Scope rencontre Jean-Pierre Lenoir, en guise de mise en bouche de La vallée des hippopotames. Ouvrage sur l’histoire politique du Zimbabwe, qui aborde les fermiers mauriciens expulsés de leurs terres. L’écrivain et ancien rédacteur en chef du Cernéen et non moins membre du Dodo Club verse aussi dans le vin en tant que négociant. Autant d’aspects évoqués dans ce portrait.
Qu’est-ce qu’un bon vin ? Jean-Pierre Lenoir répond du tac au tac : qu’est-ce qu’une belle femme ? Et enchaîne : “Mozart est-il mieux que Beethoven ?”
Un vin repose sur une élaboration scientifique mais comprend tout un côté artistique qui déterminera si l’on a fait un bon ou un mauvais cru. Mais ce n’est pas pour parler cépages ni oenologie que Scope rencontre ce marchand de vin et non moins écrivain.
Vins et livres.
Petit, Jean-Pierre Lenoir rêvait, comme tous les gamins, d’avoir un père marchand de chocolats ou de glaces. Il s’est rendu compte, en grandissant, de la chance immense d’avoir un père, certes marchand de vins, mais aussi de livres.
La librairie familiale Le Trèfle est aujourd’hui gérée par son épouse. Une petite librairie qui choisit de vendre des romans exclusivement francophones, et qui se refuse au diktat du commercial. Des livres et du vin pour nourritures spirituelles ? Sans doute.
C’est aussi le dernier rédacteur en chef du défunt Cernéen qui répond à nos questions. Jean-Pierre Lenoir est journaliste de formation. Son père, Philippe Lenoir, avait lancé plusieurs journaux dans le passé, dont l’Écran, consacré au cinéma, et Vivre. Ce dernier titre connaîtra cependant une existence éphémère, au mitan des années 40.
Le journaliste et écrivain a entrepris des recherches pour les besoins d’un livre sur le Dodo Club. Il a appris la survenue d’une grande scission qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, a mis aux prises les membres pétainistes et gaullistes du Dodo. “La société blanche mauricienne, qui se réclamait directement de culture et d’origine françaises, s’est déchirée à cause de l’affaire Pétain-de Gaulle, à quinze mille kilomètres de la France. J’ai des oncles qui ont fait de la prison parce qu’ils étaient pétainistes.”
Divorce.
Au cours de la même période survient le premier divorce au sein du Dodo Club. Jean-Pierre Lenoir évoque le contexte d’une société extrêmement conservatrice. Comme pour l’affaire opposant pétainistes et gaullistes, “le club s’est coupé en deux. Il y avait les pros et les antis. Les premiers trouvaient que ce n’était pas la peine d’en faire tout un plat; les seconds jugeaient cela scandaleux. Ne sachant pas comment gérer cette affaire, le président du club en appelle à l’évêque de Maurice, qui, à l’époque, est Mgr Leen.” Il dénonce en chaire à l’église Ste Thérèse ce relâchement des moeurs, mais, au passage, pointe du doigt Vivre.
La revue de Philippe Lenoir, descendue en flammes pour apologie de l’adultère, ne dure pas au-delà du troisième numéro. Un conte “imaginaire” narrant l’histoire d’un homme qui abandonne le foyer conjugal et embarque avec une femme qui n’est pas la sienne : ç’en est trop ! Dans la foulée, Mgr Leen exhorte les ouailles à se désabonner. Ce qui équivaut à un arrêt de mort pour Vivre.
Le Cernéen ferme ses portes en 1982. Le dernier rédacteur en chef a consacré un livre au journal, La plume du corsaire. Ce même descendant de corsaire publiera prochainement aux Éditions du Corsaire un ouvrage sur la grande aventure des fermiers mauriciens en Rhodésie intitulé La vallée des hippopotames. Ce titre désigne une région de ce qui est aujourd’hui connu comme le Zimbabwe, où des fermiers mauriciens furent expulsés sous le régime Mugabe.
Rhodésie.
C’est en tant que journaliste que Jean-Pierre Lenoir se rend au Zimbabwe (anciennement Rhodésie) dans les années 90. Il voyage auparavant dans la région centrale du continent africain en tant que correspondant pour Le Point. Et se rend au Mozambique ou en Angola, au sein d’une organisation humanitaire comme reporter. “Mon plus grand désespoir date de 1980; j’ai raté deux voyages à cause d’un genou pété au rugby. J’avais manqué une rotation de cinquante jours dans les îles Kerguelen et j’ai loupé un premier voyage pendant la guerre en Rhodésie.”
Dans les années soixante, les grandes plantations d’agrumes ne sont plus profitables. Le gouvernement rhodésien de Ian Smith envisage de créer une industrie sucrière et se tourne vers des techniciens sucriers mauriciens. Ils s’installent ensuite comme fermiers et achètent des terres, mais connaissent des moments pénibles.
Les mouvements de libération noire se sont organisés pour renverser Smith. La guerre civile éclate en 1972. Les fermiers mauriciens sur le sol rhodésien ripostent de leur mieux en soldats mais finissent par abandonner leurs terres.
Jean-Pierre Lenoir montre la photo qui illustre la quatrième de couverture de son ouvrage : des fermiers parqués derrières des barbelés avec leurs baluchons, attendant leur expulsion.
Terres.
1980. Robert Mugabe prend le pouvoir à travers des élections. “Au début, ça marche, mais, vers 1990, la corruption commence à s’installer. La question des terres devient le bouc émissaire de la faillite politique et économique du Zimbabwe. Aujourd’hui, ce pays est devenu un État de non-droit. Les fermiers n’ont jamais pu récupérer les terres, même s’ils ont gagné leur procès contre le gouvernement zimbabwéen.”
Des situations dépeintes dans La vallée des hippopotames, ouvrage qui met également en exergue l’expulsion des fermiers dans les années 2000 et l’institutionnalisation d’une certaine forme de racisme, notamment envers les investisseurs étrangers.
Est-ce pour autant un livre écrit du côté Blanc du Zimbabwe et de l’ancienne Rhodésie ? Jean-Pierre Lenoir dit avoir une vision de l’histoire qui est celle qu’on lui a donnée, et qui lui donne à penser que certains pays africains sont devenus indépendants prématurément, notamment pour des raisons géopolitiques et dans un contexte de Guerre froide. Il explique tout cela dans son ouvrage.