Au lendemain du passage du Pape François à Maurice, Joanna Bérenger, secrétaire de l’aile jeune du MMM, affirme que le Saint-Père a raison d’affirmer que le développement économique ne profite pas à tous et que le Pape a bien compris la réalité et les difficultés que rencontrent les jeunes Mauriciens.

Elle souligne que 45% des chômeurs ont moins de 25 ans, tout en évoquant la campagne électorale. Pour elle, en se présentant seul aux élections générales, le MMM « sera en mesure de mettre en œuvre son  programme électoral sans avoir à faire de concessions et sans se faire embobiner dans une alliance ».

Elle évoque également l’engagement des jeunes, qui sont davantage conscients de l’urgence environnementale. Vers la fin de l’interview, elle annonce qu’elle est enceinte de quatre mois. « Cela représente pour moi une immense joie mais aussi une grande responsabilité quant au monde que je vais laisser à mes enfants et à tous les enfants de Maurice ».

Vous vous préparez à entrer en campagne électorale et pour la première fois comme candidate dans la circonscription n° 16 aux prochaines élections générales. Dans quel état d’esprit vous engagez-vous dans cette bataille politique ?

C’est la première fois que je me présenterai comme candidate. Mais la liste électorale du MMM n’a pas encore été finalisée et doit être avalisée par l’Assemblée des délégués. Toutefois, ce n’est pas la première campagne électorale à laquelle je participe activement. Je dois dire que je m’y engage avec le même enthousiasme. Il ne faut pas oublier que cette année marque les 50 ans du MMM. Le parti se présente seul à ces élections. Ce sera donc un tournant pour le parti et pour tous les militants qui, j’en suis certaine, s’engagent avec un dynamisme renouvelé.

Le MMM s’y présentant seul constitue-t-il un défi supplémentaire?

Oui, ce sera un défi dans le sens où la réalité veut que ce ne soit pas facile. On ne prétend pas avoir gagné les élections d’avance. Ce ne sera pas facile mais nous avons une équipe compétente et soudée maintenant, du moins je l’espère. On part donc sur une bonne base. Bien entendu, on renforcera tout cela avec notre programme électoral et une stratégie qui est en train d’être peaufinée. Je pense qu’on a de belles chances mais évidemment tout n’est pas gagné d’avance.

Vous êtes parmi ceux qui soutiennent avec force que le MMM aille seul aux législatives… 

Bien sûr qu’il y a un risque. La vie est un risque perpétuel, c’est ce que la rend intéressante mais c’est une chance de pouvoir mettre en œuvre notre programme électoral sans avoir à faire des concessions, sans se faire embobiner dans une alliance. Parfois on réalise après coup n’avoir pas fait le bon choix. Là on sait dans quelle direction on va et que la décision a été prise par une majorité et que nous sommes tous d’accord depuis un bon bout de temps déjà.

Le MMM est déjà la cible de ses principaux adversaires qui tentent de l’affaiblir en débauchant certains de ses éléments…

L’affaiblissement qu’ils pensaient aller avoir lieu a ‘ »back fire « . Si on veut rester optimiste je me dis que c’est tant mieux que cela se produit maintenant plutôt qu’à la veille des élections. On aurait alors été plus affecté puisqu’on aura fait un faux départ. Maintenant on sait sur qui on peut compter, et nous avons une équipe soudée.

Navin Ramgoolam, qui commentait le départ d’un certain nombre de membres du MMM, a exprimé sa sympathie pour le MMM. Comment interprétez-vous cette démarche?

Nous accueillons sa remarque et cela s’arrête là « sans read too much into it ». Cela ne veut pas dire qu’il va pouvoir nous embobiner.

Vous serez donc candidate dans la circonscription n° 16 ; pourquoi celle-ci?

On privilégie une politique de proximité; c’est ainsi que naturellement j’ai intégré la circonscription n° 16 à travers une branche comme le veulent la procédure et la Constitution du MMM parce que c’est la circonscription où j’habite. Du coup, vu que ce sont les militants de la circonscription n° 16 que je fréquentais plus que d’autres ce sont eux qui ont proposé que je sois candidate. Cela s’est fait naturellement. Évidemment, cela reste à être avalisé par l’Assemblée des délégués qui aura le dernier mot.

Vous dites que votre père, Paul Bérenger, ne savait pas que vous alliez vous engager en politique. Qu’est-ce qui a créé ce déclic chez vous ?

En 2010 déjà lorsque j’étais revenue au pays alors que j’étais étudiante à Paris, j’avais rassemblé mes économies en faisant entre autres du babysitting pour pouvoir rentrer et apporter ma contribution aux législatives de cette année-là. Mon père ne savait pas ce que je faisais à Maurice. Je ne lui avais rien dit et il m’a vu un jour débarquer devant lui. Il m’a demandé ce que je faisais là et je lui avais dit que je venais donner un coup de main. Je suis resté pendant un mois. Mon père ne savait pas que j’étais déjà très investi et que je faisais du porte à porte etc. Lorsque je suis rentré au pays j’ai intégré officiellement une instance afin de me faire accepter par les militants et m’immerger dans cette atmosphère et apporter mon aide sur le terrain. Quel a été le déclic? Je pense que c’était la situation dans le pays qui était déjà chaotique avec les gouvernements Ramgoolam-Jugnauth qui s’enchaînaient. La défaite de 2014 nous a bien amochés parce qu’on a payé cher cette alliance. À juste raison. Parce qu’on a été naïf de croire que Ramgoolam allait changer, qu’il allait mettre en application notre programme électoral. Je sentais qu’il fallait quelque chose. Je ne voulais pas que demain mon enfant vienne me dire : « Ma, mo pe ale, pena lavenir isi ». Je veux que tous les enfants aient les mêmes chances, que la situation s’améliore, que nos institutions soient moins corrompues. Je veux apporter ma contribution à la lutte pour un monde meilleur. Je ne prétends pas pouvoir changer le système à moi tout seul. Certainement pas. On a une équipe compétente et soudée pour cela. Mais j’ai au moins apporté ma pierre à l’édifice.

Vous êtes un cas particulier parce que vous êtes tombés dans la marmite politique depuis votre enfance. D’ailleurs, votre frère Emmanuel et vous-même avez toujours été aux côtés de votre père. Quels sont les grands souvenirs que vous gardez de cette période-là ?

Je retiens beaucoup de sacrifice de sa part. Une passion pour son pays et pour le peuple mauricien. Un dévouement ainsi qu’un travail acharné. Il était tout le temps derrière son bureau en train de travailler et tel est toujours le cas. Je retiens également son honnêteté et sa droiture. Évidemment, je l’ai accompagné notamment dans des réceptions. Je me rappelle encore une belle rencontre avec Nelson Mandela. J’ai la chance de pouvoir marcher à l’école la tête haute, de pouvoir être fière sans me faire charrier par mes camarades parce que telle ou telle allégation pèse contre lui. Je lui suis reconnaissante d’avoir permis que je marche fièrement à l’école.

Il a aussi trouvé le temps de s’occuper de nous et nous amener à l’école quotidiennement. Aujourd’hui encore, il dit fièrement avoir changé les couches de tous ses enfants. Personnellement il m’a appris de belles valeurs, notamment à faire ce qui est juste et non pas ce qui est facile. Il nous a appris à nous débrouiller par nous-mêmes pour atteindre nos objectifs. Je le remercie pour cela.

Il ne tient qu’à moi de faire les efforts nécessaires pour obtenir ce que je mérite et pour me faire une place que ce soit au sein du MMM, que ce soit au sein de la politique ou au sein de la société. C’est ce que je fais depuis 2010.

Est-ce la raison pour laquelle vous êtes très remontée lorsqu’on vous associe à une dynastie ?

Je suis remontée parce que je trouve injuste cet amalgame qu’on fait entre hériter d’un patronyme et hériter d’un poste. J’ai hérité de belles valeurs, d’un nom. Oui. Je ne mépriserai jamais la Constitution de mon parti, le concept de démocratie? Je n’hériterai pas d’un poste si je ne le mérite pas. Il revient à ceux qui ont le pouvoir de décision de décider si je le mérite ou pas. Il n’y a pas de dynastie possible au MMM grâce, entre autres, à sa structure démocratique.

Que comptez-vous faire pour sortir de la perception « fille de Paul » et devenir pleinement Joanna Bérenger?

À travers les actions. Cela se fera au fil du temps. On ne se réveille pas demain avec un statut. Non. J’espère et j’ai confiance que les Mauriciens me jugeront par le biais de mes actions et de mes prises de position. Ce qu’on incarne et ce qu’on veut représenter.

Le MMM à travers, entre autres, Paul Bérenger a insufflé dans la politique mauricienne nombre de nouvelles idées dont le marxisme, le marxisme libertaire, l’importance de l’histoire de Maurice, l’intérêt pour la politique internationale entre autres. On est en 2019. Qu’est-ce qu’un jeune du MMM a à dire aux jeunes Mauriciens?

Beaucoup de choses mais surtout de ne pas perdre espoir. Parce que je crois que les jeunes aujourd’hui sont inquiets de la situation économique, sociale, environnementale et politique. Le MMM de 1969 a fait découvrir aux jeunes, Marx, Lénine, et j’ai été certainement été influencée par tout cela et toutes ces idéologies. Toutefois, aujourd’hui il y a des penseurs qui sont inscrits dans leurs temps. Je pense à Edgar Morin, ce grand sociologue français, qui nous incite à avoir foi dans l’improbable, à combattre le fatalisme. Il croit dans le fait que des prises de conscience peuvent surgir brutalement. Si on fait le lien avec l’écologie, il ne faut pas désespérer. Il dit aussi que l’écologie ce n’est pas juste l’extérieur, c’est également l’intérieur. Notre relation avec la société doit changer. La conscience écologique conduit naturellement à penser qu’il faut changer la civilisation, l’améliorer. Je rejoins le Pape François dans son concept d’écologie intégrale. La crise sociale et la crise écologie font partie d’un tout. Edgar Morin insiste beaucoup sur l’importance d’une conscience et d’un destin commun en tant que communauté humaine. Il établit également un parallèle entre, d’une part, le péril d’il y a 80 ans marqué par la crise économique et de la démocratie, la menace de guerre, le renfermement et la tendance hyper nationaliste et, d’autre part, le péril d’aujourd’hui – qui est plutôt écologique avec une terre en convulsion. L’angoisse est la même.

Il y a également Stéphane Hessel, qui a combattu pour les Droits de l’Homme, a milité pour la paix et la dignité. Je me réfère à sa prise de position dans le conflit israélo-palestinien. Il a démontré qu’Israël est un Etat tyrannique et a commis des crimes contre l’humanité. Européen convaincu, il pense que la France ne peut avoir de pouvoir qu’à l’intérieur d’une fédération européenne. Attaché au respect des droits de l’immigré qui constitue une richesse potentielle pour la France, son cri mémorable « Indignez-vous » encourage les générations montantes à conserver un pouvoir d’indignation pour dénoncer un système économique fondé sur le profit individuel. Pour lui, la pire des attitudes est l’indifférence. D’où sont appel : « Engagez-vous ».

Les jeunes ont occupé une place centrale dans l’homélie du Pape François lundi. Qu’en pensez-vous?

Les jeunes ont eu une place spéciale dans l’homélie du Pape François lors de la messe dite à Marie Reine de la Paix lundi. Il a compris la réalité et les difficultés que rencontre particulièrement cette section de la population. J’espère que le gouvernement entendra cet appel. Selon les statistiques officielles, 45%, soit 18 200 sur 40 400 chômeurs, ont moins de 25 ans. Le pape a raison, le développement économique ne profite pas à tous. Le jeune qui habite Souillac n’en a rien à faire du Metro Express et ne profitera pas de ce développement. Pourtant il devra assurer le repaiement des prêts contractés pour ce projet pendant toute sa vie. Il y a également le manque de sentiment d’appartenance et des occasions concrètes de contribuer au bien-être de notre société qui pousse les jeunes à tomber dans les fléaux et ainsi se marginaliser. Certes, nous n’avons pas l’expérience de nos aînés, mais si on faisait un peu plus confiance aux jeunes, on verrait que, comme l’a compris le Pape, ce sont les jeunes qui peuvent amener un nouveau souffle à notre économie et à notre société en général.

Les jeunes à travers le monde se mobilisent autour de l’urgence environnementale. Quel est votre regard sur ce qui se fait à Maurice?

Au niveau des jeunes, ça bouge. Même si c’est encore un peu lent. Les jeunes sont beaucoup plus conscients de l’urgence environnementale. Leur avenir en dépend. Nous avons conscience que pour sauver la planète, il nous faut absolument un retour à l’essentiel. Il faut s’éloigner du matérialisme et pratiquer un minimalisme durable. Ce qui implique également un retour aux métiers manuels considérés comme anciens et dévalués avec l’industrialisation. Face à une démographie toujours plus grandissante, il nous faut trouver d’autres moyens de nourrir tout ce monde de manière saine. J’ai en tête une série de métiers qui touchent tous les secteurs de l’économie et qu’il importe de réhabiliter. Cela concerne l’agriculture, l’éducation la santé etc. Il faut revaloriser les métiers liés à l’enfance. Au niveau de la santé, je pense entre autres aux aide-soignants. Je peux citer bien d’autres comme les métiers du bien-être, l’éco-concepteur  pour réduire l’impact environnemental dans les processus de fabrication et les services liés à la personne en général. Il faudrait relancer l’école polytechnique et les structures en vue d’une vraie formation vocationnelle. Il faudra réfléchir sur les métiers d’avenir tout en s’assurant d’un retour aux valeurs humaines. Le Pape a bien raison de dire que le vrai pouvoir est le service.

Il y a beaucoup de possibilités dans le secteur de la construction. Les grands chantiers font place aux chantiers d’isolation, de rénovation, de mise aux normes énergétiques. La profession va donc de plus en plus avoir besoin de spécialistes dans la construction d’écoquartiers, d’électriciens spécialisés dans les panneaux photovoltaïques, des menuisiers capables d’installer des fenêtres qui diminuent la facture énergétique et de plombiers experts dans la pose de chauffe-eau solaires écoresponsables. Il est important de s’investir dans plusieurs domaines pour le bien-être de la planète et évidemment aider à la formation de ces métiers. La formation de l’université de Maurice est en déphasage par rapport à la demande du marché.

Au niveau du gouvernement, il y a un manque de vision. Les actions sont contradictoires et reflètent une certaine hypocrisie. On organise des campagnes de nettoyage mais de l’autre côté on détruit des milliers d’arbres alors que l’on sait qu’ils sont nos principaux alliés dans le combat contre le changement climatique.

Etes-vous également engagée dans la lutte pour une meilleure condition féminine et une meilleure représentation dans les institutions publiques et privées du pays?

Bien sûr, en tant que femme je le suis. Il est important que les Mauriciens comprennent que le progrès de la femme ne signifie pas le recul de l’homme. Il y a une complémentarité, une autre perspective. Il s’agit aujourd’hui de travailler en équipe. D’ailleurs, je suis d’accord avec Elisabeth Badinter qui devrait être une autre référence pour les jeunes de notre temps. Elle reconnaît que les hommes et les femmes se ressemblent beaucoup plus que ce que l’on dit. Ils appartiennent tous les deux à l’humanité et ont chacun un mélange d’hormones féminines et masculines. Elle refuse une essentialisation des femmes qui consiste à fixer durablement des caractères pourtant transitoires en les attribuant à l’un ou l’autre sexe et prône l’humanisme rationaliste où l’accent est mis sur la ressemblance entre les hommes et les femmes qui est historiquement porteuse de progrès. La différence est plus porteuse d’inégalité et de recul. Le progrès pour la femme c’est le progrès pour la société en général. Il faut que les Mauriciennes comprennent cela.

Bien que la femme soit pourtant le driving force de notre économie elle est encore trop sous-représentée et son potentiel est loin d’être optimisé. Pourtant, elle représente aujourd’hui 51% de la population. Si on avait l’égalité du genre dans le pays, le PIB aurait connu une croissance de 25% selon le rapport Mckinsey. Cette disparité se reflète sur la scène politique où il n’y a que deux femmes ministres, huit femmes députés. Sur ce terrain notre voix compte moins lorsqu’on est auprès des hommes. Comme pour l’écologie, le changement commence à la maison dans ce qu’on apprend aux enfants à la maison. Par ailleurs, je suis en faveur d’un changement au niveau légal pour introduire le quota afin d’assurer une meilleure représentation des femmes au Parlement. Cela permettrait d’accélérer les choses bien que je doive reconnaître que les portes ne sont pas fermées aux femmes en politique. Ce sont les mentalités qui le sont. C’est tout un environnement qui n’est pas encore propice à l’épanouissement des femmes qu’on doit changer.

Comment voyez-vous l’avenir du pays?

Nous sommes arrivés à un stade où si l’on ne met pas la responsabilité de ce pays entre les mains des personnes crédibles, intègres, compétentes, les pratiques malsaines d’aujourd’hui deviendront des normes. Qu’est-ce qui restera pour nos enfants? Une société malade et sans valeurs. Que dirai-je à mon fils qui a aujourd’hui cinq ans? Que dirai-je à l’enfant que j’attends puisque je suis enceinte de quatre mois?  Ma grossesse représente pour moi une immense joie mais aussi une grande responsabilité quant au monde que je vais laisser à mes enfants et à tous les enfants de Maurice. J’aurais souhaité pouvoir leur dire dans 20 ans que j’ai fait de mon mieux, et que j’ai essayé de ne pas laisser un monde, une société détraquée. J’aurais souhaité pouvoir leur transmettre les mêmes valeurs que m’ont transmises mes parents.

Autant on a parlé de l’environnement et de l’écologie autant il est important que nos hommes politiques prennent en considération tous ces enjeux mais aussi l’enjeu moral. Comme l’a dit le Pape, la crise environnementale est également morale. Je suis convaincu que mon parti a été respectueux de ces valeurs, de ces principes et a la volonté sincère de combattre la corruption, le communalisme et favoriser la démocratie et l’égalité des chances à tous les niveaux économiques et sociaux.