Le général de Brigade Jean Ravelonarivo a été nommé depuis janvier au poste de Premier ministre de la République malgache. C’est à ce titre qu’il vient d’effecteur une brève visite à Maurice cette semaine. A la veille de son départ, M. Ravelonarivo a accepté de répondre aux questions de Week-End. Voici la transcription de cette interview réalisée samedi soir dans la suite qu’il occupait à l’hôtel Intercontinental.
           Vous êtes le troisième Premier ministre du huitième président élu de la République malgache. Vous avez fait carrière dans l’armée dont vous êtes un général de Brigade. Comment passe-t-on de l’armée à la politique active ?
–Mais je ne fais pas de la politique active. J’ai accepté le poste de Premier ministre pour servir mon pays tout comme je l’ai fait en tant que militaire. Je suis un général en activité appelé par le président de la République, Hery Rajaonarimampianina, pour une mission bien déterminée: un combat pour éradiquer la pauvreté que subissent 22 millions de Malgaches.
           Quelle est cette mission ?
– Comme je vous l’ai dit, éradiquer la pauvreté à Madagascar et réaliser la vision du président de la République qui est de faire de Madagascar un pays et une nation moderne et prospère. En d’autres mots, bâtir un nouveau Madagascar fort ou existeront l’Etat de droit, la bonne gouvernance, la démocratie et la lutte contre la corruption.
           Pardonnez-moi de vous poser la question de manière un peu brutale : est-ce que votre expérience militaire suffit pour faire de vous un Premier ministre ?
– Bien sûr que oui. En tant que pilote dans l’armée de l’air, on n’a pas de seconde à perdre quand la lampe rouge s’allume. Il faut alors prendre une décision rapidement. J’aimerais profiter de cette question pour parler du volet social de ma mission. Avant d’être Premier ministre, j’ai été gouverneur du Rotary international, dont l’idéal mis en avant est de servir d’abord. Par conséquent, je vais servir Madagascar et ses 22 millions d’habitants. Par ailleurs, je suis un opérateur économique membre de l’association des entreprises malgaches. Donc, je connais le côté social, le monde des affaires et je suis aussi un militaire.
           Vous étiez le candidat idéal au poste de Premier ministre !
– Je n’ai pas fait acte de candidature pour le poste. J’ai été choisi par le président de la République pour sortir Madagascar de la situation où elle se trouve après des années de crise politique.
           Quelle est la situation économico-politico-sociale actuelle de Madagascar ?
– Nous sortons de plusieurs années de crise, mais nous avons déjà fait beaucoup de chemin puisque nous pourrons atteindre un taux de croissance de 5% cette année. Toutes les conditions sont réunies pour cela. Nous avons mis en place pas mal de réformes depuis mon arrivée au pouvoir dans le secteur bancaire, la fiscalité, la douane, l’administration des entreprises, tout en véhiculant le concept de la bonne gouvernance et de la lutte contre la corruption.
           Comment expliquez-vous que depuis 60 ans, depuis son indépendance, Madagascar, qui dispose de tous les éléments pour être le leader économique de la région, se retrouve parmi les pays les plus pauvres de la planète ?
– Cela est dû à la réunion de plusieurs conditions négatives. Mais ce temps-là est derrière nous. Madagscar n’est plus le pays que vous décrivez. Nous sommes en train de changer grâce à notre vision et la détermination de l’équipe gouvernementale et du président de la République. Nous voulons éradiquer la pauvreté, mettre en place une économie stable avec la participation de tous les intervenants et de tous les Malgaches.
           Vous n’avez pas répondu au pourquoi que contenait la question ?
– Si Madagascar est resté pendant des années dans cette position de précarité et de pauvreté, c’est la faute de ses dirigeants. Ils ne pensaient pas à l’avenir et au développement du pays, mais à leurs intérêts personnels. Je vous l’ai déjà dit : ce temps est derrière nous. Le gouvernement au pouvoir aujourd’hui a pour mission de développer Madagascar et non pas pour se remplir les poches.
           Vous voulez dire que ceux qui vous ont précédé au pouvoir se sont rempli les poches ?
– Je ne dis pas ça. Mais je laisse à chaque Malgache le soin d’analyser la situation et de tirer ses propres conclusions. Le gouvernement en poste est là pour une culture de résultats qui est garante du développement. C’est de cette manière que nous allons développer Madagascar et lutter contre la pauvreté.
          Vous m’avez ditque Madagascar projette un taux de croissance de 5% pour cette année. Comment réconcilier ce chiffre et le fait qu’en 2013 la Banque Mondiale écrivait que Madagascar “était un pays en situation de quasi-faillite” ?
– Mais en 2013 Madagascar était en pleine crise. Une crise qui a duré cinq longues années. Depuis, les choses ont changé et nous sommes en train de relever les multiples défis. Nous avons déjà réalisé plusieurs étapes pour aller de l’avant sur la bonne route. J’en veux pour preuve que le Fonds Monetaire International (FMI) est revenu à Madagascar depuis le mois de juin de l’année dernière. Les autres bailleurs de fonds internationaux ont suivi son exemple. Cette année, nous ne faisons que renforcer la participation des bailleurs de fonds dans le développement de Madagascar, ce qui nous a permis de mettre en oeuvre nos plans de développement.
           Est-ce que vous ressentez un peu d’amertume pour la communauté internationale qui a laissé Madagascar dans la crise pendant des années ?
– Nous n’avons pas le temps de penser à l’amertume, nous consacrons ce temps à avancer. D’autant plus que la communauté internationale a quitté Madagascar  parce que le pouvoir en place de 2009 à 2014 n’était pas légal. Il était le résultat d’un coup d’État. D’un autre coup d’État. Aujourd’hui, la communauté internationale, sans exception, est revenue à Madagascar. Certains bailleurs de fonds ont déjà manifesté leur volonté de poursuivre la coopération bilatérale et multilatérale avec Madagascar. C’est pour cela que je vous dis que nous allons atteindre le taux de croissance prédit par les économistes.
           Vous êtes en train de me décrire un nouveau Madagascar. Par conséquent, la fameuse période de transition politique, qui a duré des années, est derrière vous ?
– La transition est derrière nous, puisque le président de la République a été démocratiquement élu et que son élection a été acceptée et reconnue par la communauté internationale.
           Est actuellement organisée à Madagascar la conférence de la réconciliation nationale. On essaye de réconcilier qui avec qui ?
– J’aimerais souligner qu’il n’y a jamais eu de guerre civile à Madagascar. Ce sont les politiques qui ont divisé le pays et ont fait régner un climat social sombre. Pour faire disparaître ce climat malsain, pour que les Malgaches comprennent bien qu’il faut éviter les scissions et les divisions, on avait prévu dans la feuille de route de la communauté internationale l’organisation d’une telle conférence. La FFKM, l’association des quatre chefs d’église à Madagascar, a décidé d’organiser cette conférence pour réconcilier tous les Malgaches, pour faire renaître l’unité nationale, le patriotisme et pour permettre au pays d’avancer.
          Est-ce qu’on réconcilie aussi les quatre anciens présidents de la République qui ont passé les dernières années à se combattre?
– La paix sociale, la stabilité politique passent par la réconciliation. Tous les Malgaches doivent se réconcilier, y compris les politiciens, dont les quatre anciens chefs d’État…
          … mais deux d’entre eux ont déjàquitté la conférence de la réconciliation nationale.
– Ils sont responsables de leurs actes. Nous ne voulons pas entrer dans la polémique, mais cette réconciliation nationale va aboutir selon les prévisions.
           Quel est le principal problème auquel doit faire face Madagascar?
– Il y en a plusieurs dont nous avons déjà parlé, d’ailleurs : faire repartir l’économie, réussir la réconciliation nationale, retrouver la stabilité politique et la paix sociale, mettre fin à la corruption et à toutes sortes de trafics, comme celui du bois de rose. C’est pour trouver les moyens d’atteindre ces objectifs que je me trouve en visite à Maurice. Comme vous l’avez dit au début, Madagascar dispose de beaucoup de ressources naturelles. Pour les exploiter, nous allons lancer unpacte régional qui va lier Maurice et Madagascar.
           Maurice est très présente à Madagascar dans plusieurs secteurs. Bien souvent, les Mauriciens disent qu’il est parfois difficile de travailler à Madagascar pour diverses raisons.Faut-il envisager un renforcement des relations entre nos deux pays ?
– Malgré la situation que nous avons connue, les Mauriciens ont toujours été nombreux à Madagascar. Cela veut dire qu’il existe une compréhension mutuelle entre les Mauriciens et les Malgaches. Nous allons développer encore plus cette coopération bilatérale et régionale pour pouvoir avancer et créer un partenariat durable au niveau de nos deux pays.
           Si j’ajoute tout ce que vous avez dit, Madagascar est en train de redevenir ce qu’il était dans les années 1960 : le grenier de cette partie de l’océan Indien?
– Nous avons déjà organisé un atelier pour déterminer les moyens à mettre en oeuvre pour refaire de Madagascar le grenier de cette partie de l’océan Indien. Je profite de l’occasion pour remercier vivement tous nos pays voisins, et surtout la COI, pour avoir soutenu ce projet. Dans cette perspective, j’ai le plaisir de vous annoncer que l’Union Européenne est prête à financer Madagascar pour ses projets agricoles et l’agri business pour un total de 18 millions d’euros qui sera débloqué avant le 30 juin. Pour sa part, la Banque africaine de Développement va investir 630 millions de dollars chez nous. Comme vous pouvez le constater, les bailleurs de fonds sont revenus et sont en train d’aider Madagascar à sortir de la pauvreté où elle a été plongée pendant trop longtemps.
          Avec tout ça, vous êtes un Premier ministre heureux?
– Je ne dirais pas heureux, parce qu’il y a encore beaucoup de choses à faire. Je dirais plutôt que je suis un Premier ministre confiant de pouvoir, avec la participation de tous les Malgaches, des bailleurs de fonds, des pays amis, développer son pays. Ensemble, nous pouvons le faire.
           Vous avez souvent parlé du trafic du bois de rose durant votre séjour à Maurice. Pourquoi ?
– Parce que plusieurs mesures ont déjà été prises pour lutter contre le trafic du bois de rose de Madagascar qui passait par Maurice. C’est un énorme trafic. La preuve, c’est qu’en 2011, six conteneurs de ce bois précieux ont été bloqués àMaurice. Je profite de l’occasion pour remercier le Premier ministre de l’île Maurice qui a rendu cette cargaison de bois rose au peuple malgache. C’est une grande participation de l’Etat mauricien à la lutte contre ce trafic — et d’autres encore concernant les ressources malgaches — qui va s’intensifier dans le cadre de la collaboration entre les douanes de nos deux pays.
           J’ai lu dans la presse malgache qu’au cours des dernières années, la corruption s’est tellement développée à Madagascar qu’elle est devenue pratiquement une industrie. Partagez-vous cette analyse?
– La corruption existe encore à Madagascar, mais elle est en train de diminuer. Nous la combattons à tous les niveaux et également dans le cadre de la coopération régionale. Plusieurs cadres du bureau anti-corruption malgache vont bientôt effectuer un séjour à Maurice pour un partage d’expérience. Ce séjour s’inscrit dans le cadre des discussions que j’ai eues avec les autorités mauriciennes lors de mon séjour. C’est dire notre intention de lutter contre ce fléau dont nous ne minimisons pas l’importance. Nous sommes en train de prendre les mesures qui s’imposent : les lois seront appliquées, sans exception.
           Certains observateurs malgaches disent qu’une des manières de régler les problèmes de votre pays passerait par un gouvernement d’unité nationale regroupant tous les partis politiques. Vous êtes pour cette formule?
– Quand il s’agit du développement de Madagascar, ma porte est ouverte à tous. Je parle – et je le souligne– d’un développement qui sera profitable à l’ensemble des Malgaches. Le président de la République a fait preuve d’une très grande ouverture politique en acceptant la composition du présent gouvernement. Les partis politiques qui veulent participer à l’édification d’une nation moderne et prospère ont été invités à faire partie du gouvernement. C’est un geste qui montre que le président est un démocrate.
           Est-ce que vous êtes venu à Maurice en visite officielle ou pour assister à la conférence des gouverneurs du Rotary?
– C’était une visite officielle qui m’a permis de rencontrer le président, le Premier ministre, des membres du Cabinet et des hommes d’affaires mauriciens. J’en ai profité pour assister à la conférence des gouverneurs du Rotary. Je souhaite que la coopération entre Maurice et Madagascar soit exemplaire à tous les niveaux.
          La toute dernière question est la suivante : êtes-vous en train de dire aux entrepreneurs mauriciens : “Venez à Madagascar, les portes vous sont ouvertes” ?
– Je l’ai déjà dit et répété plusieurs fois durant mon séjour. Notre porte est et sera toujours ouverte à tous quand il s’agit du développement de Madagascar. Cette invitation est particulièrement adressée aux Mauriciens qui ont, comme j’ai eu l’occasion de le dire, une compréhension mutuelle avec les Malgaches.