Quarante ans après avoir fondé la communauté FIAT qui a formé des centaines de jeunes, tant au plan de la spiritualité que de l’action sociale, Jean Noël Adophe ne tarit pas d’idées. Il préconise cette fois une formation à la spiritualité universelle qui pourra être suivie par tout le monde, chrétiens, musulmans, hindous… Et de se dire convaincu qu’il s’agit là d’une des voies à suivre si l’on veut voir l’émergence d’un nouveau mauricianisme. « Il importe de donner une formation spirituelle pour que nous ayons une dimension sociale à Maurice ». Selon lui, le drame de Maurice c’est le statu quo « À chaque fois qu’on apporte un changement il y a toute sorte de lobbies ». Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Jean Noël Adolphe parle de la communauté FIAT mais également de l’IDP, du soif de leadership de la part des jeunes et de ses projets futurs.
Qu’avez-vous appris sur la pauvreté à ce niveau ?
Dans le cadre de mes fonctions, j’ai été appelé à côtoyer la pauvreté absolue dans l’île. D’abord, du temps où j’étais affecté au BEC, Cassam Uteem m’avait proposé d’être membre du comité qu’il avait créé. J’ai alors été confronté à la pauvreté à Firinga et dans d’autres coins de l’île. De plus, ma fonction de directeur au Trust Fund qui avait pour vocation de combattre la pauvreté, m’a permis d’être en contact avec les pauvres à travers le pays. J’ai par la suite accepté le poste de CSR Coordinator à General Construction. C’est pour moi le début d’une nouvelle expérience, car je suis en contact avec les organisations engagées dans la lutte contre la pauvreté. C’est ce que je fais en ce moment et je suis émerveillé par le travail abattu par ces organisations. À titre d’exemple, le Pont du Tamarinier, une ONG à Rivière-Noire, a relogé 38 familles. Cela a été un travail monumental. L’initiative vient de quelques femmes qui ont cherché de l’aide pour reloger 38 familles. Lorsque je vois les tergiversations du gouvernement pour reloger les familles pauvres, cela me fait pleurer. Des ONG se battent, le coeur au travail, pour faire avancer les choses. L’ONG “Kinouete”, s’occupe des détenus pour les réhabiliter. Il n’y a pas un problème à Maurice dont les ONG ne se sont pas occupées. Il faut le reconnaître, il y a une volonté extraordinaire chez les Mauriciens pour aider les pauvres. Je suis triste que le gouvernement dont la responsabilité de ce travail incombe, ne le fait pas aussi bien qu’il aurait dû le faire. Par contre les ONG le font avec leur coeur…
Vous avez commencé le travail social dans les années 60/70/80 avec les jeunes. Voyez-vous le même esprit volontariste chez les jeunes aujourd’hui ?
Malheureusement non. Je crois qu’il y a une bonne volonté chez les jeunes. Ce qu’il manque c’est le leadership. Il faut reconnaître que nous avons de vieux chefs qui accaparent le leadership au lieu d’empower les jeunes. Cela ne permet pas aux leaders d’émerger. Et le manque de leadership tant sur le plan social que politique, fait que la jeunesse n’arrive pas à se former. Dans les années 70-80, des gens s’engageaient dans la politique parce qu’il y avait une cause à défendre. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas.
Vous voulez dire des causes nationales…
Il y a des causes isolées. Prenons la lutte contre la drogue, des gens comme Cadress Rungen et Ally Lazer, arrivent à regrouper des jeunes autour de ces causes. C’est le cas également pour le SIDA.
Par ailleurs, prenez le cas des « Wanted 15 000… », les jeunes ne suivent pas parce qu’il y a un manque de leadership. Il faudrait que les leaders y croient vraiment. Actuellement à Maurice, plusieurs groupuscules travaillent pour certaines causes. Ce qui manque, c’est un plus grand leadership pour qu’il y ait des grandes causes auxquelles les jeunes s’attellent.
Quid de la spiritualité. Est-ce une cause qui mobilise les jeunes ?
Je voudrais d’abord vous citer une phrase de Robin Sharma qui fait beaucoup réfléchir les jeunes : « Many people die at 20 and are burried at 80. » Cela veut dire que n’ayant pas cette force spirituelle beaucoup de personnes ne vivent pas vraiment et si nous ne faisons pas quelque chose pour nous former spirituellement, nous allons devenir des morts vivants. J’utilise souvent cette citation pour faire réfléchir les jeunes. Je continue à faire ce travail de formation auprès des chrétiens au sein de la communauté FIAT qui dispose des infrastructures adéquates. Je sens le besoin d’étendre cette formation à toutes les composantes de la société mauricienne.
Avez-vous un projet spécifique en ce sens ?
J’ai commencé un travail à ce niveau mais il est toujours au stade embryonnaire. Il s’agit de proposer une formation à la spiritualité universelle. Celle-ci pourra être suivie par tous : chrétiens, musulmans, hindous… Je suis sûr que dans les années à venir, nous verrons se lever un nouveau mauricianisme sur une base plus spirituelle. C’est là-dessus que je travaille. Je vais continuer ce que j’ai toujours fait. Mais contrairement à l’époque où je m’engageais dans le spirituel et le social, cette fois-ci je s’inscrirai dans la formation spirituelle pour que nous ayons une nouvelle dimension sociale à Maurice.
Vous pensez donc que les jeunes manquent de repères ?
Définitivement. Il y a de gros problèmes. Il faut à tout prix que les jeunes puissent avoir une formation spirituelle. Mais cela se fera petit à petit. Si cela marche on aura établi des infrastructures pour de longues années à venir.
La religion normalement divise…
Je ne parle pas de religion mais de spiritualité. La spiritualité unit tandis que les religions peuvent diviser, bien que cela ne devrait pas être le cas en ce qu’il s’agit de la véritable religion. C’est la conception de certains à propos de la religion qui crée ces divisions.
Quel regard jetez-vous sur la société mauricienne en général ?
L’on note beaucoup de bonne volonté et de bonnes personnes à Maurice. Mais il y a nombre de bonnes choses qu’on ne voit pas dans le pays. Cependant, certains systèmes bloquent à Maurice. Le communalisme est bien présent. Et pour ceux qui ne veulent pas agir de manière communale, le système l’y contraint. Des systèmes en place empêchent les choses de changer. À chaque fois qu’on apporte un changement, il y a toute sorte de lobbies qui agissent. Cela m’attriste. Si l’on parvient à proposer une formation spirituelle à certaines personnes, cela changera leur vision de la vie. Beaucoup de choses ont changé sur le plan économique mais pas au niveau social et politique. Le drame de Maurice, c’est le statu quo. Il faut qu’on se lève et qu’on se dise qu’on peut changer l’île Maurice.
Et le mot de la fin…
FIAT veut dire « que la volonté de Dieu soit faite ». C’est ma foi en Dieu qui est à la base de mon action. C’est Dieu qui par sa grâce, me donne le courage d’accomplir ce que je fais.