L’athlétisme mauricien a remporté deux médailles aux Jeux d’Afrique au Congo Brazzaville, dont une en or grâce à Guillaume Thierry en décathlon. Une belle performance pour une discipline qui se cherche toujours depuis le départ à la retraite de ses fers de lance, Stephan Buckland et Eric Milazar, il y a quelques années. Aux 9es Jeux des Iles à La Réunion toutefois, les objectifs n’ont pas été atteints avec neuf médailles d’or seulement contre huit à 2011 aux Seychelles. Pour le responsable des entraîneurs au sein de l’Association mauricienne d’Athlétisme (AMA), Joël Sévère, il y a effectivement eu des manquements. Sans langue de bois d’ailleurs, il a répondu à nos interrogations et pour lui, une remise en question est nécessaire.
— Les Jeux d’Afrique terminés, quel regard jetez-vous sur la performance réalisée en athlétisme ?
Je dirai que le bilan est positif dans la mesure où nous avons noté des progrès sur certains groupes d’athlètes, à l’image de Guillaume Thierry. Après une médaille de bronze et une d’argent, il a décroché l’or au décathlon. Nicholas Li Yun Fong a, lui, décroché le bronze au marteau, 14 ans après sa médaille d’or aux championnats d’Afrique juniors, à Maurice. C’est une bonne performance, en dépit du fait qu’il n’y avait que trois participants.
Nos deux relais du 4x100m ont été en finale comme nous le souhaitions. Je dirai donc mission accomplie.
— D’un point de vue global, êtes-vous satisfait de ce qui a été accompli par l’ensemble du groupe ?
Il y a des raisons d’être satisfait. Jonathan Permal a confirmé sur sprint et a encore couru sous les 21 secondes sur 200m. Je suis convaincu qu’il descendra à 20:50 l’année prochaine. Il reste quelques réglages à faire et il a eu l’occasion d’en discuter avec Stephan (Buckland). L’important, c’est qu’il prenne davantage confiance en lui et pour cela, il devra participer régulièrement à des compétitions de haut niveau. Jessika Rosun s’est,elle,  maintenue parmi les six meilleures Africaines au javelot comme en 2011. Ce n’est donc pas une déception même si elle avait été médaillée de bronze au Maroc (Ndlr : Championnats d’Afrique), l’année dernière.
— On constate malheureusement qu’au niveau des performances, cela n’a pas vraiment marché pour elle. Comment expliquez-vous cette situation ?
Jessika s’est laissée dominer par le stress dans un concours où, comme elle, tout le monde lançait au-delà des 50m. Pourtant, à deux jours des Jeux, elle avait fait 53m, alors que pendant sa préparation, elle a lancé à deux, voire trois reprises, à 56m. Elle a les qualités pour lancer au-delà des 56m, voire 60m. Nous en avons d’ailleurs discuté et le fait de concourir dans de grands stades lui a souvent posé problème. Nous allons devoir nous pencher sérieusement sur son cas et je suis convaincu que cela va aller. A 24 ans, elle possède encore une grande marge de progression, car pour un lanceur, l’âge de la maturité est de 27 ans. L’objectif est de travailler très dur pour atteindre les 60m, minima requises pour les Jeux olympiques de l’année prochaine au Brésil.
— Venons-en maintenant aux 9es Jeux des Iles. On constate que la barre des 12 médailles d’or n’a pas été atteinte comme annoncé. Peut-on parler de déception ?
On peut effectivement parler de déception, d’autant que nous nous attendions à une meilleure performance surtout sur sprint individuel. Il y a eu des manquements et nous n’avons pas eu de médailles là où on s’imposait en 2007 et en 2011. Je ne peux non plus pas dire que le sprint mauricien a progressé. On a stagné. En 2011, Fabrice Coiffic avait décroché l’or au 100m avec un chrono de 10:50, alors que cette fois, on réalise un 10:61 (Jean-Ian Degrâce). J’ajouterai que des facteurs externes, notamment au niveau des organisateurs, n’ont pas mis nos athlètes dans les meilleures conditions.
Vous parlez de manquement. Pouvez-vous être plus précis ?
Comme je l’ai déjà dit dans le passé, il n’y a, à titre d’exemple, pas un esprit d’équipe entre les entraîneurs et les athlètes au niveau du demi-fond. Je trouve même inadmissible qu’on puisse perdre une médaille d’or acquise au 1 500m quand on sait que nos deux représentants se situaient dans les 3.57 avant les Jeux. Personne n’a voulu assurer le train et au final, c’est un Malgache qui en a profité.
— A vous entendre, on comprend que le problème est encore plus profond…
C’est le cas de le dire, car dans plusieurs secteurs, l’athlétisme mauricien ne fait plus de poids, notamment à la longueur et la hauteur où Maurice n’a plus la même valeur. Au disque féminin, nous sommes inexistants, tout comme dans les épreuves de haies. En demi et grand fond, nous n’avons que Jean-Luc Vilbrim et Kevin Narain, alors que sur 5 000m et 10 0000, nous n’avons même pas été en mesure de réaliser les minima ! La perche (hommes, dames) souffrent aussi d’un gros problème. Je tiens cependant à saluer le gros travail effectué à Rodrigues par Moreno Spéville au niveau des épreuves de saut. Nos seules représentantes à la hauteur sont rodriguaises, nommément Anna Milazar et Claudia Bernard.
— Vous conviendrez, Joël Sévère, que ces problèmes ne datent pas d’hier. Selon vous, quelles sont les mesures à prendre pour essayer de remettre les choses à leurs places ?
Il y aura bientôt une remise en question au niveau fédéral. Cette remise en question est nécessaire, car si nous continuons dans cette voie, nous n’irons nulle part. J’estime donc qu’il est aussi grand temps de revoir notre approche et revenir avec des responsables au niveau de chaque spécialité.
— Comment expliquez-vous le fait que l’athlétisme plafonne, alors que l’AMA est une des rares fédérations à posséder une bonne base ?
Nous avons effectivement une bonne base, mais le problème réside dans la période de transition cadet-junior. Aux championnats d’Afrique cadets, nous avons réalisé de bonnes performances. En revanche, nous n’avons pas les mêmes résultats chez nos juniors et seniors. C’est justement là que le bât blesse, car beaucoup de parents préfèrent orienter leurs enfants vers les études. C’est aussi à ce niveau que réside notre éternel problème au niveau des filles. J’estime toutefois qu’il n’est pas difficile de concilier les deux. Il n’y a qu’à voir les lanceurs qui s’entraînent avec moi pour s’en rendre compte.
Nous avons aussi un problème de disponibilité d’entraîneurs. L’AMA a fait une demande depuis plusieurs années au ministère de la Jeunesse et des Sports pour libérer des entraîneurs comme moi qui exerce au niveau de l’éducation (Ndlr: Joël Sévère est maître d’école au S. Soobiah de Réduit). Malheureusement, cette démarche n’a jamais abouti.
— On dit souvent que les sportifs mauriciens font face à mille difficultés pour exister. Quelle est votre lecture de la situation ?
L’équation est très simple. Pour qu’un athlète de haut niveau soit performant, il doit avoir une sécurité d’emploi avec une flexibilité pour s’entraîner. Il doit bénéficier d’un soutien financier raisonnable et d’un suivi médical et psychologique. Ce qui n’est pas le cas actuellement. Le pire, c’est qu’il n’y a pratiquement pas de suivi médical. Je trouve aussi inconcevable que nous n’ayons pas un kinésithérapeute attaché à la fédération, un élément très important pour qu’un athlète brille au plus haut niveau. Quant au centre médico-sportif de Vacoas, il ne répond pas aux aspirations et son fonctionnement doit être revu.
— Selon vos chiffres, à la hauteur de combien, un athlète de haut niveau devrait être soutenu mensuellement ?
Pour pouvoir bien s’alimenter et s’équiper correctement, un athlète devrait bénéficier entre Rs 15 000 et Rs 20 000.  Si une dizaine de nos athlètes arrivent à bénéficier de cette considération, d’ici deux ans, nous aurons plus de deux représentants aux championnats du monde.
— Et les Jeux olympiques ?
Cela va de pair. Jonathan Drack est d’ailleurs déjà qualifié pour Rio et je suis convaincu que Jonathan (Permal) a les moyens et les qualités pour se qualifier. Deux qualifiés en athlétisme sur une population d’un million d’âmes seraient déjà très intéressants. De cette nouvelle génération, une bonne dizaine brillera, à l’image des Julien Meunier et autres Jean-Ian Degrâce. Je prévois d’ailleurs de meilleure performance à l’avenir, à commencer par les championnats d’Afrique de 2016 à Durban (Afrique du Sud), une compétition où nous avions eu qu’une médaille d’argent et une de bronze, l’année dernière au Maroc.
— On doit donc s’attendre à des jours meilleurs?
Certainement. J’ai toujours été confiant en un retour en force de l’athlétisme surtout avec le soutien du Trust Fund for Excellence in Sports, du comité olympique, du MJS et de nos partenaires financiers. Nous sommes sur la pente ascendante et si on est soutenu continuellement, nous serons à nouveau présents dans les grands rendez-vous. Et je n’en doute pas un seul instant.