Jean-Philippe Vassal, architecte et universitaire, était l’invité de l’Institut français de Maurice (IFM) la semaine dernière pour donner une conférence sur le thème “Tenir compte de l’existant dans les projets d’architecture”. À l’écouter, l’architecture prend une dimension nouvelle. Pour lui, l’architecture est comme la poésie. « Dans les poèmes, il y a une structure, un nombre de mots minimum, une visibilité, une clarté, une élégance qui produisent de très beaux textes. L’architecture est comme la poésie », explique-t-il. Pour cela, il faut savoir lire l’existant, qu’il s’agisse de végétal, d’usage ou de construction, L’existant est la structure préalable de tout projet d’architecture. « Nous cherchons invariablement à prolonger des situations existantes avec le plus de délicatesse et de légèreté possible », souligne-t-il.

Vous arrivez à Maurice avec un très riche palmarès. Pouvez-vous nous en parler ?
C’est un chemin construit depuis le début. On a essayé de rester sur ce chemin patiemment, consciencieusement. On a essayé d’être fidèle à nos convictions depuis le début. Ce qui nous intéresse dans l’architecture, c’est prendre du plaisir avec ce que l’on fait. C’est excitant ! Il y a plein de problèmes et plein de choses à découvrir. On est passé à travers tout cela sans se spécialiser dans quoi que ce soit, mais en essayant tout le temps d’être très attentif et très curieux. C’est pourquoi on vient ici. À chaque fois qu’on peut découvrir quelque chose qu’on ne connaît pas, on apprend autant de ce qu’on peut retenir des conférences universitaires. Je crois beaucoup en la curiosité. Il y a cette richesse extraordinaire dans le monde. Il y a une telle diversité de climats, de régions, de gens, de cuisines, de boissons. J’espère qu’on gardera la curiosité jusqu’à la fin.

Travaillez-vous avec un partenaire ?
Oui. Anne est ma partenaire depuis le début et ma femme. On travaille en bonne complémentarité entourée d’une équipe composée de jeunes architectes que nous aimons. On a commencé à Bordeaux. Il faut prendre du plaisir, maintenir une bonne ambiance dans l’équipe et arriver à faire partager ce plaisir.

Vous enseignez également…
J’enseigne l’architecture à l’École des Arts à Berlin. Cela fait maintenant six ans que je suis à Berlin.

On associe votre nom à l’architecture durable. Durable est un mot à la mode, n’est-ce pas ?
Il faut se méfier des mots à la mode. On parle d’architecture durable, d’énergie durable, de développement durable, d’économie durable. Il faut faire attention aux mots. L’important est de faire ce qu’on dit. C’est ce à quoi on s’est attaché depuis le début. Il faut avoir des ambitions. Il faut respecter ses engagements et ses challenges. Je trouve qu’il y a plein de situations complexes difficiles. Ce qui est forcément intéressant. Pour un architecte, une situation qui est catastrophique est forcément riche parce qu’il y a matière à faire quelque chose. Il s’agit de voir comment transformer cette situation, comment résoudre le problème. Par rapport à cela, c’est cette curiosité, cette attention, cette délicatesse et cette précision qui sont nécessaires pour trouver la bonne réponse.
Chez les architectes, il y a un côté magicien. L’expérience, la recherche et la rigueur font que ce qui ne semble pas possible devient possible uniquement par l’observation et le travail. On peut concilier l’inconciliable.

Parlez-nous de vos réalisations ?
Mon premier projet se rapportait à une maison pour des gens extrêmement modestes qui avaient un budget minimum. Ils voulaient se faire construire une maison dans la banlieue de Bordeaux. Ils avaient la possibilité de construire une maison préfabriquée, une construction standard de 60 mètres carrés pour 50 000 euros à l’époque. On a travaillé avec eux et on a réussi à faire une maison de 180 mètres carrés pour le même montant de 50 000 euros. Il a fallu comprendre comment ils voulaient vivre, dans quelle espace ils voulaient habiter et changer les standards initiaux.
On a pris conscience que même pour des gens extrêmement modestes qui ont peu d’argent et qui ont économisé toute leur vie pour se faire construire une maison, on pouvait créer quelque chose qui soit différent du standard. En faisant cette maison on a beaucoup appris. Tous les projets qui ont suivi doivent un peu quelque chose à cette maison. Par exemple, le Palais de Tokyo, un immense bâtiment en plein Paris, qu’on a transformé en un centre d’art. On l’a fait avec presque rien en partant de l’existant.

Chaque pays a sa spécificité. Est ce que vous appliquez les mêmes principes partout ?
À chaque fois, on va trouver sur place des ressources différentes qui ne sont pas utilisées, qui ne sont pas exploitées ou qui sont ignorées ou qu’on ne voit pas. On a travaillé sur plusieurs projets de transformation en France. Il y a, par exemple, un patrimoine de logements sociaux qui existent en France qui a été construit dans les années 60’. Ils avaient été créés un peu à la va-vite et ont acquis une très mauvaise image. On voit, en effet, des sortes de monstres en béton avec des petites fenêtres. La politique, depuis 15 ans, est de dire qu’ils doivent être démolis. Or il y a un manque de logements. Les gens sont déplacés et placés dans des hôtels. Pour nous, la démolition n’est pas une option. Nous, on dit qu’il faut transformer l’existant.

Il ne faut pas raser et reconstruire, il faut transformer l’existant avec les gens en place. Pour cela, il faut être ambitieux.
On doit pouvoir fabriquer des villas là où il n’y avait que des cellules de logement. Ce sont des transformations. Il faut pouvoir travailler avec économie avec des budgets les plus réduits possibles. C’est ainsi que nous avons réussi à transformer quelque 530 appartements à Saint-Nazaire, à Bordeaux Grand Parc. En 2015, nous avons livré 59 logements à Mulhouse et 96 logements à Chalon-sur-Saône.
Pour réussir ces projets, il faut aller sur le terrain voir ce qui n’est pas bien et ce qui est très bien même si les gens ne le voient pas. Il faut pouvoir les rendre visibles et faire apparaître quelque chose de nouveau. Les fleurs et les arbres qui sont là, le rosier qui pousse depuis 10 ans sont des richesses qu’on intègre aux projets. Ce sont des continuités de la vie car la vie ne s’arrête pas brutalement. C’est cela qu’on appelle économie durable.

Les matériaux utilisés dans la construction évoluent. Comment les utiliser ?
Pour moi, les vrais matériaux sont la lumière, l’air, la ventilation, la vie des gens. Il faut toujours regarder ce qui est déjà là et savoir tirer profit de la lumière, du vent, de l’air. À partir de là, on ajoute dans ce qui existe déjà et de cette manière on crée quelque chose de magique qui dégage l’émotion et qui crée du plaisir.
L’architecture, c’est comme la poésie. Dans les poèmes, il y a une structure, un nombre de mots minimum, une visibilité, une clarté, une élégance qui produisent de très beaux textes. L’architecture, c’est comme des poèmes. Il faut avoir cette intuition de la structure, de l’acoustique, de la thermique, de l’économie, de la sociologie sans être un spécialiste dans tous ces domaines. Il faut avoir des intuitions pour lancer des challenges, des idées. Après, il faut travailler avec un ingénieur. Je ne serais jamais allé au bout d’un projet tout seul. L’ingénieur calcule les choses afin d’aller dans la direction que je veux prendre.

À l’École d’Architecture de Nantes basée à Maurice, on enseigne la musique classique et la danse aux étudiants. Pourquoi cela ?
Durant la première année et la deuxième année, un chorégraphe apprend aux étudiants le mouvement du corps dans l’espace. À l’instar d’une scène théâtrale, on se frôle, on se touche. On est plusieurs. On est seul. La sensibilité importante.
L’École d’Architecture de Nantes, située en pleine ville, n’est pas juste un truc pour les étudiants. Elle appartient à tous les habitants. Ces derniers devraient pouvoir voir les diplômés, leur parler des projets du maire de la ville et de ce qui va se passer dans la ville.

L’École est le plus grand bureau d’architecture et doit être un organisme qui existe dans chaque ville. Beaucoup de bureaux d’architecture se résument à des couloirs et des bureaux fermés où se font des recherches. À quoi cela sert de rechercher si on vit dans un univers clos et si les gens ne sont pas au courant de ce qu’on fait ? Il faut s’ouvrir. Sur le toit de l’École d’Architecture de Nantes, il y a un grand écran et l’été il y a un festival de cinéma à ciel ouvert. L’École est trois fois plus grande que ne l’autorisait le budget. Par conséquent, avec le même budget, on a fait un bâtiment trois fois plus grand. Tout d’un coup, il y a des espaces où se font des programmes précis. Et puis, il y a le double de l’espace ouvert à toute sorte d’activités.

Le mot de la fin…
Vous avez une île merveilleuse. Il faut savoir que l’architecture, c’est faire le minimum pour les quelques petits problèmes qu’il peut y avoir et rajouter à la nature existante le minimum de ce qu’il faut ajouter pour offrir toutes les conditions de bonheur et de plaisir aux habitants. Se satisfaire des moments et trouver des espaces qui vont permettre des moments de bonheur très simples. Être à deux avec son amoureuse en regardant la mer. Ce n’est pas plus compliqué.

Parcours
Jean-Philippe Vassal est titulaire d’un diplôme de l’École d’Architecture de Bordeaux en 1980. Il a travaillé en tant qu’urbaniste au Niger jusqu’en 1985. Professeur à l’Université des Arts de Berlin depuis 2012, il a aussi enseigné à l’École d’Architecture de Bordeaux de 1992 à 1999, puis à l’École d’Architecture de Versailles de 2002 à 2006, à l’Université technique de Berlin de 2007 à 2010 et, enfin, à l’École polytechnique fédérale de Lausanne en 2010-2011. En 1989, il a fondé avec Anne Lacaton l’agence Lacaton & Vassal, située aujourd’hui à Paris, et travaille sur des projets d’architecture et d’urbanisme en France ainsi que dans plusieurs pays.