À 70 ans, Jean Michel de Senneville a remporté le titre de champion du monde de saut à la perche dans sa catégorie d’âge lors du championnat du monde “Masters” organisé à Malaga, en Espagne, du 5 au 16 septembre dernier. Il est encore sous le coup de l’émotion et refuse « de gâcher la fête » en étant négatif. Il a néanmoins accepté de faire un survol de son parcours et de jeter un regard sur la société mauricienne. Pour lui, Maurice est un « modèle de paradoxe où on réussit à créer une dictature au sein de la démocratie ».

Être champion du monde du saut à la perche dans la catégorie des 70 ans n’est pas une mince affaire. Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?

Vous pouvez réaliser que quelque part, derrière ce cheminement, il y avait ce besoin de remplir un vide en moi. L’île Maurice, c’est mon pays. Je me souviens qu’en 1983, j’étais en Afrique du Sud. Je reviens à Maurice à la suite d’un appel de Gaëtan Duval. Il me demande de voir ce que je peux faire pour le pays, ce qui m’amène à faire la rencontre de sir Anerood Jugnauth, qui me réfère à Bhinod Bacha. À l’époque, il n’y avait pas d’ambassadeur, ni de chargé d’affaires, ni de Trade Commissionner en Afrique. J’ai rédigé moi-même une lettre d’accréditation, qu’il a signée. À partir de ce moment, sans aucune aide gouvernementale et à partir de mes propres finances, j’ai réalisé ce que l’agence Reuters avait qualifié de plus grosses missions d’investissement et de commerce interfrontaliers à cette époque. Dans un discours que j’ai prononcé lors d’une de ces missions en Afrique du Sud, j’avais parlé de sir Anerood Jugnauth comme du « Rambo du développement économique » de Maurice. C’est de là que sort ce terme Rambo. Tout cela pour dire que Maurice m’est très cher et que quand les choses ne vont pas bien, cela nous fait très mal. Après de nombreuses péripéties, j’ai décidé, il y a trois ans, de reprendre la compétition et me suis demandé pourquoi pas la perche, après une absence de 52 ans. J’ai en effet été champion de Maurice en 1967. Lorsque j’ai essayé de me couper de tout pour mon équilibre mental et de ne pas être impliqué sur une base personnelle dans ce qui se passe dans le pays, je peux vous dire que cela m’a coûté très cher sur une base personnelle. Me couper de mes activités n’était pas une chose facile. Maintenant, je réalise qu’un vide dans ma vie avait été créé. D’où cette envie persistante de revenir à une activité susceptible de m’occuper totalement. C’est-à-dire le sport. Quelque part, c’était une activité solitaire et je me retrouvais face à moi-même avec pour mission la maîtrise corporelle. Petit à petit, j’ai vu le progrès. Il fallait avoir un focus. Il y a deux ans et demi, le championnat mondial de Malaga pour ceux âgés de plus de 35 ans entre dans la ligne de mire. Cela était devenu une idée fixe. Je n’étais pas prêt pour Perth, qui accueillait ce championnat à ce moment. À partir de là, j’ai suivi tout un programme avec un “schedule of training” auquel il fallait ajouter la gestion des blessures, la nutrition, etc. À partir de ce moment, je suis champion du monde. C’est ma seule motivation. Il fallait dès deux ans avant la compétition « go for the win ». J’ai été le premier inscrit trois mois auparavant. Treize compétiteurs se sont par la suite enregistrés. J’ai pris le temps nécessaire pour découvrir tous mes compétiteurs, leur parcours, leurs habitudes, leurs progressions, leur manière de sauter. Cela m’a aidé définitivement. C’est fort de tout cela que je suis entré dans la compétition. J’ai commencé sur 2 m 90, que je passe comme une fleur. Je vais directement sur 3 m, que je réussis également. Je suis allé directement sur 3 m 10. Ce qui a crispé quelque peu le principal compétiteur que j’avais repéré. Il a manqué son premier essai à 2 m 90. Nous avions été ex aequo jusque-là, sauf qu’il a cassé une fois. C’était un moment indescriptible.

C’était donc un long cheminement ?

On ne peut être champion en un jour. C’est un cheminement de deux ans et demi, presque trois ans durant lesquels je me suis transformé parce que je réalisais que j’étais seul et qu’il n’y avait personne pour me guider. Je n’avais personne pour me guider et m’entraîner de façon professionnelle. J’avais mon travail. Mais j’ai réalisé que l’objectif que je m’étais fixé était de longue haleine. Je ne pouvais pas décider que du jour au lendemain je serais champion. Appeler cela de la persévérance, de la ténacité ou de la folie parce que certaines personnes me prévenaient que j’allais me casser la gueule. Mais une fois engagé dedans, si le focus et la vision sont bien clairs, tu peux te gérer toi-même. Ce qui n’est pas la même chose en politique, où tu essaies de convaincre les autres qui ne t’écoutent même pas, bien que souvent c’est moi-même qui n’écoute pas. Au moins, durant la période d’entraînement, je n’ai affaire qu’à moi. Je peux m’imposer une discipline, conscient que je ne peux pousser mes capacités physiques au-delà d’une certaine limite en raison de mon âge.

Est-ce la première fois que vous avez participé à une compétition de ce niveau ?

Oui, à part ce qu’on a réalisé dans le passé avec Cyril Curé, Vivian Gangaram à La Réunion. Mais c’est la première fois que je participe à un championnat mondial. J’ai été soutenu par ma femme, par des gens comme Vivian Gangaram, qui ont des facilités et qui peuvent t’encourager tant soit peu en donnant quelques conseils techniques. Je dois reconnaître que si je n’avais pas mes frères, ma famille, je n’aurais pas pu me financer pour y aller car cela coûte un peu d’argent. Ils m’ont beaucoup aidé. Je peux vous dire que la préparation est minutieuse et les moindres détails doivent être pris en considération afin de mobiliser les énergies positives.

Aujourd’hui, qu’est-ce que cela vous fait d’être champion du monde ? Est-ce une responsabilité pour vous ?

On ne réalise pas vraiment ce qui se passe. On est comme un bouchon de champagne et on est pompé d’adrénaline. On se rencontre compte toutefois que c’est une occasion unique dans la vie. C’est l’aboutissement d’une série d’engagements vis-à-vis de la famille et des amis. Toute notre énergie et notre attention sont concentrées sur un moment précis. Lorsque cela se réalise, il n’y a pas d’effusion de joie, de manifestation personnelle ou sentimentale puisqu’on est tellement engagé dans cette aventure que la victoire apparaît comme un aboutissement logique. Cela prend du temps avant de réaliser ce qui s’est passé. Sans doute parce qu’on a visualisé cette situation pendant longtemps. Lorsqu’on monte sur la première marche, que les couleurs nationales sont affichées, qu’on entend l’hymne national, que je vois mes frères et ceux qui les accompagnent, on ressent de l’émotion qui est poussée par un sentiment de patriotisme, de fraternité qui est très spécial. On pense automatiquement à toute la nation mauricienne, à tous les amis. Ce n’est en tout cas pas une responsabilité ou un poids puisqu’on l’a assumé depuis longtemps déjà. C’est un moment émouvant.

Parlez-nous de votre engagement politique à Maurice…

Je suis revenu à Maurice en 1994 après des années passées en Afrique du Sud. J’avais toujours été très près de Maurice. Je revenais régulièrement pour les élections et toutes sortes de choses. Je m’étais rapproché de la politique très tôt en 1976, où le quartier général de PMSD, à Floréal, était un peu ma maison. C’est d’ailleurs moi qui suis allé chercher les Rs 5 millions un peu partout pour financer la campagne de Gaëtan Duval. Il y avait toujours cet amour pour Maurice, mais aussi cette possibilité d’avoir accès à l’administration à travers Gaëtan Duval. Nous étions en quelque sorte dans la cabine de pilotage.

En 1983, le nouveau gouvernement est encore à Johannesburg. Gaëtan Duval m’appelle et me demande si je peux donner un coup de main. On se rencontre. Des réunions sont organisées de part et d’autre. J’obtiens les lettres de créance dont je parlais plus tôt mais dont je n’ai jamais eu besoin de me servir. En 1983 et 1987, je m’engage dans des missions d’investissement. Je retourne en Afrique du Sud en 1987 pour poursuivre mes activités professionnelles. En 1994, je décide de retourner. C’est alors que j’intègre le PMSD. Je m’arrange pour que Xavier-Luc Duval entre au bureau politique malgré les objections de son oncle, Hervé Duval. C’est ainsi que Xavier-Luc Duval intègre le bureau politique. Les événements politiques se sont alors succédé jusqu’à mon expulsion du PMSD et la création de l’Union mauricienne.

Quel souvenir gardez-vous de cette période ?

Un souvenir important. Cela m’a permis de voir le mauvais côté de Maurice, surtout du Mauricien. C’est comme si on portait un masque sous-marin pour plonger sous l’eau et l’on découvre le mauvais côté de la personne mauricienne. Ce n’est pas la peine d’entrer dans les détails. Je dis cela de manière constructive puisqu’on apprend des choses. Mais c’est là qu’on découvre toute la lâcheté, la traîtrise de l’être humain. Il faut être dedans pour comprendre. La parole et les promesses n’ont plus de sens.

Après votre départ du PMSD, vous créez l’Union mauricienne. Dans quel but ?

Je n’avais pas apprécié le fait que Xavier-Luc Duval m’expulse comme secrétaire du PMSD sans aucune raison. De plus, j’avais été élu en tête de liste à Curepipe aux élections municipales. Il n’y avait aucune raison pour que je ne sois pas maire de Curepipe.

Vous vouliez être maire….

Eh bien, je voulais servir. J’avais été élu en tête de liste. Donc, pourquoi pas moi ? Je n’entrerai pas dans les détails mais à partir de là, les relations se sont détériorées. J’ai créé l’Union mauricienne par réaction. Mais on ne crée pas un parti politique de cette façon. Mais dans ces moments-là, on s’engage dans un cheminement politique parce qu’on pense qu’on peut contribuer au développement du pays. On se dit que si on fait autant de sacrifices, ce n’est pas possible que les gens soient sourds à ce point ou qu’ils ne votent pas. Et là, on découvre une situation très mauricienne : les membres de beaucoup de familles mauriciennes sont des fonctionnaires et ils sont obligés de porter les couleurs du parti au pouvoir et donner un coup de main à ce parti le jour des élections. Tout cela fait qu’on prend conscience de la réalité de ce qui se passe. Pour l’Union mauricienne, j’ai présenté ma candidature un peu partout, notamment à Petite-Rivière, Flacq, Bon-Accueil, Port-Louis, Montagne-Longue, qui est mon lieu de résidence. Aujourd’hui, en regardant en arrière, je suis heureux que cette expérience politique n’ait pas abouti. On peut être membre de l’Assemblée et membre d’un parti pour lequel on est obligé d’apporter des valises sans savoir ce qu’il y a dedans, sans qu’on ait voix au chapitre et sans qu’on puisse poser de questions. Un libre-penseur comme moi se serait senti tellement cloisonné que ma carrière n’aurait pas été un succès.

Ne regrettez-vous pas de n’avoir pas été élu au Parlement ?

Non. Si on me le demandait aujourd’hui, même si on me payait pour le faire, je refuserais. J’ai vécu cette expérience. Mais je reconnais que ma décision de changer de cap a créé un vacuum.

Pourquoi vous êtes-vous arrêté ? Est-ce parce que vous aviez perdu de l’argent dans cette aventure ?

Pas nécessairement. J’ai fait de la politique sans argent et même sans voiture. À un moment donné, ma voiture était en panne et j’ai continué mes activités à pied. Cela ne m’a jamais contrarié parce que je croyais que la parole et les idées avaient un certain pouvoir. Tout cela pour vous dire où je me trouve aujourd’hui et pourquoi j’ai accepté d’accorder cet entretien. C’est parce que j’ai vu le revers de la médaille et je me suis demandé quels sont les points positifs dans ce pays. Il y a une île fantastique avec une population de poètes. Il faut être poète pour vivre dans l’île Maurice d’aujourd’hui. On baigne dans le surnaturel. Tout est illusion comme dans Alice au pays des merveilles. On a tout et son contraire à Maurice. Il y a toutes les lois qu’il faut, mais qui ne sont pas mises en œuvre. On les applique dans telle ou telle occasion. Cela ne vaut pas la peine de parler de l’indiscipline sur les routes, des marchandises qu’on met sur le trottoir. Nous sommes dans une bande dessinée dont nous sommes les acteurs et les concepteurs. Je ne dis pas cela pour rigoler. Ce n’est pas de l’ironie. Le Mauricien sait qu’il y a des préjugés qui constituent une zone de sécurité pour beaucoup de personnes. Nous avons une prison identitaire qui est également un sanctuaire identitaire. C’est là que se réfugie une personne dès qu’elle a un problème. Lorsque j’ai un problème, on me dit « retourne dan ou landrwa ». C’est pour des raisons identitaires. On n’a que des préjugés du matin jusqu’au soir. À toutes les heures de la journée, au travail ou ailleurs, on rencontre des gens qui agissent différemment selon les circonstances. Si sa femme est là, quelqu’un agira d’une certaine manière, et si ses parents sont là, il agira d’une autre manière encore. Sur la route ou sur le lieu du travail, les comportements sont encore une fois différents. Tous nos préjugés sont présents dans la vie réelle dans cette bande dessinée mauricienne. Les gens disent qu’ils sont libres de faire ce dont ils ont envie. Ils sont dans leurs droits. Personne ne leur parle de leurs responsabilités. Comment quelqu’un peut être libre et faire ce qu’il a envie en mettant quatre enceintes dans sa voiture et en poussant le volume à fond sans se soucier du voisinage ? Et ces excès se pratiquent à tous les niveaux. On réalise que Maurice aujourd’hui est un modèle de paradoxe. On en est arrivé à créer une dictature à l’intérieur de la démocratie. C’est formidable.
C’est aussi le cas au Parlement, où le gouvernement vient dire qu’il n’a pas besoin de donner d’explication sur ce qu’il fait. Des contrats sont signés dans le secret. On vend le pays. La population est au courant. Le leader de l’opposition également. On pratique le colonialisme et, en même temps, on est à La Haye pour revendiquer les Chagos au nom de la décolonisation. Que fait-on à Agalega ? Et voilà maintenant qu’au nom de la démocratie, on veut donner plus de pouvoirs aux leaders politiques. Les municipalités n’ont plus aucun pouvoir et le Mauricien moyen n’a pratiquement pas droit à la parole. Il a peur et se sent vulnérable et « insecure ». Même si c’est une personne friquée, lorsqu’il soumet un projet aux autorités, il n’est pas sûr d’avoir une réponse et de savoir ce qu’il adviendra de ce projet. Il doit être constamment sur ses gardes.
En ce qui me concerne, je ne veux que personne touche à ma bulle pour me faire prendre conscience du marasme qui prévaut autour de moi. Je refuse que mon pied touche terre afin d’éviter la désillusion. Oublions les gens de 70 ans comme moi et regardons la jeunesse. Trois jeunes sur quatre sont pessimistes. Deux sur trois pensent qu’ils n’ont aucun avenir ici.

Le mot de la fin…

Je voudrais dire que le Mauricien est très fataliste. Il croit en Dieu au point où il veut que ce dernier s’occupe de tout. Lui, il n’a pas besoin de responsabilités. Enfin, qu’est-ce ce qu’on vend aux touristes ? On vend un gâteau bien rose. Mais nous nous savons que ce n’est pas un gâteau, que c’est un millefeuille. C’est lorsqu’on entre dans chaque niveau qu’on commence à découvrir ce qui se passe. Tout cela pour décrire la complexité de la société mauricienne et les difficultés que peut rencontrer un étranger ou un investisseur étranger. C’est vrai que Maurice est une île exceptionnelle avec des gens exceptionnels. Si on pouvait avoir l’énergie pour changer de cap et faire quelque chose ensemble, Maurice pourrait changer du jour au lendemain.