vous avez été suspendu des instances du MMM pour avoir tenu une réunion, pas pour les propos tenus dans la presse?
—  J’ai été suspendu sur des “provisional charges” du MMM. On m’accuse d’avoir tenu une réunion chez moi lundi dernier. Il n’y a pas eu de réunion chez moi ni lundi dernier, ni le lundi d’avant, je l’affirme. Maintenant, admettons que j’aie tenu une réunion chez moi lundi dernier. Est-ce que je n’ai pas le droit de faire une réunion chez moi sans l’autorisation de la direction du MMM? Mais cette réunion n’a pas eu lieu. Si jamais on peut prouver que cette réunion a eu lieu, je suis disposé à démissionner comme député! C’est grotesque que le MMM en soit arrivé à ce niveau. Je crois que la direction du MMM veut m’expulser avant que je ne démissionne pour essayer de marquer des points dans l’opinion publique.
Qu’allez-vous faire?
— Je m’en vais. Je quitte le MMM, mais je ne pars pas seul.
Vous allez où : au ML, au MSM ou au PMSD ?
—  Je vais d’abord siéger en indépendant au Parlement. Je ne veux pas m’asseoir derrière Bérenger et ses hommes au Parlement.
Pourquoi vous n’avez pas dit à Bérenger ce que vous avez fini par dire au Défi Plus ?
— J’ai essayé. Après les élections, j’ai demandé un rendez-vous à Bérenger pour lui dire tout ce que j’avais sur le coeur. Il a refusé de me recevoir, tout membre du BP que j’étais. Si je l’avais rencontré, je lui aurais dit toutes mes critiques et mes propositions sur le parti. Il ne m’a pas donné l’occasion de le faire et quand le journaliste m’a interrogé, j’ai tout déballé et je ne le regrette pas. Il fallait que quelqu’un le dise et je l’ai fait. Mais après ça, évidemment, je suis devenu l’ennemi numéro un de Paul Bérenger. Je ne vais pas lui laisser le plaisir de m’expulser, d’ici le début de la semaine je vais démissionner du MMM.
Vos camarades du MMM, que vous fréquentez depuis quarante ans, comment ont-ils réagi à tout ça?
—  C’est triste à dire: ils n’ont pas réagi. Ils ne vont pas me téléphoner. Ils ont peur de me parler de crainte que le leader ne le sache.
Vous êtes amer?
— Non, je vous l’ai dit : je suis surtout  triste. Mais même en dehors du MMM je continue à être ce que je suis, à croire dans certaines valeurs, à continuer le combat pour une société plus juste. Laissez-moi vous raconter une chose. En 1992, quand j’ai été élu conseiller municipal, j’étais employé de General Construction et on m’a demandé de choisir entre la politique et mon travail. Pour pouvoir continuer à faire de la politique au MMM, j’ai dû démissionner et j’ai passé quelques mauvaises années au niveau professionnel, mais je m’en suis sorti. J’ai le sentiment de me retrouver dans la même situation aujourd’hui : ou je ferme ma bouche et je reste au MMM ou j’exerce mon droit à l’opinion politique et je suis mis de côté, rejeté. Encore une fois, je dis que l’esclavage est terminé et je choisis mon droit à la libre expression.
Est-il possible d’envisager que vous alliez vous joindre à un autre parti politique?
— C’est une option que je n’écarte pas. Si je peux aller continuer le combat, que le MMM ne mène plus, dans un autre parti politique, pourquoi pas? Valeur du jour, le gouvernement actuel est en train de mettre en pratique une partie du programme du MMM.
Vous ne serez donc pas gêné de cross the floor.
— Si jamais cela se fait, ce ne sera pas du jour au lendemain. Pour le moment, je préfère siéger en indépendant dans l’opposition avec, peut-être, quelques camarades qui vont venir me rejoindre, pour continuer le travail que les militants attendent de nous.
Il n’y a pas de retour au MMM possible ?
— Non. Parce que la direction du MMM est allée trop loin avec ma “suspension” pour une accusation complètement fictive. Ma satisfaction, c’est que ma déclaration au journaliste du Défi a suscité un débat salutaire, qui continue. C’est ma consolation. Mais en ce qui me concerne, après tout ce qui s’est passé, je ne me vois pas rester au MMM. Et je le redis: je ne partirai pas seul.
Qui vient avec vous?
— Vous le découvrirez dans quelques jours.
Jean-Claude Antoine