REYNOLDS MICHEL

Y a-t-il à l’origine du christianisme une personnalité réelle, celle d’un certain Jésus (Yeshua en hébreu), fils d’une dénommée Marie (Miryam), prédicateur itinérant mort crucifié sous Ponce Pilate, ou sommes-nous tout simplement devant un mythe et Jésus n’a d’existence que dans l’imagination et le cœur de ses adorateurs ? Lors de son passage à La Réunion au mois de novembre, le philosophe et essayiste Michel Onfray, interrogé par un journaliste d’Antenne Réunion, le jeudi 21 novembre, déclarait que Jésus n’a pas existé, à tout le moins « il existe comme un texte, comme un prétexte, un concept fabriqué à partir de l’Ancien Testament ». L’invité du jour d’Antenne Réunion ne faisait que reprendre ce qu’il disait dans un livre récent (Décadence en 2017) : Jésus n’a « eu d’autre existence qu’allégorique, métaphorique, mythologique. Il n’existe de ce personnage aucune preuve tangible en son temps…» (p.45). Et « il y eut un Jésus de papier, à défaut d’un Jésus historique » (p. 58).

Une thèse peu crédible

Sur ce sujet, notre philosophe médiatique n’innove pas ; il ne fait que remettre au goût du jour une thèse qui remonte à la fin du 18e siècle, la thèse dite mythiste soutenue par deux philosophes français (Volney et Dupuis) et propagée un siècle plus tard par le philosophe et théologien allemand Bruno Bauer (1809-1882), qui eut pour étudiant un certain Karl Marx. Et dans le monde francophone, au XXe, par l’archéologue Salomon Reinach (1858-1932), l’historien Prospère Alfaric et le philosophe et médecin Paul-Louis Couchoud (1879-1959). À savoir : « La personne de Jésus n’est qu’une fiction littéraire. Jésus est le produit, non le créateur du christianisme » (Bruno Bauer, Le Christ et les Césars, 1877).

Cette thèse est vivement combattue par les historiens et les exégètes les plus célèbres de l’époque ‒Alfred Loisy (1857-1940), Charles Guignebert (1867-1939), Maurice Goguel (1880-1955), Rudolf Bultman (1884-1976)… Depuis lors, elle est restée très marginale au sein du monde académique. Pour les historiens et les exégètes contemporains, cette thèse n’est tout simplement pas soutenable. L’affirmation de l’existence du Jésus historique relève aujourd’hui de l’opinion commune des spécialistes de l’histoire du christianisme et des exégètes du Nouveau Testament, croyants ou non. Pour l’historien et l’exégète protestant Daniel Marguerat, la « « théorie mythiste » de la non-existence de Jésus de Nazareth est une supercherie intellectuelle. Et il faut s’indigner que des auteurs intelligents la défendent encore aujourd’hui » (In Reforme, 19 juin 2019). Mais comme la thèse d’un Jésus imaginaire est reprise de temps en temps, même si c’est en dehors du milieu académique, il convient de la questionner attentivement.

Les sources documentaires non chrétiennes

Est-il vrai que Jésus n’est cité au 1er siècle que par des chrétiens et que les historiens romains ne font pratiquement pas mention de Jésus ?

À l’époque, il convient d’abord de le souligner, personne n’avait de raison de parler de Jésus, humble prophète qui annonçait le Royaume qui vient, sinon celles et ceux qu’il avait gagné.e.s à sa cause. Du point de vue de l’histoire romaine, écrit Rémi Gounelle, professeur d’histoire de l’Antiquité chrétienne, sa vie et sa mort constituaient en effet un épisode sans intérêt, digne de tomber dans l’oubli Ponce Pilate avait des problèmes autrement plus sérieux à résoudre ! Et le judaïsme a connu bien d’autres agitateurs. Pourquoi celui-là aurait-il eu plus d’importance que les autres (Historia, Jésus cet inconnu, n° 110, novembre-décembre 2007). Bref, l’historiographie romaine, qui ne s’intéressait guère à ce qui se passait en Palestine, quand les intérêts de l’Empire n’y étaient pas en jeu, n’avait aucune raison particulière de s’intéresser à ce prédicateur itinérant, même si l’homme avait su éveiller la sympathie du petit peuple. La diffusion ultérieure du christianisme ne doit pas cacher la modestie des commencements.

L’intérêt des historiens romains se manifestera à partir du moment où le mouvement issu de Jésus deviendra manifeste. Tacite (55/56 -119), l’un des grands historiens du monde romain, évoque dans une page des Annales, datant de 115, la persécution par Néron, en 64. Il déclare que les chrétiens s’appellent ainsi parce qu’ils sont les disciples du « Christ, que, sous le principat de Tibère, le procurateur Ponce Pilate a livré au supplice » (Annales, XV. 44. 5). Pline le Jeune (61/62-114), légat de Bithynie, dans un échange de correspondance avec l’empereur Trajan, vers 112/113, évoque les troubles suscités par la diffusion du christianisme dans sa province et s’interrogent sur la conduite à tenir à l’égard de ces gens qui vouent un culte  « au Christ comme à un dieu » (Lettres, X, 96). Autour de 120, dans sa Vie de Claude, l’historien Suétone (70 – 128)  note « Comment les Juifs se soulevaient continuellement à l’instigation de Chrestos, et Claude les chassa de Rome » Suétone, Vie de Claude, XXV, 4). Les témoignages de ces trois auteurs latins suffisent pour affirmer l’existence de Jésus, sous le nom de « Christos », comme le fondateur de la religion nouvelle et de son supplice sous Ponce Pilate.

Jésus n’est pas non plus absent de l’historiographie juive. L’historien juif du 1er siècle, Flavius Josèphe (vers 37/38–100) parle à deux reprises de Jésus dans ses Antiquités juives (vers 93/94). Nous retenons ici le passage dont l’authenticité n’est pas contestée. À propos de la mort de Jacques, chef et « colonne » de la première communauté chrétienne de Jérusalem, lapidé en l’an 62 de notre ère, Flavius Joseph écrit : « Le Grand prêtre Hanne… convoqua les juges du Sanhédrin et traduit devant eux le frère de Jésus appelé Christ… son nom était Jacques et quelques autres » (Ant. Jud. 20, 2000). Dans ce passage, Joseph évoque le personnage de Jésus en lui donnant son nom de juif, Jésus, que n’ont jamais utilisé les auteurs romains (voir ci-dessus), fait observer l’historienne Marie-Françoise Baslez (2003). Il convient également de noter que c’est Jésus qui sert à situer ou à identifier Jacques, comme « frère de Jésus appelé Christ », et non pas l’inverse. Pour terminer avec les sources juives, il convient de noter que Le Talmud de Babylone, réceptacle des anciennes traditions juives, fait également état de la mise à mort de Jésus : « À la veille de la fête de Pâque, on pendit Jésus… » (Sanhédrin, 43 a). La crucifixion était alors assimilée à une pendaison (Actes 5, 30).

Comme on le voit, Michel Onfray a tout faux. Flavius Joseph, écrivain juif romanisé du 1er siècle, parle de Jésus et les écrivains romains attestent indirectement de son existence historique. Mais enfin, peut nous rétorquer Michel Onfray : ces « trois ou quatre vagues références très imprécises (…) obéissent à la loi du trucage intellectuel » (Traité d’athéologie – Grasset/Livre de poche, 2005, p.158-159). Mais, à ce compte Monsieur Onfray, pourquoi si peu d’attestation de l’existence de Jésus ?

Totalement invraisemblable

Mais la meilleure preuve de l’historicité de Jésus de Nazareth vient, sans doute et a contrario, des adversaires du christianisme des premiers siècles, contesté et en situation d’illégalité. Dans toutes les polémiques anti-chrétiennes de deux premiers siècles dont on a des traces, aucun juif, aucun grec, aucun romain, n’a jamais mis en doute l’historicité de Jésus. Il paraît tout à fait invraisemblable que les Juifs orthodoxes aient pu admettre sans réagir à la construction d’une fable nommée Jésus et que le philosophe épicurien Celse, malgré la virulence de sa polémique antichrétienne, n’ait pas dénoncé avec véhémence cette supercherie. Allons donc !

Un autre argument, avancé par plusieurs biblistes, plaide paradoxalement de façon très forte en faveur de l’historicité de Jésus : sa crucifixion. Les chrétiens, tous juifs au début, n’auraient pas pu inventer ça. Leur écriture ne disait-elle pas : « maudit soit quiconque est suspendu au gibet » ? (Deutéronome 21, 23). Ce qui faisait de Jésus un être maudit. Annoncer un messie crucifié était un non-sens : « scandale pour les Juifs et folie pour les païens » (1 corinthiens 1, 23). On assiste alors à un « retournement » du stigmate (Erving Goffman) avec la construction d’une théologie de la croix pour dégager les divers sens de la mort de Jésus devenu Christ de la foi (1).

Concluons avec un autre argument par l’absurde. Comment imaginer, se demande avec raison l’historien Jean-Christian Petitfils, que des pauvres pêcheurs du lac de Tibériade… eussent soudainement lâché leurs filets, abandonné femmes et enfants pour un simple mythe, préparé par quelques individus dans l’arrière-salle d’une taverne de Judée ? Il est en effet difficile d’imaginer que les hommes et des femmes ‒  nous pensons à Ignace d’Antioche, à l’esclave Blandine et à leurs compagnons ‒aient pu accepter d’être la « pâture des bêtes » pour un Jésus de papier ? Meurt-on en martyr pour une fiction littéraire, pour un Jésus imaginaire ? La véritable question n’est pas « Jésus a-t-il existé » –‒ les sources païennes, juives et chrétiennes attestent son existence,  mais que fut ce Jésus de Nazareth ? (2).