Notre invité de ce dimanche est le Dr Jean-Marie Virapoullé, deuxième adjoint au maire de la ville de St-André, La Réunion. Dans cette interview réalisée le week-end dernier, Jean-Marie Virapoullé nous partage sa vision de la politique réunionnaise, des problèmes socio-économiques de l’île-soeur et de la coopération avec Maurice. Nous tenons à remercier le Dr Niven Dyall, médecin mauricien installé à La Réunion, qui a organisé l’interview que vous allez lire.
A La Réunion, en politique, les anciens sont toujours en place ou reviennent après avoir quitté le jeu. Est-ce que cela signifieque les anciens politiciens sont irremplaçables ou que les jeunes ne font pas le poids ?
— Nul n’est irremplaçable, que ce soit en politique ou dans n’importe quel autre domaine. Mais je crois qu’il y a eu certainement une déception de la majorité de la population réunionnaise lors du renouvellement de la classe politique, notamment lors des élections régionales. La population n’ayant pas obtenu satisfaction il y a donc un retour vers les anciens comme Jean-Paul Virapoullé ou André Tien  Ah-Koon, ou encorePaul Vergès toujours présent. Nous nous trouvons dans une phase politique intermédiaire où la population réunionnaise reconnaît les qualités des anciens et est en attente d’un renouvellement.
Pourquoi est-ce que la jeune génération de politiciens réunionnais n’est pas parvenue à s’imposer ?
— A mon avis — et je parle de manière générale —, cette jeune génération est trop dans l’image, dans l’affichage, dans la com, pas assez dans le concret et ça pose un problème. On affiche de grands projets pour gagnerdes élections et puis derrière il n’y a rien qui avance. Résultats des courses les électeurs se disent que les anciens avaient du répondant. Après il faut voir que nous sommes dans un contexte de crise internationale, nationale et locale et les électeurs changent d’élus quand ils ne sont pas satisfaits.
C’est difficile de porter le nom de Virapoullé quand on veut faire de la politique à La Réunion ou c’est un avantage ?
— Tout d’abord, c’est une fierté de porter ce nom. Je suis conscient de l’importance de ce nom qui me permet de me faire plus facilement connaître que les autres. Mais le chemin de la reconnaissance politique est tout aussi, voire plus difficile, quand on porte ce nom. On doit travailler deux fois plus pour se faire reconnaître à cause de la comparaison. J’ai 44 ans, je suis médecin et je fais de la politique depuis quinze ans. J’ai été élu puis battu, j’ai eu ma traversée du désert en 2008 et pendant six ans j’ai été le représentant de l’opposition à St-André, — mon père ne voulant plus sereprésenter. Cela a été dur, mais enrichissant pour moi, et je crois que c’est là que j’ai commencé à me faire un prénom.
Vous êtes entré en politique parce que vous portiez le nom Virapoullé ?
— Pas du tout. Mon père m’a toujours dit qu’il ne souhaitait pas que je fasse de la politique, que ce n’était pas une obligation. J’ai fait médecine, mais je baignais dans le milieu politique et progressivement, naturellement, je me suis engagé. A moi maintenant de faire mon chemin, un peu encombré d’embuches à cause de mon nom.
Aujourd’hui, vous êtes le deuxième adjoint du maire de St-André, qui est votre père. Est-ce que votre but politique ultime est de prendre un jour la place de votre père ?
— Mon but est de faire en sorte que ceux qui m’ont élu se retrouvent dans l’action de l’équipe en place à St-André. Après, si on a réussi et que si en 2020 il y a une opportunité pour la mairie, je me présenterai. Mais je ne cours pas derrière le mandat. Je suis conscient qu’il y aura plus loin des victoires et des défaites, ce qui est le lot normal de la vie d’un homme politique. Mais ce que je souhaite, c’est contribuer à faire évoluer ma ville et mon île : c’est ça mon objectif.
Vu de Maurice, les résultats des différentes élections sont assez compliqués à analyser. Pour la présidentielle, La Réunion vote à gauche et pour les autres scrutins elle choisit la droite, au contraire de ce qui se passe en France. Quel est le lien politique des Réunionnais avec la France ?
— De par sa composition socio-économique, La Réuniona tendance à voter socialiste pour la présidentielle. C’est le cas de la commune de St-André qui élit un président de gauche et un maire du centre droit qui fait partie de l’UDI (Union des Démocrates et des Indépendants, parti formé par Jean-Louis Borloo). Cela parce que l’électeur réunionnais se retrouve plus dans l’homme que dans les partis, d’autant plus que depuis quelque temps il n’y a pas eu un homme de droite de grande envergure, à l’échelle nationale française. Localement, le parti intervient, maissurtout la qualité de l’homme qui le représente et de son projet politique. A La Réunion, les lignes de partage politiques entre la droite et la gauche sont de plus en plus difficiles à cerner, même pour les politiques réunionnais. Les anciens sont revenus parce que les nouveaux étaient surtout des hommes de bureaux et pas de terrain, des hommes qui n’ont pas de relation privilégiée avec la population. Ce n’est pas l’âge qui compte, mais le lien affectif et la capacité d’avoir une écoute de la population et des projets d’envergure pour la ville et l’île.
Quelle est la situation socio-économique actuelle de La Réunion ?
— C’est une île qui se développe avec des fonds nationaux et européens pour les infrastructures et le logement, mais c’est aussi une île qui a un taux de chômage très important, près de 40% de la population active. Elle a également une jeunesse qui est en grande partie désoeuvrée par manque de formation et d’emploi. Nous sommes dans une situation socio-économique assez inquiétante et ambivalente. C’est-à-dire qu’il y a une partie des jeunes qui réussissent leurs études, ont des diplômes, obtiennent de l’emploi, mais cela reste une petite minorité. La grande partie des jeunes reste sur le carreau faute de diplômes.
Mais le système éducatif est gratuit et malgré ça il ne produit pas des jeunes diplômés pour décrocher des emplois ?
— Le même problème se pose en France, à cette différence près que nous avons une population qui est beaucoup plus jeune. Le système éducatif français est en faillite et nous avons du mal à la réformer en raison d’un corporatisme important dans ce secteur qui bloque toute tentative de changement. Aujourd’hui, le taux d’enfants qui ne savent pas lire et écrire à l’entrée du secondaire est important et on fait les élèves monter de classe d’année en année parce qu’on n’a pas le choix. On pâtit plus de la faillite du système éducatif français à La Réunion qu’en France. L’économie, aidée par les subventions, est assez dynamique. Il y a des entreprises qui réussissent à La Réunion et dans l’océan Indien, mais ce n’est pas suffisant pour absorber le chômage des jeunes. Maintenant, il faut comparer ce qui est comparable, nous bénéficions aussi du fait que nous sommes Français et comparés à certains de nos voisins de la zone océan Indien on se dit qu’en fin de compte on n’est pas aussi mal lotis que ça. Personne ne meurt de faim à La Réunion qui possède un système de santé très performant et un système social qui permet d’accompagner les personnes en difficulté. Donc, la situation est difficile, mais nous sommes quand même heureux d’être Français dans ce contexte international et national compliqué.
Depuis que je suis arrivé à La Réunion, j’entends dire que le système social est tellement bien fait qu’il n’encourage pas le Réunionnais à tout faire pour aller chercher du travail.
— C’est un point important et je vous remercie de le soulever. Ce point c’est l’équilibre entre les revenus dits d’assistance ou du social et les revenus de l’activité. Il y a de l’emploi pour les jeunes non qualifiés, mais le problème est que les revenus du travail sont moins importants que ceux de l’assistance. Lorsque le Réunionnais, qui a la possibilité de prendre un emploi, constate qu’il sera mieux loti s’il ne travaillait pas, cela l’encourage à rester au chômage. C’est un des noeuds du problème de La Réunion.
Et comment est-ce qu’on défait ce noeud ?
— Encore une bonne question dont on ignore encore la réponse.
Quelle est votre solution à vous, politicien, qui veut contribuer au développement de sa ville et de son île ?
— Pour moi, il faut stimuler le revenu du social et celui du travail. C’est un principe qu’il faut mettre en forme sur le plan juridique. On a d’ailleurs commencé dans cette voie avec le Revenu Social d’Activité (RSA) qui consiste àcumuler les revenus d’assistance et de travail. Il faut aller de plus en plus vers ça pour que les gens mettent les pieds à l’étrier, sinon la situation ne changera pas dans la mesure où l’on peut cumuler les différentes aides sociales. L’idée est de compléter le revenu de l’aide sociale par le revenu du travail pour relancer l’activité économique.
Est-ce que les Réunionnais, nourris à l’aide sociale, vont accepter cette idée ?
— Les Réunionnais veulent travailler, mais ils ne vont pas le faire si on ne les encourage pas. D’ailleurs, le rendement des Réunionnais au travail est bon et on me dit même que dans la construction et les travaux publics il y a un meilleur rendement que chez vous à Maurice. Ce n’est pas le Réunionnais qui n’est pas bien, c’est le système qu’il faut changer. Et d’ailleurs, permettez moi de signaler que quand les Mauriciens viennent s’établir à La Réunion par les liens du mariage, ils font eux aussi le comparatif et rentrent dans le système de l’aide sociale. C’est le système qui estpervers.
Mais ce système existe depuis des années ?
—  Effectivement, il date de la première présidence de François Mitterrand avec le RMI et c’est là que tout a basculé et que le revenu dit social est devenu plus important que le revenu de l’activité.
Je comprends maintenant pourquoi les Réunionnais votent socialiste à la présidentielle !
—  Mais lorsqu’on fait de l’escalade dans le social, on atteint rapidement les limites et, à un moment donné, cela freine l’activité. C’est une politique nationale perverse qui a des effets négatifs à La Réunion et en France.
Vous pensez qu’on pourra un jour convaincre les Réunionnais à accepter de changer cette politique ?
— Nous n’avons pas le choix et les réformes doivent être faites. Elles l’ont été dans d’autres pays de l’Union européenne, elles se font progressivement en France. Elles sont mal acceptées, mais on n’a pas le choix et elles se feront à La Réunion et nous en profiterons.
Vous êtes optimiste quant à l’avenir de La Réunion ?
— Je le suis parceque je pense que nous avons des atouts, que la vie est un cycle, que nous sommes dans une ère de changements et que nous avons un potentiel à utiliser. Je suis optimiste, en soulignant qu’il faut être innovant pour réussir. J’ai été président de ce que l’on appelle ici l’Intercommunalité il y a six ans et à ce titre j’ai créé la plus grande zone franche urbaine de l’ensemble de l’Est de La Réunion avec trois communes concernées et trois mille hectares. Sur cette lancée, je propose, à l’instar du président actuel de l’UDI, Yves Jégo, que La Réunion devienne une île zone franche. Cette “révolution fiscale” constitue un levier de développement économique source de création d’emplois pérennes et intéressant sur le plan de la rémunération. L’île “free tax”n’estpas un rêve, mais un projet réaliste que nous souhaitons défendre avec force. Il faut que nous soyons innovants et que nous utilisions mieux les crédits européens, qui sont importants pour notre développement.
Y-a-t-il du gaspillage de ces crédits européens ?
— Il y a éffectivement du gaspillage à mon avis.
Des détournement de ces fonds ?
— Je pense qu’à La Réunion, comme partout ailleurs dans le monde, il y a des choses qui ne sont pas forcément claires. Ne connaissant pas ce dossier, je suis mal placé pour en parler. Mais en tout état de cause, il y a du gaspillage et parfois de l’argent mal orienté. Ce n’est pas un problème d’argent, mais un problème d’orientation des fonds publics et d’idées de projets.
Qu’est-ce qu’un politicien réunionnais comme vous pense de la montée du Front National ?
— Il est inquiet, bien qu’à La Réunion l’adhésion au FN soit limitée, mais n’est plus un phénomène marginal. Il est en train de s’étendre, mais est beaucoup moins important qu’en France.
Cette petite extension vous inquiète ?
— Oui, parce que la montée du FN correspond à la montée du racisme et en temps de crise elle perdure et se développe.
Mais La Réunion est une île multiraciale…
— Oui, mais La Réunion bénéficie de l’arrivée de nouvelles populations venant de Mayotte, qui sont françaises. Mais quand vous avez un afflux de personnes qui sont en difficultés, qui ont des problèmes sociaux et n’ont pas les mêmes habitudes de vie, ce n’est pas forcément bien accueilli. Et cette situation fait progresser la montée du FN à La Réunion et Mme Le Pen a bénéficié d’un pourcentage de votes significatif pour les récentes élections européennes.
Comment est-ce qu’un Réunionnais vivant à La Réunion peut voter FN ?
— Comme le Français métropolitain, il s’enferme sur lui-même et rejette les autres. C’est vrai que nous sommes une île multiraciale, mais lorsque vous avez des gens en nombre important qui arrivent dans votre pays, qui est dans un contexte social difficile, et que ces gens ont une culture différente, cela donne des arguments au FN.
Nous parlons des Mahorais. Combien y a-t-il à La Réunion ?
— Le Réunionnais vous dira qu’il y en a de plus en plus. Je n’ai pas les chiffres pour l’ensemble de l’île, mais je sais qu’ils représentent à peu près dix pour cent de la population de St-André qui compte 55,000 habitants.
Les Mahorais sont une menace pour les Réunionnais?
— En aucun cas. Nous le prenons comme une richesse additionnelle, mais il faut l’expliquer aux Réunionnais. Il faut surtout que chacun fasse un pas vers l’autre et comprenne le sens du mot intégration. C’est la raison pour laquelle aux dernières élections, sur la liste UDI de la mairie de St-André, nous avons fait le pari d’inclure une candidate d’origine mahoraise. C’était une première à St-André et cela démontre que la présence des Mahorais à La Réunion n’est pas un faux problème, mais une situation qui demande un programme approfondi d’explication et d’intégration. Il faut souligner une chose que l’on a tendance à oublier dans ce débat : les Mahorais sont Français comme les Réunionnais. Il faut aussi que La Réunion participe au développement de Mayotte, ce qui pourrait, à terme, réduire l’immigration vers notre île.
En tant qu’adhérent de l’UDI, vous devez rigoler de ce qui se passe actuellement au seinde l’UMP ?
— Non, je ne rigole pas parce que c’est toute la classe politique française qui est éclaboussée et discréditée avec cette affaire. Cela m’inquiète et cela m’attriste. Maintenant il y a plusieurs affaires judiciaires qui doivent suivre leur cours et je ne ferai pas de commentaires.
Est-ce que cette affaire peut influer sur la vie politique réunionnaise ?
— L’UMP, principal parti de droite français, est en décomposition et il y aura forcément une recomposition, avec ou sans Nicolas Sarkozy. Je ne crois pas que l’UMP va résister à ce choc. Mon sentiment est qu’il n’y aura plus un grand parti de droite, mais deux ou trois partis avec des hommes de qualité au sein de l’UMP qui vont créer de nouveaux partis ou mouvements.
Quel est votre regard sur la France socialiste présidée par François Hollande ?
— C’est pour l’instant un navire sans capitaine et je n’innove pas en le disant, puisque c’est le sentiment d’une grande partie de la population française. Elle voulait un nouveau président qui représente dignement la France dans l’Europe et représente un poids par rapport à l’Allemagne. Ce n’est pas du tout le cas. Hollande s’est plié dès qu’il est arrivé au pouvoir et aujourd’hui ses orientations ne sont pas mises en oeuvre. C’est l’Allemagne qui nous impose toutes les orientations au niveau européen. C’est donc un bateau sans capitaine…
Qui vient de lancer un projet de redéfinition géographique des régions françaises. Est-ce que La Réunion est concernée par ce projet ?
—Oui, nous le sommes. Encore que l’on ne sache pas trop ce que ça va donner pour notre île. L’intention de regrouper des régions — à condition que ce soit cohérent — n’est pas forcément une mauvaise chose. Maintenant, est-ce que ça va changer véritablementle devenir politique de la France, je ne le pense pas. Mais il ne faut pas que ce soit un nouveau gadget politique que l’on présente pour masquer autre chose. Ce qu’on ne connaît pas encore, c’est l’orientation de la stratégie de François Hollande pour l’outremer. Mais dans la mesure où le président français vient très prochainement en visite à La Réunion, et qu’il a souhaité s’arrêter à St-André, nous aurons l’occasion de lui poser la question et de lui présenter les orientations fortes pour le développement de l’Est de La Réunion.
Suivez-vous l’évolution de la situation politique à Maurice?
—   Je suis la politique de loin. Je me pose des questions quand je vais à Maurice ou que je rencontre des amis Mauriciens ici sur la politique mauricienne pour essayer de la comprendre. Chez vous, comme chez nous, ce sont les mêmes qui sont les leaders depuis des années. MM. Bérenger, Ramgoolam et Jugnauth, père et fils, se partagent le pouvoir depuis des années. 
L’antagonisme d’antan entre les Mauriciens et les Réunionnais existe-t-il encore?
—  Il y a toujours eu un petit antagonisme — surtout au niveau sportif au moment des Jeux des îles — mais il ne faut pas oublier que les Mauriciens et les Réunninnais sont des cousins naturels. Et nous avons un destin commun.
Est-ce que la coopération entre La Réunion et Maurice fonctionne bien?
— Elle ne fonctionne pas assez. Il y a un peu de freinage à différents niveaux: les règlements ainsi que le fait que nous soyons Français et que les relations avec les pays étrangers sont régies par le ministère de l’Outre-Mer. Il y a définitivement un certain nombre d’éléments qui sont bloquants. Mais je pense qu’avec le temps ces freins seront levés parce qu’autant l’Europe et la solidarité européenne sont nécessaires pour notre développement, autant dans le temps cette solidarité va être de plus en plus limitée. Donc, nous devrons nous ouvrir vers la région océan Indien et c’est tant mieux pour La Réunion. Par ailleurs, il y a entre Maurice et La Réunion une complémentarité qu’il faudra mettre en avant. Après il y a des alliances entre groupes mauriciens et réunionnais qui vont se faire dans le temps. Avec le temps, niveau économique et politique, je pense que les conditions seront réunies pour une véritable coopération Maurice/Réunion beaucoup plus importante qu’à l’heure actuelle.
Je reviens à une question du début pour terminer. Quand je reviendrai vous voir, en 2020, vous aurez pris la place de votre père comme maire de St-André?
— Quand vous reviendrez me voir en 2020, j’aimerais pouvoir vous dire que je suis satisfait du travail que j’aurais fait en tant que deuxième adjoint au maire de St-André, dans le cadre de la mission que m’a donnée la population. Que j’aurai le sentiment d’avoir accompli mon devoir. Après, que je soisélu ou pas aux prochaines élections, c’est une autre affaire.