L ’Amical Moris Sesel  célèbre ces jours-ci le 26e anniversaire de son existence. L’invité d’honneur des  célébrations est  Joe Samy,  chanteur seychellois « à   thème » et «  à  l’ancienne », comme il aime à se présenter. Voici le portrait d’un Dallon qui a des idées bien arrêtées sur la musique seychelloise.
Joseph, dit Joe, Samy est né il y a 54 ans à Anse-Etoile, sur la principale île de l’archipel des Seychelles. Il grandit dans une famille de musiciens où tous les prétextes sont bons pour faire la fête en grattant la guitare, en jouant de l’accordéon ou en chantant les romances d’autrefois et les chansons traditionnelles du pays. Encouragé par les frères catholiques canadiens de son école, il se joint à la chorale de l’église, ce qui n’est pas du goût de ses parents qui préfèrent un diplôme à  l’expression artistique et musicale de leur rejeton. Têtu, Joe va  pousser  la chansonnette tout en continuant ses études en lettres modernes à l’université de Nantes, où il prépare un diplôme en journalisme et un autre en publicité.
«  Je suis resté hors des Seychelles pendant une dizaine d’années, donc je n’ai vécu les «  évènements » politiques  de l’archipel que par ouï-dire. Au cours de mes voyages,  je suis allé à la découverte de  beaucoup de styles de musique. J’ai fait du jazz, de la musique latino, du folk, de la country et  c’est à partir de tout ça que j’ai créé mon propre style musical et que j’ai commencé à chanter un peu partout. »
De retour dans l’archipel au début des années 1990, il a vire, viré dans les îles en grattant sa guitare avant d’être engagé par Seychelles Broadcasting Services. «  J’ai été d’abord engagé comme réalisateur/producteur, puis comme concepteur et présentateur de la première émission seychelloise sur la protection de l’environnement intitulée Planet Sesel. C’était une émission dans laquelle on parlait de l’environnement dans le sens large, très large du terme. Il m’est arrivé de consacrer une émission à la pollution sonore et une autre sur les jurons qui enlaidissent l’environnement ! J’ai fait ça pendant une quinzaine d’années et il faut croire que mes émissions n’étaient pas trop mauvaises puisqu’elles sont aujourd’hui rediffusées sur TV5. Ces programmes de télévision m’ont donné l’occasion de travailler en coproduction avec la majeure partie des chaînes de télévisions francophones. »
Tout en faisant de la télévision, Joe Samy continue à composer et à chanter, et se produit régulièrement sur les scènes seychelloises, plus particulièrement au siège de l’Alliance Française, à Victoria. Il va également enregistrer trois albums qui vont faire de lui une des chanteurs seychellois les plus appréciés à l’étranger. «  Attention, je ne suis pas en train de dire que je suis une vedette internationale. Je dis seulement que j’ai beaucoup de fans parmi les Seychellois de la diaspora, ceux qui, pour diverses raisons, ont choisi d’aller habiter à l’étranger, en Angleterre, en Australie, en France ou au Canada. Ils retrouvent dans mes chansons l’ambiance et le son des Seychelles de leur enfance. »
Est-ce à dire que Joe Samy est un spécialiste des chansons d’un passé révolu ? «  Absolument pas. Je ne suis pas, comme certains le disent, un dinosaure, mais un chanteur de son temps qui ne renie pas le passé et les traditions culturelles et musicales des Seychelles. » En tout cas, certaines des chansons de Joe Samy sont devenues des succès populaires. C’est le cas de La Digue, mon île, qui est considérée comme l’hymne national de cette île de l’archipel, ou de La sezon kreol, composée pour le festival créole des Seychelles qui a été adoptée par le ministère de la Culture. Ou encore Don’t let them die, générique de son émission de télévision qui a été adoptée par le ministère de l’Environnement comme thème pour ses campagnes de promotion. Est-ce à dire que Joe Samy est le chanteur officiel des ministères seychellois ? «  Pas du tout.  Ces chansons ont eu un tel succès populaire qu’elles sont maintenant associées à certaines manifestations spécifiques. La sezon kreol est  diffusée tous les jours dans l’archipel  pendant le festival créole. »
Comment se porte  la musique seychelloise  aujourd’hui ? « Enn bon kestion ki ou finn demann mwa. Li pe obliz mwa tir un pe pares dan mon latet.  La  réponse dépend  de la définition  que l’on donne de la musique seychelloise. Il y a plusieurs styles de musique chez nous. Celle  que l’on produit aujourd’hui ne m’intéresse pas beaucoup. Pour moi, une musique doit être agréable à l’oreille, avoir une mélodie, un texte qui se tient et qui dit quelque chose, et cette chanson doit donner envie d’être  réécoutée. Il y a une ou deux chansons que j’aime écouter une fois de temps en temps dans la musique seychelloise d’aujourd’hui, mais sans plus. »
 Il n’y aurait pas de relève au niveau de la musique seychelloise ? Que font donc les jeunes artistes ?  «  J’aurais voulu entendre une musique créole seychelloise avec une certaine authenticité, faite avec nos instruments locaux et pas uniquement  avec un tas de synthétiseurs électroniques. La musque existe également pour solliciter les sens, le souvenir, les émotions. La musique seychelloise a perdu de sa poésie, parce que la majeure partie de ceux qui la font ont perdu le lien avec la culture créole et se contentent de faire du commercial, calqué sur ce qui est à la mode à l’étranger. C’est ce qui se vend le plus aujourd’hui, comme le zouk, le rap, le hard rock, le reggae. C’est plus du copycat que de la création musicale originale. Pendant trop longtemps, a on dit que le kreol li bizin sal, soular, zoure, fer tapaz, rod dispit. C’est cette image-là qu’on a trop longtemps associée au créole et à sa musique. C’est une fausse image. Le créole est le contraire de ça : il est un mélange, un cocktail de races et de cultures  d’une richesse et d’une finesse extraordinaires que l’on ne reconnaît pas. On a encore tendance à dire, à penser que le créole est décadent, qu’il faut faire ce qui vient d’ailleurs, faire du copycat. Il y a eu, à  un moment donné, une coupure entre la fierté du créole et de ses valeurs et les jeunes Seychellois. On n’a pas  transmis aux jeunes la fierté de la culture  créole, de sa musique et la passion des instruments qui en font l’authenticité : un violon, un harmonica, un accordéon. Aujourd’hui on utilise les synthés à fond la caisse. Il y a toute une rééducation artistique à faire pour retrouver la fierté d’autrefois, pour faire une musique moderne qui respecte les traditions sans rejeter la modernité. Il faut arrêter avec les clichés selon lesquelles la musique d’autrefois  est une musique dépassée, celle des paresseux. Il ne faut pas célébrer la musique traditionnelle juste le temps d’un festival mais tout au long de l’année. »
Ce constat d’un chanteur vétéran sur la jeune génération n’est-il pas trop sévère ? « Un bon chanteur c’est quelqu’un qui parvient à faire partager les émotions qu’il ressent à travers des paroles, pas des sons bruts, sourds. Ce n’est pas en chantant mo finn text ou lor ou mobile, ou pa finn reponn mwa qu’on fait une bonne chanson, même si on ajoute  beaucoup de doum, doum in the background. » Mais est-ce qu’avant on ne chantait pas, avec des trémolos dans la voix,  ou finn pass  devan mwa, ou napa finn regard mwa, sa fer mo leker fer mal ?  Le texto est une autre manière de communiquer, plus moderne.
«  Ou apel sa komonike ou ?  Di-mwa akot mesaz-la li ete ?  Oui on chantait autrefois avec des trémolos dans la voix mais il y avait de la poésie, de l’émotion,  un sentiment  dans le texte de la chanson, pas mo finn text ou pa finn answer mwa. Le drame c’est que ce genre de sms chanté trouve  un public qui achète les disques. Je suis peut-être vieux jeu, dinosaure and I don’t know what, mais je trouve triste que les jeunes n’essayent de faire autre chose. On veut plus danser sur un beat qu’écouter les paroles. D’ailleurs, à quoi bon écoute,r ce ne sont plus des paroles qu’il y a dans certaines chansons mais des textos ! »
Est-ce qu’en tenant de tels propos Joe Samy ne craint-il pas de se faire traiter de chanteur ringard, dépassé, incapable de se renouveler ? « Si à 54 ans je ne dis pas ce que je pense de la musique de mon pays et de son évolution, quand est-ce que je vais le dire ? Je communique, je partage ce que je ressens. Je suis peut-être vieux jeu, à contre-courant, mais je suis happy, mo fer mo lekor ek mo lespri kontan kan mo sante. Je sais qu’il y a des gens qui aiment ce que je fais puisque je continue à vendre des disques. Il y des gens qui se retrouvent dans ce que je fais, qui apprécient. Je dis dans mes chansons between the lines and between the notes des choses qui font réfléchir. Mes CD sont utilisés comme des cadeaux  que l’on  a plaisir à offrir aux Seychelles et à l’étranger. Je ne dis pas que je suis connu mondialement, mais j’ai une petite place dans le coeur des Seychellois de l’étranger et c’est déjà pas mal pour un artiste. Si certains de mes titres sont encore écoutés, c’est qu’ils ont une certaine valeur. Si dimounn kontinye ekoute mo shanson, savedir ki enan keksoz de bon ladan, pa vre ? »
Après son passage à Maurice où il a présenté sa dernière composition à la messe du Tourisme, Joe Samy rentre aux Seychelles pour continuer à travailler sur son prochain album. Encore sans titre, il sortira en juin de l’année prochaine et continuera, comme les précédents, à proposer  des musiques et des paroles qui « transcends time and genre. »