C’est un fait indéniable que l’argent joue un rôle primordial lors des compétitions sportives de haut niveau car le financement de ces événements est aussi d’un haut niveau ! Il s’agit alors de trouver de gros sponsors afin d’avoir ces gros sous, ce qui est le cas même pour les Jeux Olympiques. Toutefois, il est impératif que les critères les plus exigeants soient de mise pour sélectionner des sponsors dignes de cette célébration planétaire de l’effort humain car ces jeux sont d’une importance capitale pour l’image du pays organisateur. Il y a donc un Comité d’éthique olympique qui doit s’assurer que l’éthique prime sur l’argent – ce qui n’est pas toujours évident car, comme on le dit si bien chez nous, larzan pena loder.
    Mais voilà, parce que le Sponsor officiel majeur des JO de Londres n’est autre que le géant Dow Chemicals, il y a eu tout un tollé de part et d’autre car cette multinationale, fabricant du Napalm et de l’Agent Orange, est aussi maintenant juridiquement responsable de la catastrophe de Bhopal suite à l’acquisition de Union Carbide. L’Association des victimes de Bhopal avait même demandé au gouvernement indien et aux athlètes de leur pays de ne pas participer aux Jeux de Londres. Il faut saluer ici la prise de position de Meredith Alexander, l’une des responsables de l’association britannique Action Aid. Cette grande dame a récemment démissionné de la Commission pour des Jeux durables ( organisme indépendant créé pour garantir le respect de l’environnement), en signe d’opposition à la présence de Dow Chemicals parmi les partenaires des Jeux.
    La tragédie de Bhopal se produisit le 3 décembre 1984 à l’usine de pesticides de la firme américaine Union Carbide située dans cette ville du centre de l’Inde. Parce que, par négligence ou inadvertance, on n’avait pas remplacé quelques garnis usés qui devaient assurer l’étanchéité, il arriva que l’eau pénétra dans un compartiment où il ne fallait pas. L’explosion qui s’ensuivit dégagea quelques 40 tonnes de gaz toxiques, de l’isocyanate de methyl, dans l’atmosphère. Ces poisons tuèrent les gens et leurs animaux, détruisirent leurs récoltes et contaminèrent les nappes phréatiques. Les autorités indiennes font état officiellement de 3500 morts, mais les associations de victimes parlent de 25 000 décès dus à cette catastrophe. Et ce n’est pas tout, puisque les conséquences désastreuses de cette tragédie sont encore pires. En fait, d’après des associations de victimes et des médecins, plus de 100 000 personnes intoxiquées par la fuite de ces gaz dans l’atmosphère souffriraient toujours d’effets secondaires – cancer, cécité, difficultés respiratoires et neurologiques, ainsi que des déformations de bébés dont les mères étaient présentes à Bhopal cette nuit fatidique du 3 décembre 1984. Un vrai désastre, qualifié par la BBC comme « the world’s worst industrial disaster ».
    En 1996, la Cour suprême avait jugé que les accusés ne pourraient pas être poursuivis pour homicide, mais seulement pour négligence, un chef d’inculpation passible d’une peine moins lourde. Et ce n’est qu’en 1999, c’est-à-dire 25 ans après la catastrophe, que le verdict tombe. Si bien que le ministre indien de la Loi, M. Veerappa a fait ce commentaire devant la presse : « Le retard apporté au passage de la justice équivaut dans la pratique à un déni de justice. Il est très regrettable qu’il ait fallu autant de temps pour rendre le verdict. » Pour Ram Prasad, un villageois âgé de 75 ans, « ces sanctions ne vont pas assez loin. J’ai perdu mon fils, mon frère cadet et mon père, et la nuit, je fais encore des cauchemars ». En se référant à ce déni de justice, un commentateur de la BBC a fait la réflexion suivante : « Bhopal, too little too late ».
    Le procès “bidon” de la catastrophe de Bhopal a une forte résonance dans un pays comme l’Inde avec une population de 1,2 milliard, pauvres pour la majorité. Il illustre la difficulté à concilier une croissance rapide – l’Inde est devenue la troisième économie de l’Asie – avec le respect de la santé des gens et des normes de sécurité. Nous avons voulu attirer l’attention des uns et des autres sur cette tragédie en cette période de festivités olympiques car, de par notre engagement pour un humanisme universel, il est de notre devoir de prendre position et de conscientiser les gens aux malheurs qui guettent les plus démunis, les sans-voix et autres « damnés de la terre » comme dirait Frantz Fanon.