L’esprit d’Afrique maintient la force du guerrier que l’on croyait terrassé. Johnny Clegg danse et chante avec autant de fougue que dans le passé, en racontant ses souvenirs et en évoquant les combats à continuer. Samedi au SVICC, le Zulu a été grand et magnifique.

Dans les rixes traditionnelles, les guerriers défient et attaquent l’adversaire par des chorégraphies exprimant puissance et virilité. Des danses synchronisées et puissantes destinées à les fédérer et à les maintenir en forme pour parer à tous les dangers. Loin de la forêt et de la brousse, c’est en ville que se perpétuent ces traditions ancestrales qui traversent le temps et les âges dans le même esprit. Johnny Clegg avait été initié à la culture zulu alors qu’il était adolescent. Ce sont les membres de la tribu qui lui ont appris les différentes techniques de danse. Lui aussi a pris part aux rixes entre guerriers dans les rues de Johannesburg et ailleurs dans ces battles d’une autre époque.

Les années ont passé, l’histoire a avancé, ses compagnons ont regagné Zululand pour redevenir cultivateur ou berger. L’âge leur impose désormais des restrictions qu’ils ne sauraient braver. Dans les rues comme sur les scènes, ce sont désormais leurs fils qui ont pris la relève. Ces derniers ont la fougue, la souplesse et la puissance qu’il faut pour être de dignes guerriers. À 65 ans, Johnny Clegg est l’un des derniers de sa génération à courir les champs de bataille. Au milieu des deux danseurs, dont il a côtoyé les pères, il lève la jambe au-dessus de la tête, pile le pied par terre avec force, roule par terre, danse en guerrier pour défier l’ennemi… pour continuer la vie.

Vivre, l’autre combat.

Il y a deux ans qu’il aurait dû partir, l’a-t-il récemment officiellement déclaré. Le cancer s’est propagé jusqu’à ses poumons. Mais le guerrier ne jette pas les armes. Tant qu’il y a la vie… autant la célébrer à chaque instant : chanter, danser, partager pour continuer la route jusqu’au bout et faire que l’expérience d’ici reste à jamais éternelle. Certaines chorégraphies et des rythmes très entraînants lui font parfois manquer de souffle. Mais quelques phrases plus tard, l’on repart avec un meilleur entrain. Au fil des minutes et des chansons, le concert a gagné en intensité, jusqu’à cette grande explosion finale qui ne pouvait que rassembler tout le beau monde venu faire ses adieux à cette légende.

Sur la scène du SVICC samedi soir, Johnny Clegg a été grand. Allons-y sans retenue : il a été gigantesque, magnifique. Au point d’offrir un concert mémorable d’une rare intensité. Les succès du passé sont venus pour clôturer la soirée, signe que Johnny Clegg n’a pas repris la scène pour le plaisir des nostalgiques, mais qu’il est revenu pour s’inscrire dans le présent et veiller à la continuité. Entre chaque chanson, quelques minutes de pose pour les musiciens. Lui revient sur une anecdote, un épisode de son histoire et de ses combats pour mieux expliquer le contexte du rythme et du texte suivant.

Passer le flambeau.

On traverse ainsi le temps sur des airs moins connus, qui captivent et entraînent les sens dans de belles balades. Johnny Clegg aurait eu encore plus à raconter; il s’est contenté de l’essentiel afin d’établir la connexion pour que le public devienne partie intégrante de cette autre page de son histoire, qu’il continue avec la même ardeur que lorsqu’il avait milité contre l’apartheid. Aujourd’hui, la situation en Afrique du Sud préoccupe encore et d’autres combats sont à mener : la cause des migrants, la sécheresse, l’effondrement des économies, le changement climatique, Trump, etc. L’homme a fait sa part; il passe le flambeau.

Pour l’accompagner, des musiciens qui partagent le sens du rythme, les techniques zulus et sa vision. Parmi, Andrew Innes, ce guitariste qui l’accompagne depuis 26 ans, et Mandisa Dlanga, magnifique choriste et danseuse qui est restée à ses côtés durant 28 ans. Sur la scène pour cette tournée finale, Johnny Clegg a fait sortir son ami Sipho Mchunu des pâturages, où il est redevenu berger, après les premiers grands succès de leur duo. C’est après le départ de ce dernier que Johnny Clegg avait créé Savuka pour remplacer Juluka.

The end of the journey.

Une fois de plus, l’agence Immedia et Rama Poonoosamy ont eu le bon flair en organisant ce concert, qui a dépassé les attentes. Trente ans après son précédent passage au pays, Johnny Clegg n’a pas fait les choses à moitié pour communiquer de grandes émotions à un public de différentes générations venu à sa rencontre.

“One day when you wake up I will have to say goodbye / Goodbye – It’s your world so live in it!” chante-t-il sur Cruel Crazy Beautiful World. Le Zulu n’est ni blanc ni noir. Il demeure un enfant de la Terre, un ambassadeur de cette Afrique fièrement attachée à ses racines et à ses valeurs, qui avance vers l’avenir en allant au-delà des combats.

Johnny Clegg ne baisse pas les armes. La guerre n’est pas finie, le guerrier tient encore : “It has been a long journey and that is the final part of it.” Au revoir, Papa !