Reynolds MICHEL

« Quand on se coupe de sa racine, on risque d’être emporté par le premier coup de vent ! »

Les Chrétiens, en ce temps de carême ‒ temps de prière, de jeûne et de partage ‒, se préparent à célébrer dans la plus grande ferveur la mort et la résurrection de Jésus de Nazareth. « Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié : il est Ressuscité », lit-on dans l’Évangile selon Marc (Marc, 16,6). Mais qui est ce personnage historique à l’origine de l’immense aventure spirituelle du christianisme ? D’où venait-il ? Quel était son projet ? Était-il juif ou chrétien ?

Jésus est juif, né d’une famille juive (1). Ses disciples sont juifs. Et toutes les grandes figures du mouvement chrétien naissant, Jacques, Pierre et Paul, pour ne citer qu’eux, sont des juifs. Ces constats, qui relèvent aujourd’hui de l’évidence, ne l’ont pas toujours été. La tendance durant de longs siècles a été d’arracher Jésus à ses racines juives, à tout le moins à voiler sa judéité, c’est-à-dire son identité juive. Qu’est-ce qui explique cette « dé-judéisation » de la figure de Jésus qu’on retrouve dans le Nouveau Testament et dans les écrits des auteurs chrétiens des premiers siècles ? C’est toute la question du processus par lequel judaïsme et christianisme se sont différenciés, puis affrontés. C’est la question du « quand, comment et pourquoi des disciples de Jésus ont-ils cessé d’être considérés comme juifs par les autres fils d’Abraham (2) », et où et quand eux-mêmes ont-ils pris conscience qu’ils étaient autres que juifs ?

« Comment le même est-il devenu l’autre ? »

La séparation ne s’est pas faite en un jour, le jour de la découverte du tombeau vide ou le jour de la Pentecôte, par exemple. Elle ne s’est opérée que progressivement, plus rapidement et plus radicalement du côté des chrétiens d’origine païenne que du côté des chrétiens d’origine juive (les judéo-chrétiens). Il est néanmoins important de rappeler ici que disciples d’un Maître juif de plein droit, les chrétiens (3) des deux premières générations sont juifs dans leur immense majorité. Et leur objectif, à l’époque, n’était pas de fonder une nouvelle religion mais de faire reconnaître à leurs coreligionnaires que leur Maître, Jésus de Nazareth, était le Messie annoncé par les prophètes. Avant l’an 70, date de la destruction du Temple de Jérusalem par les Romains, les disciples du Nazaréen, les Nazaréens ou Nazôréens, ne forment qu’une fraction à l’intérieur du judaïsme, divers et pluriel de l’époque. Il y a des Juifs nazôréens, comme il y a des Juifs sadducéens, des Juifs pharisiens, des Juifs esséniens… C’est après 70 que le mouvement chrétien, « la secte des nazaréens » (Actes des Apôtres, 24,5) va progressivement prendre son autonomie totale à l’égard du judaïsme rabbinique. Certains spécialistes considèrent que la rupture a eu lieu entre 70 et 100, d’autres un peu plus tard.

Au départ, disions-nous plus haut, les disciples de la « secte des nazaréens » ne formaient qu’un courant au sein d’un judaïsme  divers, pluriel, multiple. Une grande famille très éclatée où les controverses doctrinales sont vives, parfois violentes, et où chaque courant ‒ pharisien, sadducéen, essénien, zélote, baptiste… ‒  proclame sa singularité et sa perception propre de la vérité, tout en affirmant son appartenance solidaire à Israël (4). Selon le livre des Actes des Apôtres (Ac 1-5), les Nazaréens, tout en célébrant leur foi en Jésus, « que Dieu a fait Christ et Seigneur », « fréquentaient assidûment le Temple » (Actes, 2, 36). Et c’est dans la synagogue d’Antioche de Pisidie (Ac, 13-12-52) que Paul, juif du courant pharisien, inaugure sa mission. Lorsqu’il arrive dans une ville, c’est d’abord à ses frères juifs que Paul s’adresse, avant de se tourner vers les païens.

Mais devant le succès rencontré auprès de ces derniers, ses frères lui causent des ennuis auprès des autorités. Alors il tonne en les accusant d’avoir « tué le Seigneur Jésus et les prophètes » (1 Thessaloniciens 2, 14-16). Mais plus tard, le même Paul, dans sa grande méditation sur la destinée d’Israël (Romains 9 à 11), assigne une vraie place au judaïsme dans sa pensée théologique. Dieu, déclare-t-il, n’a pas rejeté son peuple (11,2) tout en laissant percevoir une certaine distance entre le judaïsme et sa foi nouvelle en Jésus-Christ, un écart entre les deux alliances. « Nous prêchons un Messie crucifié, scandale pour les juifs et folie pour les païens », clame-t-il (1 Corinthiens, 1, 23). Avec Paul (vers 50-60) le mouvement de dé-judaïsation est en marche.

De l’antijudaïsme à l’antisémitisme

Les écrits évangéliques (Marc, Matthieu Jean…), postérieurs à la rupture entre judaïsme et christianisme, font tous état, à quelques exceptions près (5), de l’hostilité grandissante des disciples de Jésus envers les Juifs. L’auteur de l’évangile selon Matthieu (vers l’an 90) n’hésite pas à attribuer la mort de Jésus à tout le peuple d’Israël : « Nous prenons son sang sur nous et nos enfants » (Mt, 27,25). Cette auto-malédiction, soulignons-le, a souvent été invoquée pour justifier les malheurs du peuple juif. L’auteur de l’Évangile selon Jean (vers 100-110), instaure, pour sa part, une distance pleine de violence entre Jésus et “les Juifs” qui l’entourent. Projetant sur la biographie de Jésus la situation après la rupture, il met dans sa bouche l’affirmation suivante : « Si Dieu était votre Père, vous m’auriez aimé… Votre père, c’est le diable » (Jn 8, 44). Dans cet écrit de Jean, les chrétiens et les Juifs représentent déjà deux groupes étrangers. Le même antijudaïsme est présent dans l’Apocalyse johannique (vers 95-100). On y trouve dans ce livre deux violentes attaques contre « ceux qui se disent juifs et ne le sont pas », auxquels est attribué le qualificatif de « synagogue de Satan » (Ap 2, 9 et 3, 9). Arrêtons-nous à ces quelques réactions qui font corps avec un certain refus de la judéité de Jésus.

Il faut sans doute replacer ces violentes diatribes contre les Juifs dans leur contexte, comme relevant pour certaines de la controverse interne au judaïsme, pour d’autres de l’antijudaïsme après la consommation de la rupture, mais « l’effet de sens » de ces invectives s’est révélé par la suite catastrophique. Dès le second siècle, un certain Marcion, chrétien de Sinope, oppose le Dieu jaloux et coléreux de l’Ancien Testament au Dieu d’amour du Nouveau Testament, la Loi à l’Evangile et supprime des évangiles toutes les racines juives de Jésus. Même si Marcion n’est pas suivi et la décision de conserver l’Ancien Testament est prise par la Grande Église au milieu du IIe siècle, le mal est fait. Avec certains écrivains chrétiens des  IIIe et IVe siècles ‒ Jean Chrysostome et d’autres… ‒l’antijudaïsme se transforme en antisémitisme avec ses sinistres dérives.

Et par la suite, à force d’extirper du christianisme, tout ce qui pouvait rappeler ses origines juives, on a fini, aux XIXe et XXe siècles, particulièrement en Allemagne, à émettre quelques doutes sur la véritable « race » de Jésus, avant d’affirmer avec le philologue allemand Paul de Lagarde : Jésus n’était pas juif. C’est l’invention du Jésus aryen. De là à parler d’un christianisme « germanisé », débarrassé de l’Ancien Testament et un Jésus aryen, le premier des chrétiens, en lutte contre l’influence juive, le pas a été vite franchi par de nombreux pasteurs. D’où la création d’un Institut pour l’étude et l’éradication de l’influence juive sur la vie de l’Église en mai 1939. Et dans la foulée, l’appel de nombre de chrétiens allemands à l’expulsion des Juifs (Cf. Mireille Hadas-Lebel, 2016 (6)). L’engrenage fatal est enclenché.

Aujourd’hui, la situation est tout autre. La longue et douloureuse histoire des relations entre juifs et chrétiens a cédé la place à un dialogue où héritage commun est assumé. Les chrétiens ont reconnu leur part de responsabilité dans l’antisémitisme qui a conduit à la Shoah. Un regard nouveau sur le judaïsme a vu le jour grâce à la progression de la recherche en la matière, suite aux découvertes de Qumrân (7). Autrement dit, nous avons aujourd’hui une meilleure connaissance du milieu où Jésus est intervenu. Bref, nous redécouvrons sa judaïté, sa grande proximité et aussi sa différence avec les grandes figures juives de son temps.

NOTES & RÉFÉRENCES

(1) Juif : Déformation du terme « judaeus », le judéen – habitant de la tribu de Juda, puis de la province de Judée en Palestine et ensuite pour désigner tous les juifs, le peuple original qui parvient à garder son identité.

(2) BLANCHETIERE François, Le moment de la séparation, In Le Monde de la Bible, n° 150, avril-mai 2003.

(3) Selon l’auteur des Actes des Apôtres, le terme chrétien, issu du latin “christianos”, est apparu pour la première fois à Antioche : « C’est à Antioche que, pour la première fois, les disciples reçurent le nom de “chrétiens” » (Actes 11, 26). Vers l’an 40 estime l’historienne Marie-Françoise Baslez.

(4) MARGUERAT Daniel, Le christianisme a été un ascenseur social, par C. MaKarian, L’express, 27/12/2010

(5) À l’exception des judéo-chrétiens  qui ne se considèrent pas en rupture avec le judaïsme

(6) HADAS-LEBEL Mireille, Une amnésie théologique : le “Jésus aryen”, Conseil National de l’AJCF – Paris, 14 février 2016.

(7) La découverte dans les grottes de Qumrân,  au voisinage de mer Morte en Israël, à partir des années 1947-1949, de plus de 9 000 manuscrits de l’Ancien Testament et autres textes d’une communauté religieuse, dite essénienne.