Jean-Marc Lagesse effectue ses études primaires et secondaires au Lycée La Bourdonnais où il se distingue surtout pour ses aptitudes sportives. Après son bac, il passe deux ans en Afrique du Sud où il pratique des petits boulots pour se procurer de l’argent de poche. Rentré à Maurice, il est engagé comme moniteur de tennis au sein du groupe Beachcomber, ce qui lui permet de se découvrir un intérêt – qui va rapidement devenir une passion – pour le métier d’hôtelier.
Il effectue un stage en entreprise à Maurice avant d’aller étudier deux ans dans une des meilleures écoles suisses d’hôtellerie. À son retour au pays, il est embauché par Beachcomber, où il met en pratique tout ce qu’il a appris en Suisse. Il est affecté à plusieurs postes de l’entreprise et grimpe les échelons pour terminer comme directeur général du Dinarobin et du Paradis, dans la péninsule du Morne.
« En fait, j’ai vécu une importante partie de ma vie au Morne. C’est là que j’ai habité, que je me suis marié et que mes enfants sont nés et ont grandi. C’est aussi l’endroit où j’ai travaillé pendant trente ans. Comme on dit en anglais, l’hôtellerie n’est pas qu’un job mais a lifetime engagement ». Et puis, en 2012, les relations entre la direction de Beachcomber se gâtent, au point où Jean-Marc est amené à quitter l’entreprise, avec un golden handshake. Sur le coup, et même si la nouvelle alimente toutes les conversations du secteur privé, Jean-Marc Lagesse refuse d’en parler.
Est-ce qu’avec le recul du temps il accepte d’évoquer cette séparation professionnelle ? « J’en parle aujourd’hui sereinement. Je pense que dans la vie des entreprises, il arrive qu’à un moment les dirigeants ne s’entendent plus, les opinions divergent, qu’ils ne sont plus sur la même longueur d’onde. À partir de ce moment, le divorce devient inévitable et souhaitable pour les uns comme pour les autres. Certains divorces professionnels se passent mieux que d’autres, comme dans la vie. Aujourd’hui, plus d’un an après, je regarde tout ça avec beaucoup de positivité. »
Ce n’était pas le cas au moment où cela s’est passé. « Comme dans tous les divorces, même si on parvient à accepter mentalement que c’est la seule issue, le jour où cela se passe ce n’est pas facile. C’est un grand bouleversement dans la vie d’un être humain et de sa famille. »
Après trente ans d’une manière de fonctionner dans une grande entreprise, comment se retrouve t-on le lendemain du divorce ? Malheureux ? Désarmé ? « Ni l’un ni l’autre en ce qui me concerne. Je n’étais pas tout à fait désarmé puisque ma femme, Virgine, et moi avions déjà notre petit hôtel, Lakaz Chamarel, ce qui m’a permis de rester dans mon domaine, dans mon secteur d’activité professionnelle. Et puis, j’ai ouvert ma boîte de consultant en hôtellerie et j’ai travaillé en étroite collaboration avec Booshan Ramloll sur son projet Koki Bay avec l’architecte Jean-Marc Eynaud. C’était un projet passionnant qui m’a permis d’approfondir mes connaissances dans le domaine de l’hôtellerie. »
N’aurait-il pas été plus simple de chercher un emploi dans un autre groupe hôtelier ? L’hôtelier chômeur a-t-il eu des propositions de travail ? « Je voulais d’abord me donner un temps de réflexion, mettre de l’ordre dans mes idées, prendre du recul. Mais j’avais aussi envie de travailler à mon propre compte. Il y a eu, allons dire, quelques semblants d’approche non officielles qui ne se sont d’ailleurs jamais matérialisées. Par ailleurs, j’étais focalisé sur le projet Koki Bay. Quand au milieu de l’année dernière Jean-Marc Vallet, du groupe Constance, m’a approché pour me proposer de diriger un des hôtels de son groupe aux Seychelles, j’ai demandé à voir le produit. Et quand j’ai découvert Constance Ephelia, j’ai été immédiatement séduit et enchanté. »
Constance Ephelia est un 5-étoiles situé sur plusieurs centaines d’hectares à Port Glaud sur l’île principale de l’archipel. C’est le deuxième hôtel que possède le groupe Constance aux Seychelles, après le Lemuria sur l’île de Praslin. Avec deux hôtels à Maurice, aux Seychelles, aux Maldives et un à Madagascar, ce groupe mauricien – et ses associés locaux – est en train de se faire une place de choix sur la carte hôtelière de l’océan Indien.
Est-ce la même chose de gérer un hôtel à Maurice et aux Seychelles ? La différence géographique ne change-t-elle pas la donne ? « À la base c’est le même métier de directeur d’hôtel. La différence géographique pourrait changer la donne mais pas aux Seychelles. J’avoue que je ne suis pas dépaysé dans la mesure où aux Seychelles on a le même climat, la même langue kreol. Je ne l’ai pas été non plus au niveau produit parce que le Constance Ephelia a beaucoup de traits qui se rapprochent de mon précédent poste dans une grande organisation hôtelière avec de grosses équipes et un niveau cinq étoiles. Mais ici j’ai un hôtel qui a deux plages et une colline sur laquelle nous avons un produit villas exceptionnel qui surplombe la mer. »
Mais par rapport à Maurice, la différence aux Seychelles se situe au niveau du personnel. « Contrairement à Maurice, le personnel vient des quatre coins du monde et il est composé de plus d’une vingtaine de nationalités. Nous travaillons avec 750 personnes pour 350 chambres, celles des villas comprises. Il est intéressant de savoir que Constance Hotel a pris l’engagement avec les autorités locales que 60% du personnel de l’hôtel seront seychellois. Et les 40% restants viennent de pratiquement tous les pays du monde, de la Chine au Sri Lanka, en passant par le Nigeria, la Malaisie, l’Afrique du Sud, Maurice, La Réunion, l’Europe. »
Cette diversité du personnel complique-t-elle la vie du directeur général de l’hôtel ? « Je le croyais au départ car j’ai longtemps travaillé avec une majorité de Mauriciens et quelques expatriés. Je trouve que cette diversité est fantastique au niveau expérience humaine et pas compliquée. Nous avons affaire à des professionnels qui respectent leur part du contrat et qui deliver the goods. Le challenge est certainement plus important ici pour moi, car dans le fonctionnement de Constance beaucoup de responsabilités reposent sur le directeur de l’hôtel. Le challenge est plus grand dans la mesure où nous ne sommes pas à Maurice, donc à l’étranger on est un peu seul sur notre bateau. Je dois avouer que les actionnaires seychellois de l’hôtel sont très présents et me sont d’une grande aide. »
Ils sont plus présents que les actionnaires d’un hôtel à Maurice ? « C’est un autre type d’engagement et de présence. De mon côté c’est un super challenge car je viens d’un groupe où j’avais travaillé pendant trente ans, au risque d’être un peu confondu avec la marque. Ici je dois montrer que je suis un professionnel qui connaît son métier. J’ai un produit qui me permet de m’exprimer, où je travaille à fond. »
Qu’est-ce qui est le plus difficile pour le directeur général de Constance Ephélia ? « C’est de rassembler toute une grosse équipe vers un objectif précis. Il faut arriver à ce que tout le monde travaille ensemble et adhère à la même philosophie. Je crois que tout cela est en train de se passer lentement mais sûrement. »
Comment cela se passe-t-il au niveau familial pour un directeur d’hôtel mauricien qui travaille aux Seychelles ? « Heureusement que les Seychelles ne sont qu’à deux heures et demie de vol de Maurice ! On s’est organisés, ma femme s’occupe de la gestion de Lakaz Chamarel, j’ai une fille qui travaille déjà, une deuxième qui est en études et une troisième qui va passer son bac cette année. Ma femme vient une fois par mois passer une semaine avec moi. Ce n’est pas toujours facile, d’autant que c’est la première fois que nous sommes séparés sur une longue période. Mais pour réussir professionnellement, il faut toujours faire quelques sacrifices. »
Le contrat de directeur général de Constance Ephelia est de trois ans. Jean-Marc Lagesse pense-t-il déjà à un éventuel renouvellement ? « Pour le moment j’ai la tête dans le guidon, le temps passe très, très vite. Je me plais ici, les Seychelles sont un pays magnifique avec un peuple sympathique et accueillant et intelligent. En temps et lieu, je me poserai la question du renouvellement du contrat. »
Pour conclure, peut-on dire qu’il peut y avoir une vie professionnelle après avoir quitté une entreprise où l’on a passé trente ans ? « Effectivement. Il y a une vie professionnelle après ça, une bonne vie même. Je sors renforcé car les épreuves permettent à l’homme de s’endurcir et même de s’améliorer. C’était une belle épreuve et je pense que tout cela a été extrêmement positif pour mon cheminement personnel. »