Pascal, 27 ans, a failli se suicider il n’y a pas trop longtemps. Il y a quelques mois à peine, ce jeune homme issu d’une famille dissolue, qui a fait carrière dans divers call centres de l’île, s’est enfin remis d’un long parcours d’alcoolique chronique. Son premier contact avec l’alcool, il le fait à 17 ans, après une première déception amoureuse. De fil en aiguille, avec les autres bouleversements familiaux et drames affectueux, Pascal finit par boire « matin, midi et soir… » Au final, il perd « un emploi où je gagnais bien ma vie » et plonge si radicalement dans sa descente aux enfers qu’il perd tout espoir. Paroles d’un ex-désespéré qui a retrouvé le goût de vivre « grâce à un centre de désintoxication et à l’écoute que j’ai eue ».
L’enfance de Pascal n’est pas tout rose. En fait, il est ballotté entre une mère biologique et une autre, adoptive, qu’il appelle affectueusement sa « tante ». « Je passais deux à trois mois chez l’une, se souvient-il. Et d’autres mois, chez l’autre… Ce n’est que quand j’ai commencé à grandir que je me suis rendu compte que celui que j’appelais “papa” n’était pas mon vrai père… Que ceux que je connaissais comme mes soeurs et frères avaient tous des pères différents ! », témoigne-t-il. Il découvre dans le même temps que sa mère « n’a jamais eu une vie stable. Quand j’ai commencé à prendre conscience de ma condition, je me rendais compte que ma mère adoptive m’aimait énormément. Mais elle restait une étrangère tandis que ma mère biologique ne faisait pas grand cas de moi… » Cet état de choses « me faisait déjà beaucoup souffrir affectueusement », admet notre interlocuteur.
D’ailleurs, explique le jeune homme dans un français impeccable — il a eu une solide formation pour travailler dans les call centres et avoue avoir toujours été « personnellement très intéressé à apprendre, avancer dans la vie. Je suis naturellement brillant ! » — « petit, ma vraie mère ne m’a jamais inscrite à l’école ». Ce n’est que quand sa mère adoptive décide, alors qu’il a environ 10 ans, de le faire intégrer une scolarité permanente et l’enlève de la garde de sa mère que Pascal découvre l’école. « Je suis entré directement en 4e, explique-t-il. Et je ne savais même pas l’alphabet ! C’est là que j’ai appris à lire et à écrire. Évidemment, j’ai échoué, malgré tous mes efforts et en dépit du fait que je voulais absolument apprendre ! »
En entrant dans l’adolescence, Pascal découvre les premiers émois amoureux : il rencontre Julia, alors qu’il a 16 ans. « Je l’aimais beaucoup, explique-t-il. On se voyait souvent, on s’entendait bien et une chose emmenant une autre, on a commencé à faire des projets ensemble ; on a même décidé qu’on allait se marier… » Pascal, tout émerveillé, n’entretient pas le moindre doute au sujet de sa petite amie. « Un jour, continue-t-il, je traînais dans les rues de Rose-Hill… Et qui je vois ? Julia aux bras d’un autre et ils s’embrassaient. »
Trois enfants, trois pères…
Le coup était « très dur ! », confirme le jeune homme déjà fragilisé par son enfance déchirée. Sa réaction immédiate : « J’avais besoin d’un moyen d’évasion rapide… Quelque chose derrière laquelle me cacher. Quelque chose pour combler le vide que Julia laissait dans ma vie en me trompant de la sorte. » Son choix se porte automatiquement « sur l’alcool. On se dit que c’est un moyen rapide d’“oublier” ses peines… On croit que l’alcool peut atténuer nos souffrances et nous en éloigner. Mais ce n’est pas vrai. Le lendemain, au réveil, tout me revenait encore plus brutalement et j’avais encore très, très mal ».
La spirale vicieuse est inéluctablement en marche : pour calmer ses peines et s’évader de ses soucis, Pascal boit constamment. À l’époque, il est déjà employé dans un call centre du pays et gagne bien sa vie. Peu de temps après sa rupture brutale avec Julia, il rencontre Karen…
« Nous nous connaissions déjà, explique-t-il. Je la voyais assez souvent et on se parlait de temps à autre. » Karen et Pascal se lient d’amitié quand la jeune femme commence à lui faire part de ses propres soucis : « Elle voyait que j’allais mal et essayait de me réconforter. C’est comme cela que j’ai appris qu’elle avait trois gosses et qu’elle devait se mettre en quatre pour subvenir à leurs besoins… » Lors de cette conversation précise, se souvient Pascal, « elle pleurait. Et j’ai ce problème : je ne peux voir une fille pleurer… Peut-être que c’est lié à ma mère, au fait que je la voyais pleurer tout le temps quand j’étais petit. »
Pascal propose alors à Karen de lui venir en aide : « Monn dir li “fi, pa traka. Mo pu ed twa”. Et chaque fin de mois, comme je touchais un salaire conséquent, je faisais ses courses et je l’aidais… » Pascal avoue qu’il « s’identifiait à Karen de par ses problèmes et les miens ». De fréquenter régulièrement Karen et ses trois enfants, « petit à petit, l’amitié s’est transformé en amour », relate le jeune homme. C’est ainsi que les deux décident de se marier…
« C’est là que j’ai commis la plus grosse erreur de ma vie ! » Dès le départ, les familles des deux jeunes s’opposent à leur projet d’union. « J’ai alors dit à Karen que, malgré tout, nous, on allait se marier… Parce qu’on voulait tous les deux une nouvelle chance dans la vie. Ce que je fis. On se maria civilement et on emménagea ensemble ; elle, moi et ses trois enfants. » Après trois mois de vie commune, Pascal découvre un beau jour que « les trois enfants de Karen avaient chacun un père différent… C’était comme une gifle magistrale ! Je ne m’attendais pas du tout à cela et je me suis senti trahi. C’était comme si mon enfance revenait me hanter… »
De petites disputes en tiraillements plus graves, Karen et Pascal ne s’entendent plus. Au bout de quatre mois, « linn kit mo lakaz. Enn zour kan monn rantre apre travay, lakaz ti vid ! Linn balye tou linn ale… » Pascal n’en démord pas et se rend chez la maman de Karen. Elle y apprend de la bouche de sa belle-mère que « Karen n’était pas là. Sa mère m’a appris qu’elle avait quelqu’un d’autre dans sa vie et qu’elle vivait avec ce dernier… »
Mère assassinée
L’univers de Pascal s’effondre. Une fois encore, il a recours à la bouteille, qu’il avait abandonnée quand il a pensé retrouver son équilibre émotionnel auprès de Karen. Entretemps, aussi, le jeune homme a perdu sa mère biologique dans des circonstances très tragiques : elle avait été assassinée. Les mois se succèdent… Pascal a grimpé les échelons au boulot et est devenu Supervisor dans le call centre où il travaille.
« Il y avait une fille qui était assise en face de moi au travail, raconte-il. Comme on enchaînait de longues heures, graduellement, une certaine complicité s’est installée entre nous deux… » Ayant fait connaissance et s’étant rapprochés l’un de l’autre, Lina, la nouvelle fille dans la vie de Pascal, lui fait part de son désir de vivre auprès de lui : « Elle voulait vivre avec moi, mais n’avait pas le courage d’en parler à ses parents. On a trouvé une stratégie pour que ses parents croient qu’elle vivait chez un proche afin qu’elle soit plus près de son travail… »
Un soir, « par pur souci d’honnêteté, relève Pascal, parce que je tenais beaucoup à elle et que j’avais une peur bleue de la perdre », il décide de parler de sa vie à Lina. « Je lui ai dit que j’étais en instance de divorce et que j’espérais que cette information n’allait pas affecter notre relation. » Sur le coup, se remémore le jeune homme, « elle a bien pris la nouvelle et m’a même réconforté… » Mais le ver était dans le fruit.
Lina change peu à peu de comportement envers Pascal et lui reproche de lui avoir caché la vérité… « Le 24 décembre 2010, c’était mon anniversaire. Elle est venue chez moi et insistait pour rencontrer ma mère adoptive, qui était sortie », se souvient encore notre interlocuteur. Pascal apprendra plus tard que « quand elles se sont rencontrées, Lina a voulu tout savoir sur mon passé et ma mère adoptive lui a expliqué comment j’avais épousé Karen, qu’elle avait des enfants de trois hommes différents, tout ça… » Le 31 décembre, « elle m’a appelé juste après minuit pour me dire de ne plus jamais l’appeler, que c’était fini entre nous. Elle me reprochait d’avoir “épousé une fille facile” et de m’être servi d’elle… »
C’était, pour reprendre les mots de Pascal, « la goutte d’eau qui a fait déborder la vase… Tous mes problèmes : mon enfance, ma mère assassinée, mes deux premières relations, me revenaient en tête ». Dans les jours qui suivent, Pascal n’a qu’un mode de vie : « Boire, matin, midi et soir. »
“Rum feray”
Tous les alcools y passent. « Je buvais avec une rage intérieure nouvelle, une violence, se souvient-il. Je n’avais qu’un but : me détruire. » En un rien de temps, ce jeune homme brillant qui avait gravi les échelons d’un métier difficile et exigeant perdit également son boulot. « Tout cela ne me disait plus rien… Ma vie n’avait plus de valeur à mes yeux. Tout ce qui m’importait, c’était d’avoir ma dose quotidienne de rum feray… Je n’avais plus d’argent, c’était moins coûteux. »
Une fois, il tente de mettre fin à ses jours. « C’est ma mère adoptive qui, en premier, m’a sauvé, reconnaît-il. Elle m’a dit “Pascal, to enn zoli garson ; enn garson intelizan. Monn grandi twa, mo kone. Eski akoz enn tifi to pou gaspiy tou sala ?” » Mais le jeune homme n’arrive toujours pas à se ressaisir, même si l’envie est là. « J’avais mon ordinateur dans ma chambre et je cherchais des ONG et des centres où je pouvais me faire soigner… »
Finalement, il tombe sur une ONG se trouvant dans les basses Plaines-Wilhems et qui s’occupe entre autres de la désintoxication des substances diverses, dont l’alcool. Il s’y inscrit avec le soutien de sa mère et de son cousin, entretemps rentré de l’Angleterre… « C’est grâce aux animateurs de ce centre si j’ai aujourd’hui remonté la pente, explique-t-il. J’ai eu droit à leur écoute, leur accompagnement et leur soutien quand j’étais au plus bas. »
Pascal a trouvé à nouveau un travail, toujours dans un call centre et envisage sa vie « beaucoup plus positivement. J’ai appris mes limites et mes faiblesses. Et j’ai appris ma valeur et la beauté de la vie. Je veux vivre et je veux prévenir les autres jeunes que je vois qui ne sont pas armés pour cette vie et qui veulent persister à voler de leurs propres ailes… »
De par son métier — il gère une équipe de 800 jeunes — Pascal « voit beaucoup de choses. Quand j’étais de l’autre côté de la barrière, je ne comprenais pas ces signes de détresse. Mais maintenant, je sais. Et je veux éviter à ces jeunes d’en arriver à vouloir mourir, comme je l’ai fait ».