Vendredi prochain, 20 septembre, prendra fin le mandat de son excellence Jean-François Dobelle comme ambassadeur de France à l’île Maurice. Avant son départ et entre ses visites d’adieu protocolaires, il a accepté de nous accorder une dernière interview pour faire le bilan de son séjour à Maurice. Un séjour qu’il juge riche à tous les points de vue.
Combien de visites d’adieu protocolaires un ambassadeur doit-il faire avant de quitter le pays où il a été en poste ?
En ce qui me concerne, je dirais une bonne vingtaine à Maurice.
C’est plus facile de dire adieu je pars, que de dire je viens d’arriver, je me présente ?
C’est plus triste de dire adieu, bien sûr. Surtout quand on a passé trois années passionnantes à Maurice. On ne quitte pas Maurice sans une certaine nostalgie, en tout cas en ce qui me concerne. C’est plus triste et c’est en même temps plus enrichissant parce qu’on a appris à connaître le pays, qu’on peut avoir une discussion, un dialogue plus nourri.
Je me suis laissé dire qu’on se battait au Quai d’Orsay pour venir représenter la France à Maurice, parce qu’il n’y pas une intense activité diplomatique et pas mal de belles plages ?
Je pense qu’il y a beaucoup de travail à faire à Maurice, plus d’ailleurs qu’on ne le croie. En ce qui me concerne, j’ai la faiblesse de croire que j’ai beaucoup travaillé. Mais si on se bouscule pour venir à Maurice, c’est à la fois parce que c’est un pays qui offre une qualité de vie indéniable, mais aussi parce qu’il y a des choses intéressantes à faire, compte tenu des liens qui existent entre nos deux pays. Il y a aussi la chaleur de l’accueil et la densité des relations.
Quel est le bilan général de vos trois années passées à Maurice ?
Pour moi, c’est un bilan très positif et des relations très étroites. Je pense que l’amitié qui existait entre nos deux pays quand je suis arrivé à Maurice existe toujours si elle ne s’est pas renforcée. Les liens se sont consolidés dans la plupart des domaines. Je vais vous donner deux exemples. Le premier est celui du nouveau terminal de l’aéroport international de Maurice. La France a contribué à cette réalisation à travers les aéroports de Paris avec un partenariat très réussi avec la Chine. Le deuxième exemple est la réalisation de l’autoroute Terre-Rouge /Verdun qui va permettre de décongestionner Port-Louis. Les gens qui partent du nord pour aller au sud et vice versa, n’auront plus besoin de traverser la capitale, ce qui fera un goulot d’étranglement en moins. Comme l’aéroport, cette autoroute va représenter un progrès important pour Maurice.
Si vous aviez eu la possibilité de rester plus longtemps à Maurice, vous auriez joué les prolongations ?
Je pense que oui. J’avais d’ailleurs demandé quelques mois de plus, mais je ne les ai pas obtenus parce que la règle est de trois ans à Maurice. Mais je serais volontiers resté un peu plus.
Est-ce que cette période de trois ans suffit pour connaître un pays ?
On a toujours des choses à apprendre à Maurice et je ne prétends pas tout connaître, loin de la. Mais disons que je me suis efforcé de découvrir le plus de choses en me rendant sur le terrain, en visitant le plus grand nombre d’entreprises, en rencontrant le maximum de gens de toutes les communautés. Cela m’a permis de découvrir et de comprendre beaucoup de choses, mais je ne prétends pas avoir une connaissance exhaustive de l’île.
Vous me disiez, il y a un an, que les relations entre nos deux pays étaient excellentes dans tous les domaines. Elles se sont encore améliorées depuis ?
Elles sont en tout cas certainement aussi bonnes qu’il y a un an. Je viens de parler du domaine économique avec le nouveau terminal de l’aéroport. Dans le domaine culturel, je pense que l’ouverture de la nouvelle université francophone des Mascareignes, dirigée par un Français, est également un élément important. Tout cela va dans le sens d’un renforcement des nos relations.
Vous m’aviez dit qu’un des couronnements de votre mission à Maurice aurait été la mise en place de l’accord de cogestion de Tromelin par la France et Maurice. Ce ne sera pas le cas. C’est un échec de votre mission ?
C’est un regret, en tout cas. J’aurais bien aimé quitter Maurice avec cet accord déjà appliqué. Comme vous le savez, la ratification par l’Assemblée nationale française a subi un retard parce qu’un député a souhaité qu’il y ait un débat sur le traité avec lequel il n’est pas d’accord.
Est-ce que ce député n’a pas raison de réclamer un débat ?
Je considère que non, mais c’est son droit. Le débat, qui devait avoir lieu au début de juillet, a été différé. Mais je vais continuer à plaider pour que l’accord soit examiné le plus tôt possible, avant la fin de l’année.
Est-ce que ce débat pourrait modifier certaines clauses du traité ou le traité lui-même ?
Je ne le pense pas sachant que les options de l’Assemblée nationale quand elle examine la ratification d’un traité sont limitées. Elle peut approuver ou rejeter le projet de traité mais pas l’amender, le traité relevant de la diplomatie et des privilèges de l’exécutif. Je continue à penser qu’il y a de très fortes chances pour que l’Assemblée nationale française ratifie le traité sur la cogestion de Tromelin…
Imaginons, pour les besoins de la discussion, que l’Assemblée nationale refuse de ratifier…
… je ne veux même pas imaginer la question.
Mais est-ce qu’il est déjà arrivé que l’Assemblée rejette un traité ?
C’est très rare dans l’histoire parlementaire française. Il y a eu, sous la quatrième république, en août 1954, un cas qui est souvent cité. A cette période, il n’y avait pas de majorité stable au Parlement et le traité qui instituait la Communauté Européenne de Défense n’a pas été voté. Mais c’est un cas rarissime. Dans l’immense majorité des cas, les accords et traités négociés par le gouvernement et présentés au Parlement sont ratifiés sans problème.
Espérons que dans ce cas il n’y aura pas d’exception pour confirmer la règle. En dehors de cet accord non encore ratifié est-ce qu’il y a eu d’autres ratages pendant votre mission à Maurice ?
Ratages n’est pas le terme que j’emploierais. Il y a eu des choses qui ne sont pas allées jusqu’à leur terme, certainement. J’ai plaidé pour lancer des négociations pour un accord pour l’entraide judiciaire en matière pénale et l’extradition. Les négociations commencées en 2012 ont été suspendues en 2013, mais j’ai bon espoir qu’elles reprendront.
D’autres regrets ?
J’aurais aimé que notre enveloppe consacrée à la coopération culturelle ne soit pas amputée comme elle l’a été depuis cinq ans et pas seulement à Maurice. Mais du fait de la réduction drastique de nos crédits, nous avons dû diminuer, de manière très significative, le nombre de bourses allouées à des étudiants mauriciens. J’espère que dans un avenir proche on pourra allouer un plus grand nombre de bourses. Ceci étant, dans d’autres domaines la coopération culturelle marche très bien et j’en veux pour preuve le rapprochement entre l’Alliance Française et l’Institut Français de Maurice, pour une mutualisation des moyens entre leurs bibliothèques au bénéfice de leurs utilisateurs. C’est un projet auquel je tenais beaucoup et qui s’est concrétisé. Dans la même veine, l’Alliance Française et l’Institut Français de Maurice vont organiser des manifestations culturelles conjointes, en commençant par un festival de bande dessinée.
Vous avez beaucoup mis l’accent sur la culture. C’est le meilleur moyen de resserrer les liens entre deux pays ?
Ne dit-on pas souvent que la culture rapproche les peuples, tout comme le commerce, d’ailleurs ? Mais je pense que la culture permet de dissiper des préjugés, des idées reçues et de mieux se comprendre.
Vous avez le sentiment de mieux comprendre aujourd’hui les Mauriciens et leurs complexités ?
Je le pense. En tout cas, j’ai beaucoup appris et je comprends mieux certaines choses qu’à mon arrivée.
Vous comprenez mieux le fonctionnement de la diplomatie mauricienne ?
Oui, certainement.
Je note la brièveté diplomatique de la réponse. Un peu de politique internationale pour continuer : comment expliquez-vous le fait qu’après avoir engagé son armée pour empêcher des islamistes de prendre le pouvoir au Mali, la France semble prête à renverser Bachar El Assad pour installer d’autres islamistes à Damas ?
La question est beaucoup complexe que votre résumé. Nous ne sommes pas pour que des islamistes prennent le pouvoir en Syrie. Mais, premièrement, il faut rappeler qu’au sein de la coalition nationale opposée au régime de Bachar El Assad, il n’y a pas que des islamistes. Il y a certes un noyau dur d’islamistes mais nous estimons qu’ils ne sont pas, fort heureusement, majoritaires et le président de cette coalition n’est pas un islamiste. Deuxième point : nous estimons que ce qui vient de se passer en Syrie, l’utilisation des armes de destruction massive, des armes chimiques, est extrêmement grave. Nous avons de très fortes présomptions que c’est bien le régime syrien qui les a utilisées et cela appelle une réaction.
Il faut réagir après l’utilisation des armes chimiques et se contenter d’observer quand on utilise des armes conventionnelles pour tuer des civils. Il y aurait donc des morts acceptables et des morts inacceptables ?
Je ne dis pas cela. Pas du tout. Bien sûr que toute mort est révoltante. Bien sûr que tout ce qui se passe en Syrie depuis deux ans est inacceptable. Mais il faut souligner que dès le départ plusieurs gouvernements, dont le mien, avaient tracé une ligne rouge en disant que si jamais des armes chimiques étaient utilisées en Syrie, il y aurait une réaction qui pourrait aller jusqu’au recours à la force. Visiblement la ligne rouge a été dépassée.
On avait annoncé des mesures de représailles et puis soudain, la situation diplomatique autour de cette question a changé et c’est Vladimir Poutine qui trouve une solution à laquelle se rallie Barack Obama. Comment le diplomate que vous êtes analyse ce revirement de situation ?
Je crois que la menace de recourir à des frappes aériennes contre une partie des forces armées du régime syrien a joué un rôle. Je pense qu’il n’y avait pas eu cette menace il n’y aurait pas eu cette espèce de coup de théâtre de la diplomatie russe. Nous allons voir ce qui va arriver, mais c’est un tournant politique majeur.
Vous êtes dubitatif sur le succès de l’initiative russe ?
Je suis prudent, très prudent même sur la suite de cette initiative de la diplomatie russe.
Est-ce que nous sommes en train d’assister à une passation de pouvoir géopolitique entre les grandes puissances que sont les Etats-Unis et la Russie ?
Je n’irai pas jusque-là, mais je dirais qu’on est certainement passé d’un système à une autre dans l’organisation du monde. Pendant la Guerre froide, nous avions clairement un monde bipolaire avec les Etats-Unis d’un côté et l’Union soviétique de l’autre. Avec la fin de la Guerre froide et surtout la dissolution de l’Union soviétique on a eu le sentiment de passer à un mode unipolaire avec la toute puissance des Etats-Unis, qualifiée par Hubert Védrine, ancien ministre français des Affaires étrangères, d’hyper puissance. On a eu des manifestations de cette hyper puissance au début des années 2000. Aujourd’hui, j’ai plutôt le sentiment que nous sommes dans un monde apolaire, sans pôle de puissance, qui l’emporte sur les autres.
Est-ce que Vladimir Poutine ne serait pas en train de construire son pôle de puissance ?
Je ne le pense pas. Ceci étant, il est clair que nous sommes en train d’assister à un réveil de la diplomatie russe. Mais je n’irais pas jusqu’à dire que la Russie va devenir un pôle de puissance. Cependant, c’est vrai que le système international est dans une phase de transition avec l’émergence de nouvelles puissances sans aller jusqu’à parler de monde bi ou tripolaires.
Revenons dans l’océan Indien, plus précisément à Madagascar qui, je vous l’avais déjà dit, ne semble plus beaucoup intéresser la France.
C’est une perception que je démens une fois encore. Nous n’avons pas à nous ingérer dans les affaires intérieures malgaches, ce qu’on nous reprocherait avec raison. Mais en même temps nous ne sommes pas du tout indifférent à ce qui s’y passe. Je peux même vous dire que la France a joué tout son rôle pour que le processus électoral soit de nouveau sur les rails. Les choses étaient assez alarmantes en juin et en juillet de cette année; aujourd’hui avec l’invalidation des trois candidatures qui nous paraissaient illégitimes, le processus est de nouveau sur les rails et nous espérons qu’il ira jusqu’à son terme et que les élections auront lieu comme prévu.
Qu’allez-vous faire à votre retour à Paris ?
Dans un premier temps comme j’ai des congés à prendre, je vais voyager un peu dans la région. Ensuite, il est possible que je sois affecté à Paris mais rien n’est encore décidé.
Quels sont vos souhaits : rester à Paris ou être affecté dans une autre ambassade de France ?
Tout va dépendre du poste qu’on me proposera. Si c’est un poste intéressant à Paris, je le prendrai sinon je demanderai un autre poste à l’étranger.
Qu’elle est votre définition d’un poste intéressant à Paris ?
Un poste qui marque un peu le couronnement d’une carrière…
Une direction ?
Oui, mais une direction portant sur des sujets que la personne intéressée maîtrise bien.
Est-ce qu’il y aurait un sujet ou un projet que vous auriez aimé évoquer dans cette interview ?
Oui, il y a un projet qui me tient à coeur dont j’aimerais parler. C’est la réhabilitation du Jardin de Pamplemousses, un des sites les plus prestigieux de Maurice et de la région. C’est un lieu historique et un lieu de mémoire qui devrait concerner tous les Mauriciens.
Vous avez le sentiment que ce n’est pas le cas ?
Non. Je dis simplement que c’est un lieu de mémoire qui doit être réhabilité parce que les jardins sont dans un état, on va dire, regrettable. Beaucoup d’articles de presse avec photos ont dénoncé, fort justement, cet état de choses. Nous avons proposé aux autorités mauriciennes que Culture Espace, une fondation française spécialisée dans la réhabilitation des jardins et monuments publics, puisse réhabiliter ce site. Sans que cela coûte de l’argent à l’Etat mauricien, mais dans le cadre d’un contrat de délégation de service public pour une dizaine d’années. Cette réhabilitation engloberait également celle du château de Mon Plaisir, également dans un état déplorable.
Quelles seraient les contreparties de ce projet pour Maurice ?
Il n’y en a pas. Ce serait un partenariat gagnant/gagnant puisque l’Etat mauricien conserverait la tutelle sur le jardin et recevrait chaque année une redevance de cette fondation. Nous avons fait une proposition aux autorités mauriciennes il y a quelques mois et nous espérons qu’elle sera acceptée et que le projet aboutira.
Vous m’aviez dit, au cours de notre dernière interview, que vous auriez aimé faire du théâtre. Est-ce que vous n’en faites pas déjà ? Est-ce qu’exercer la fonction de diplomate n’est pas un rôle de composition ?
Composition je ne sais pas, mais quelque part en représentation, oui. Je dirais en tout cas qu’il y a des points communs entre un bon acteur et un bon diplomate, ce que je ne prétends pas être. Dans les deux cas, il faut savoir communiquer et savoir faire passer le bon message, ce qui suppose une bonne maîtrise de l’expression et savoir susciter l’intérêt du public.
Vous venez de dire que vous prétendez ne pas être un bon diplomate.
C’est exact.
Est-ce vous n’êtes pas en train de me faire le numéro de l’acteur modeste mais génial ?
(Eclats de rire) Je vous laisse le soin d’en juger.
Nous arrivons au terme de cette interview avec une question plus personnelle. Nous n’avons pas beaucoup vu Mme Dobelle pendant les trois ans que vous avez passés ici. Est-ce que Mme Dobelle n’aime pas Maurice ?
Pas du tout. Ma femme, qui appartient au corps diplomatique, a servi dans beaucoup de pays et n’aime pas trop l’inactivité. Quand j’étais en poste au Canada, au bout d’un moment, elle avait repris du service à Paris. La même chose s’est produite à Maurice : au bout d’un certain temps elle a senti le besoin légitime de reprendre son travail à Paris où elle dirige aujourd’hui l’antenne du protocole à l’Elysée. Bien que je l’aie regretté, je ne pouvais pas l’empêcher de reprendre sa carrière professionnelle. Voila l’explication de son absence à Maurice.
La toute dernière question, monsieur l’ambassadeur, quelle est l’image que vous souhaitez que les Mauriciens gardent de vous ?
Je souhaiterais que l’on garde de moi l’image d’un diplomate impliqué dans ce qu’il fait et ouvert d’esprit. J’aimerais surtout que l’on garde de moi l’image d’un ami de l’île Maurice et de tous les Mauriciens.