L’essayiste Jean-Claude Guillebaud a donné hier sa conférence sur « Le commencement d’un monde » devant une salle comble et attentive à l’Institut Français de Maurice, à Rose-Hill. À travers cette accroche marquée par l’espoir qui est aussi le titre d’un de ses derniers livres, l’auteur appelle à une prise de conscience des transformations profondes que connaissent actuellement nos sociétés.
Évoquant le concept de “période axiale” défini par philosophe allemand Karl Jaspers à propos de l’apparition des grandes religions cinq siècles avant Jésus-Christ, Jean-Claude Guillebaud estime que nous vivons une période axiale d’une aussi grande importance depuis trente ans. Il rejoint en cela Michel Serre qui dit devoir remonter à la révolution néolithique pour trouver un tel phénomène. « Ce n’est bien sûr pas la fin du monde, mais la fin d’un monde… » s’exclame le conférencier convaincu que dans les périodes les plus difficiles de l’histoire, ce sont les optimistes qui ont sauvé le monde. Aussi affiche-t-il un optimisme de la volonté qu’il revendique, en préambule à son exposé.
S’il n’a pas trouvé de termes satisfaisants pour décrire les transformations que nous vivons, il propose en attendant de s’en tenir au mot “mutation”. « Chaque mutation a deux faces. Elle est à la fois porteuse de promesses extraordinaires et de menaces terribles. Nous vivons actuellement cinq grandes mutations en même temps. Nous n’en mesurons pas l’importance, et nous les croyons séparées alors qu’elles forment chacune le côté d’un même pentagone, c’est-à-dire qu’elles font système entre elles. »
D’ordre géopolitique, la première des grandes mutations fait suite à l’effondrement du bloc communiste et se caractérise par le décentrement de la modernité. L’idée selon laquelle l’occident incarne la modernité n’a plus de sens dans le monde d’aujourd’hui, où émergent de grands pays tels que la Chine, l’Inde ou le Brésil, où les cultures non occidentales ont beaucoup à dire et des idées à proposer.
Économique, la deuxième mutation est le phénomène de la mondialisation que le conférencier estime bien plus gigantesque qu’on ne le croit. Employant la métaphore du génie dans la bouteille chère au film muet Le voleur de Bagdad, il nous invite à imaginer que l’économie de marché est le génie tandis que la bouteille serait la démocratie. « Tant que le génie est enfermé dans la bouteille, c’est-à-dire que l’économie de marché est contenue et régie par la démocratie, tout va bien. Avec la mondialisation, le génie est sorti de la bouteille et il se rit des gouvernants qui lui courent après en tentant de l’amadouer avec des morceaux de sucre tels que la flexibilité du travail ou les avantages fiscaux, etc. ! » Toute la question reste de savoir comment parvenir à faire entrer à nouveau le marché dans la démocratie…