Jean-Clément Cangy a lancé hier son livre Le séga, des origines… à nos jours. Dans cet ouvrage d’une centaine de pages, il retrace la naissance du séga à la période de l’esclavage et son évolution à travers les grands noms qui ont marqué cette musique. De Ti Frer à Cassiya, en passant par Kaya et le groupe Latanier, chacun y a apporté sa touche pour faire du séga ce qu’il est aujourd’hui. L’auteur nous parle de la pertinence d’inscrire le séga au patrimoine mondial de l’humanité et regrette le mépris qui existe envers les ségatiers.
Qu’est-ce qui a motivé l’écriture d’un tel ouvrage ?
Il y avait nécessité de mettre en valeur et en lumière le séga, les ségatiers et les ségatières. « Nous n’avons point de totem, mais cela fait 300 ans que le séga attend », dit d’ailleurs le poète René Noyau. C’est un travail documentaire qui n’avait jamais été entrepris auparavant. Le séga, des origines… à nos jours raconte donc l’étonnante histoire de cette musique depuis l’esclavage jusqu’à son rayonnement actuel. Le séga constitue aujourd’hui un pan entier de notre patrimoine culturel national pluriel. Il en est même un des fondements. Il réunit aujourd’hui tous les Mauriciens dans un même élan unificateur et une même ferveur joyeuse.
“Le séga, des origines… à nos jours” s’inscrit dans la même lignée que “Ti Frer” et “Le Makambo du Morne”. Y a-t-il une quête identitaire dans vos écrits ?
C’est vrai qu’on peut trouver un fil conducteur entre ces trois ouvrages. Je retrouve mon identité dans la négritude, la créolité et le métissage. À voir les agissements des uns et des autres, je me demande parfois si ce pays est toujours le mien.
Même si au départ il trouve sa naissance au moment de l’esclavage, le séga appartient aujourd’hui à tous les Mauriciens. Les Bhojpuri Boys et Sona Noyan qui figurent dans mon livre chantent en bhojpuri sur des accords proches de la matrice du séga. Tout le monde chante et danse le séga. Les autorités ne se trompent pas en faisant du séga le point d’orgue de toute manifestation culturelle officielle. Le séga c’est l’Histoire. Il a sa place au patrimoine mondial de l’humanité de l’Unesco.
Lorsque vous avez co-publié en 1990 “Ti Frer” avec Marcel Poinen, vous parliez de la nécessité de mettre par écrit quelques tranches de notre oralité. Pensez-vous que notre patrimoine oral est mieux préservé aujourd’hui ?
Il y a des efforts qui sont déployés pour protéger le patrimoine oral. Dans la plupart des cas, il s’agit d’initiatives dispersées et pas assez concertées. Je sais qu’un enregistrement a été fait sur les pratiques musicales rodriguaises et qu’un autre est en cours sur les ségas typiques, les ségas traditionnels de Maurice. Mais en attendant, que de temps perdu pour la sauvegarde des histoires de Tizan, de Konper Yev ek Konper Zako, qu’on ne raconte plus aux enfants. Nous avons un patrimoine oral riche qu’il nous faut préserver.
L’île Maurice ne compte plus qu’un dernier griot, Marclaine Antoine, que nombre d’artistes consultent ou enregistrent. Il a un musée personnel riche et on trouve chez lui des instruments de musique ayant servi pour le séga qu’on ne voit plus ailleurs.
Dans le temps, Suschita Ramdin avait fait des films avec Marclaine Antoine sur le séga pour la télévision nationale, notamment sur les instruments de musique. Souhaitons que ces enregistrements ne se soient pas égarés quelque part.
Pensez-vous que le « melting pot des années 2000-2010 » auquel vous faites référence dans votre livre fait perdre son essence au séga d’origine ?
Il y a certes une perdition au niveau de la texture du séga typique, traditionnel. Encore que les groupes qui se produisent aujourd’hui dans les hôtels ont senti la nécessité de revenir au séga typique, traditionnel pour plus d’authenticité dans le premier volet de leur prestation. Mais parfois la mélodie ne suit pas et on compense avec le « tioulé » – ala mo vini, baré, alala… – et autres encouragements bruyants qui appauvrissent le séga.
Mais attention, le séga évolue. Les deux légendes vivantes du séga, Serge Lebrasse et Jean-Claude Gaspard, ont beaucoup apporté au séga de même que les anciens comme Cyril Labonne, le couple Roger et Marie-Josée Clency, Michel Legris pour ne citer qu’eux. Au regard de l’aspect multiforme de l’univers musical aujourd’hui, force est de constater l’ampleur du potentiel créateur des ségatiers.
Si ce foisonnement de styles hétéroclites semble de prime abord pouvoir se ramener à une série de variations disparates, voire divergentes, ce patchwork correspond plutôt, selon nous, à une manifestation démonstrative de l’inventivité des peuples des Mascareignes, qui ne cessent de redoubler d’ingéniosité technique, de virtuosité artistique et d’expressivité affective.
Quand nous écoutons aujourd’hui la présente génération, on découvre que certains ont opté pour une palette mariant plusieurs couleurs musicales, tandis que d’autres réaffirment leur ancrage dans les eaux vives d’un séga plus traditionnel.
Vous terminez votre livre en parlant du séga comme « expression d’une culture plurielle qui réunit notre population arc-en-ciel ». Pourtant, la présence d’un grand ségatier a été refusée sur une scène culturelle il n’y a pas longtemps. Pensez-vous que le mépris existe encore ?
Cela relève de la bêtise. Il fut un temps où des ségatiers comme Serge Lebrasse et Cyril Labonne étaient traités de « nwars cholos ». « Cholos mais pas moins beaux pour autant », dit ce grand poète de la négritude et du métissage qu’est Edouard Maunick, dont je reprends le poème Cholos dans mon livre.
Serge Lebrasse raconte dans le livre comment en dépit de préjugés tenaces, il a été encouragé par Philippe Ohsan qui dirigeait l’orchestre de la police à interpréter Madam Ezenn. Gérard Cimiotti relate aussi comment lors de mariages et fêtes on lui a interdit de jouer du séga et qu’un jour alors qu’il interprétait Ton Lamba Blanc du Malgache Henri Ratsimbasafy il a enchaîné avec Madam Ezenn contribuant à faire sauter les verrous du dédain et du mépris. Je croyais ce temps révolu. Ce que ces gens ne doivent pas savoir c’est qu’aujourd’hui il y a nombre d’études universitaires, de mémoires sur le séga… La dernière en date est une thèse de doctorat que prépare une Mauricienne née en France.
Quels ont été les obstacles à la réalisation de ce livre ?
J’ai travaillé presque 18 mois sur ce livre, fouillant les archives, rencontrant nombre d’artistes. Cet ouvrage m’a été inspiré par Pierre Argo, peintre et photographe, qui a accompagné le séga à différents moments de son évolution. Écrire est certes une volupté mais parfois c’est une souffrance… On est obligé de revenir 36 fois sur le texte pour traquer toute faute, toute coquille alors que des grands écrivains qui font aussi des fautes ont parfois un personnel qui travaille, voire même écrit pour eux, un comble et une imposture, comme dans le temps Alexandre Dumas, des maisons d’édition qui mettent à leur disposition une batterie de lecteurs et de correcteurs. Mais quand on publie un livre à compte d’auteur, c’est une autre paire de manches. On se retrouve seul face à son manuscrit.
Reste aussi à trouver le financement – souci que n’ont pas d’autres auteurs –, à envoyer des dossiers, à téléphoner à droite et à gauche, mais j’ai rencontré sur mon chemin des hommes et des femmes extraordinaires qui n’ont pas hésité à m’aider dont Philip Ah-Chuen, Cassam Uteem, Geneviève Tyack, Lindsay Morvan, Georgy Lam Vo Hee qui depuis l’Australie a tenu à me soutenir, Jan Maingard, David Isaacs, et des structures privées.
Alors que ce livre met en valeur et en lumière le séga, les ségatiers et les ségatières, que des aides de l’État existent, le ministère de la Culture et la Cellule Culture et Avenir ont joué aux abonnés absents et restent sans avenir pour des auteurs. Délit de faciès ? Délit d’opinion ? Quelle est cette discrimination qui ne dit pas son nom et qui frappe des auteurs ?
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Cyril Labonne : « On ne joue pas le séga on le vit »
Cyril Labonne, qui vit aujourd’hui en France, est un des pionniers du séga que Jean-Clément Cangy a interviewé pour la réalisation de son livre Le séga, des origines… à nos jours. S’exprimant sur une telle initiative, il est d’avis que cet ouvrage vient donner au séga la place qu’il mérite.
« J’espère que les jeunes musiciens qui veulent se lancer dans le séga le liront afin de comprendre ce qu’est réellement notre musique. Et qu’ils en tireront des leçons pour ne pas la dénaturer comme certains aujourd’hui », soutient Cyril Labonne. « On ne joue pas le séga, on le vit ! »
Comme d’autres, Cyril Labonne explique que le séga devrait être reconnu au plus haut niveau car il fait partie de « notre identité nationale ». Le chanteur regrette toutefois qu’il y ait de nos jours une surutilisation d’instruments électroniques dans le séga et que beaucoup de textes soient écrits à la légère. « Ce sont des choses à revoir si on veut que le séga s’exporte. »
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Le séga, des origines… à nos jours
Jean-Clément Cangy réalise avant tout dans son livre Le séga, des origines… à nos jours une collection pour le patrimoine. On y retrouve divers éléments constituant l’histoire du séga et qui pourraient servir de référence. Dans la préface, Jimmy Harmon parle d’un travail d’ethnomusicologie. Tout en retraçant l’histoire de cette musique née dans la douleur de l’esclavage, l’auteur rend un bel hommage à ceux qui ont lutté pour que le séga soit aujourd’hui accepté.
Mais il ne faut pas en rester-là. L’auteur propose la mise en place d’un ségatorium qui permettrait au séga d’avoir une meilleure exposition et être mieux répertorié. Le livre comporte également de belles images signées Kadrewel Pillay Vythilingum. Le séga, des origines… à nos jours est en vente en librairie à Rs 350.