Dans cet entretien accordé au Mauricien, Joanna Bérenger, députée du MMM, analyse la situation provoquée par le Covid-19 sous un angle humaniste et écologique. Elle considère d’emblée que la décision d’un déconfinement devra être prise « pour des raisons sanitaires, et non économiques ». Selon elle, cette crise met à nu les « inégalités sociales récurrentes » à Maurice. Elle observe en outre que les conséquences de la crise sanitaire que nous traversons sont « dramatiques », surtout en termes de pertes de vies humaines. Mais il ne faut pas non plus oublier, estime-t-elle, « le désastre écologique qui nous attend plus loin », rappelant que l’on parle à ce propos d’une « 6e extinction de masse ».

Vous commencez votre travail de parlementaire dans des conditions difficiles. Comment vivez-vous ce confinement ? Arrivez-vous à maintenir un contact avec vos mandants ?

Entre le nettoyage, les repas à préparer, l’école à la maison et la petite de 2 mois dont je dois m’occuper, on peut dire que mes journées sont chargées. Mais j’apprécie la collaboration de tous et, surtout, le fait que l’on soit réuni. En parallèle, je maintiens le contact avec mes mandants, que ce soit par téléphone ou Facebook. Ils ont été nombreux à être en détresse lorsque le gouvernement a subitement fermé toutes les boutiques et les supermarchés du jour au lendemain. Et beaucoup ne sont pas sur la liste du registre social. J’ai donc fait mon maximum pour apporter de l’aide et un soulagement à ceux qui n’avaient plus rien. L’heure est à la solidarité. À tous les niveaux.

En tant que jeune, qu’est-ce qui vous préoccupe le plus pendant cette crise ? Est-ce qu’elle met en lumière les faiblesses de notre société ?

Tout le monde n’a pas la chance d’avoir une maison et une carte bancaire leur permettant de faire des achats en ligne. Nombreux sont ceux qui se retrouvent dans une situation particulièrement difficile en ce temps de confinement. Non seulement pour des raisons financières, mais aussi parce qu’il est évidemment impossible pour ceux habitant à plusieurs dans une seule pièce, par exemple, de respecter les règles du confinement à la lettre. Il en va de même pour ceux qui vivent au jour le jour, comme les maçons ou les plombiers. Et puis il y a ceux que le développement a oubliés et qui ne voient pas pourquoi il faudrait soudainement être solidaire. Ceux-là n’ont rien à perdre et ne prendront pas les précautions nécessaires pour combattre le virus. Les inégalités sociales sont mises à nu et cette triste réalité-là, il nous faut la regarder bien en face pour pouvoir prendre les mesures qui s’imposeront demain pour y remédier. Et il s’agit d’abord, dès aujourd’hui, d’entraide puisque dans cette crise, nous serons tous voisins de lit à l’hôpital. D’ailleurs, le gouvernement devrait interdire les licenciements pendant cette période de confinement. Sinon, ce sont les travailleurs et les plus démunis qui porteront le fardeau de la crise sanitaire.

Après la crise sanitaire, beaucoup, à Maurice et dans le monde, estiment qu’il y aura une crise économique. Qu’en pensez-vous ?

La vie humaine doit aujourd’hui primer sur l’économie. La priorité est de vaincre la bataille contre cet ennemi invisible et minimiser autant que possible les pertes de vies. Je ne suis pas experte en économie, mais je crois que plus tôt nous gagnerons la bataille, mieux ce sera, y compris pour l’économie. Si le gouvernement prend les bonnes décisions, il n’y a pas lieu de s’inquiéter. Mais déjà, on ne comprend pas pourquoi le Covid-19 Solidarity Fund, mis à part Rashid Imrith, est présidé par des personnes du secteur privé. Quel signal le gouvernement est-il en train d’envoyer ? N’y a-t-il personne d’assez qualifié dans le secteur public pour le présider ? Est-ce que l’intérêt du secteur privé est en train de surpasser celui du public ? Ce fonds devait être mis en place pour aider les plus affectés par la crise, cela sur une base volontaire, dont la plupart des députés de l’opposition ont consenti à apporter leur contribution. Mais voilà que l’on impose maintenant une taxe de Rs 4 sur l’essence et le diesel, et au final, ce sont donc les contribuables eux-mêmes qui contribueront à ce fonds. La question aujourd’hui est de savoir qui décidera où ira cet argent. Quoi qu’il en soit, la décision d’un déconfinement doit se faire pour des raisons sanitaires, et non économiques.
L’État doit être transparent dans ses démarches et rendre publics tous les rapports en lien avec la pandémie et, surtout, consulter les centrales syndicales et l’opposition avant de procéder au déconfinement et à la reprise des activités économiques. Il ne s’agit pas simplement d’informer. Il en va du bien commun et, dans une telle crise, les meilleures décisions ne peuvent se prendre que dans le dialogue et dans le consensus. Le gouvernement de Jacinda Ardern, Première ministre de Nouvelle-Zélande, est un bel exemple, avec un comité de réponse à l’épidémie présidé par nul autre que le leader de l’opposition.

La vie reprendra-t-elle son cours normalement une fois le virus derrière nous ?

Avant de penser au déconfinement, il faut un dépistage de masse. Ensuite, le gouvernement devra s’assurer que tous les protocoles sanitaires soient respectés sur les lieux de travail (équipement nécessaire, masques, « sanitizer »…). Mais dans tous les cas, cette crise ne met-elle pas en avant aussi les limites de notre système actuel ? N’est-il pas grand temps de le repenser ? Cette crise nous permet de nous réapproprier notre pouvoir d’action et de façonnage sur le réel. La leçon principale à en tirer est avant tout structurelle. Il est grand temps de repenser une économie au service de la vie, et non l’inverse. Nous voyons aujourd’hui l’importance des métiers de ceux qui ont d’habitude les plus bas salaires. Les nounous, les garde-malades, les infirmiers, les éboueurs… Ce sont ceux qui soulagent notre quotidien et sont au service de notre bien-être. Il faut revaloriser tous ces métiers et leur accorder ce qu’ils méritent.

Ceux issus de ma génération sont de plus en plus nombreux à adhérer aux idées issues de la social-démocratie, ce qui permet d’espérer que le monde qui viendra après sera meilleur. Nous sommes la génération qui a le devoir de tout réinventer. Pour cela, il est nécessaire de se poser les bonnes questions, d’en tirer des conclusions constructives et d’être audacieux. Dans cette période de crise, nous réalisons aussi que l’argent ne se mange pas. Mais si nous continuons d’abuser de toutes les ressources que nous donne mère Nature, sans leur donner le temps de se régénérer, que restera-t-il pour les générations qui suivront ? Les conséquences de la crise sanitaire que nous traversons sont dramatiques, surtout en termes de pertes de vies humaines. Mais il ne faut pas oublier que le désastre écologique qui nous attend plus loin est aussi important, puisque l’on parle de 6e extinction de masse. Pourquoi acceptons-nous certaines privations de liberté sans précédent face à cette crise sanitaire alors que nous n’acceptons pas des privations bien plus dérisoires face à la crise écologique ? Nous n’avons pas le droit de ne pas user de cette situation exceptionnelle pour développer une pensée exceptionnelle, sinon cette crise n’aura apporté que du négatif. Presque tout ce qui était réputé « impossible » s’est produit pendant cette crise : le gouvernement travaille enfin pour le bien-être du peuple, le capitalisme est solidaire, nous changeons nos habitudes pour consommer moins, etc. Donc, cette crise nous apprend que le monde de demain peut être autre. Mais encore faut-il le vouloir.

Un message à la population ?

Aujourd’hui, nous prenons conscience d’appartenir à la même communauté : celle de l’humanité. Nous ne nous sauverons pas les uns sans les autres. Nous appartenons à la même terre et, comme pour cette crise, nous devrons faire face ensemble aux mêmes défis écologiques. Nous avons toujours le choix entre l’accueil et l’hostilité, entre l’inclusion et l’exclusion, entre l’embrassement et l’embrasement. Accueillons cette crise et sachons en tirer les leçons de manière positive. Nelson Mandela utilisait le terme « ubuntu » pour décrire le fait que nos destins sont inextricablement liés et que cette coappartenance à un monde commun constitue la seule manière de pensée : ce qu’il y a de plus grand en nous que nous-mêmes. Dans la culture Xhosa et dans les langues bantoues, il est résumé ainsi : « Je suis parce que nous sommes et puisque nous sommes, je suis. » Ce terme prend tout son sens aujourd’hui.