Sera lancé jeudi prochain à l’Institut Français de Maurice, « Pause Philo », le premier livre de Joseph Cardella. Il s’agit de la compilation des articles que l’auteur a publiée en 2010 dans les colonnes de l’express dimanche sous le titre  « Pause philo ». Portrait d’un passionné de philosophie qui s’est donné pour mission de la vulgariser, dans le bon sens du terme.
Né en France en 1967 Joseph Cardella vit depuis 2001, à Maurice. Cet habitant de Nimes y a suivi son épouse, une Mauricienne qu’il avait rencontrée pendant ses études universitaires en France. Depuis son arrivée à Maurice, Joseph Cardella enseigne la philosophie au Lycée des Mascareignes. Est-ce que dans une île Maurice où l’on enseigne à apprendre surtout utile, c’est-à-dire des matières qui débouchent sur un emploi, où l’on apprend à l’élève à obéir il y a de la place pour la philosophie, dont l’essence est d’apprendre à réfléchir, à remettre en cause ? « C’est une question qui mériterait d’être traitée en profondeur dans une prochaine session de l’Université Populaire de l’Ile Maurice. C’est vrai qu’à Maurice — mais c’est également une tendance généralisée dans le monde entier — l’éducation est devenue un savoir global dans lequel on investit et qui doit rapporter. A Maurice, avec un système éducatif très compétitif, on apprend de plus en plus utile. Les arts, la culture, la philosophie ne sont pas des disciplines qui sont mises en avant, dans la mesure où elles ne « rapportent » pas au sens carrière du terme. D’autant plus que la philosophie n’est enseignée ni dans les collèges ni dans les universités du système public. » Peut-on dire que c’est un savoir et un métier en voie de disparition ? « Le métier est peut-être en voie de disparition, pas le savoir. Tant qu’il y aura des hommes capables de réfléchir le savoir vivra. La philosophie a un long passé et a survécu à toutes les évolutions du monde moderne, dont certains courants religieux et politiques lui ont été violemment opposés. Il suffit de se souvenir du nazisme et des régimes totalitaires du siècle dernier où penser autrement était interdit, où les philosophes étaient déportés dans les camps de concentration ou des goulags. Mais il y a eu et il y a encore des hommes et des femmes, de tous âges, qui se sont élevés contre la pensée unique pour promouvoir la réflexion et la remise en cause des idées et des politiques et du fonctionnement de la société. » Joseph Cardella enseigne la philosophie dans une institution scolaire privée. Comment est-ce que ses élèves réagissent par rapport à cette matière ? « Comme tous les jeunes. Il y a ceux qui font de la philo parce que c’est un sujet comme un autre qui peut rapporter des points aux examens et permettre de passer le bac. Il y en a d’autres, assez nombreux, qui pensent que c’est une matière qui permet de prendre de la distance, un bol d’oxygène, par rapport aux autres matières. »
Joseph Cardella ne se contente pas d’enseigner la philosophie dans une institution privée, il est également à l’origine de toute série d’activités destinés à faire connaître et vulgariser la philosophie à Maurice. C’est ainsi qu’il a organisé les premiers café-philo en 2005 et crée, deux ans plus tard, l’Université populaire de l’île Maurice (UPIM) qui organise des conférences-débats et des cours gratuits ouverts à tous. Il anime par ailleurs une émission de radio mensuelle et publie une chronique intitulé « Pause Philo » tous les dimanches dans l’hebdomadaire l’express-dimanche. Comment expliquer cette profusion d’activités autour de la philosophie ? « Je pense que la philosophie ne doit pas être confinée aux établissements scolaires et aux académies mais être présentée dans toutes les sphères de la vie, à la disposition de ceux que le sujet intéresse. Je participe à une démarche courante en Europe, depuis quelques années et qui consiste à lancer des activités autour de la philosophie. C’est dans ce but qu’ont été lancés en 2005 les premiers café-philo, puis l’Université populaire de l’île Maurice en 2007 et enfin la Pause Philo dans l’express dimanche. Plus tard, nous avons obtenu la possibilité d’animer une émission radio sur la philosophie. Ces activités font appel à une tradition qui date de plusieurs siècles et qui consiste à réunir des hommes et des femmes pour qu’ils réfléchissent ensemble sur des thème, des questions, des situations, pour qu’ils les remettent en question et réfléchissent à une solution. La remise en question, la provocation, dans le sens noble du terme, pour susciter la réflexion, sont l’essence même de la philosophie. L’objectif de ces activités est de rendre les savoirs accessibles au grand public. » Quel est le genre public qui vient assister aux activités de l’UPIM ? « Précision importante : le public vient plus participer qu’assister aux activités de l’UPIM. Nous n’avons pas de grandes foules, mais nous avons un public de gens intéressés — et intéressants — qui viennent pour le plaisir d’écouter, de discuter, pas pour acquérir des points pour un examen. Ils viennent pour apprendre, pour échanger, pour partager. Cette université populaire a été créée pour populariser les savoirs, les connaissances, permettre à des gens qui n’ont pu faire d’études, et même à ceux qui en ont fait, de pouvoir discuter, confronter leurs points de vue. Contrairement aux académies, l’intervenant n’est pas là juste pour faire son cours et disparaître après. L’activité est divisée en deux parties, toutes aussi importantes. Dans la première, l’intervenant fait son exposé et puis le débat est ouvert au cours duquel l’intervenant apprend autant que le public. C’est une expérience forte d’avoir affaire à un public adulte ayant envie d’avoir accès au savoir. C’est un sacré challenge, parfois déstabilisant pour l’intervenant : il a face à lui non pas des élèves qui sont obligés d’être là, de l’écouter mais des gens qui ont choisi de venir et qui écoutent ses arguments de manière critique. Dans certains cas, le public est aussi ou mieux préparé que les intervenants. C’est un enrichissement mutuel. C’est un petit mouvement à contre courant qui se porte bien. Il y a des gens qui écoutent, réfléchissent, interviennent questionnent, remettent en cause. C’est déjà pas mal, non ? » Est-ce que ce petit mouvement a contre courant n’a pas rencontré d’opposition depuis sa mise en place ? « Ceux qui ont une réaction de refus et de rejet ne reviennent pas après avoir assisté à une première conférence. Ceux-là sont surtout des personnes qui pensent que le discours philosophique est trop anti-clérical ou anti-religieux. Ils ne reviennent pas. » La philosophie continue à faire peur, quelque part ? « Elle continue à faire peur dans certains des milieux religieux où l’on se méfie de la philosophie qui remet en cause l’éducation, la famille, les valeurs, la religion : les certitudes en fin de compte. Vous savez, apprendre à réfléchir, à remettre en question fait peur à certains et cette attitude ne date pas d’hier. Dans la bataille pour l’acquisition du savoir et la remise en question les philosophes ont payé, parfois au prix de leur vie, la liberté de penser autrement et d’interpeller sous certains régimes politiques. »
Terminons ce portrait avec le recueil de textes publiés par les Éditions du Printemps et qui est déjà en librairie. A qui est-il destiné ? « A tous ceux que la philosophie intéresse et ils sont plus nombreux qu’on ne le pense. C’est une compilation des textes que j’ai publiés en 2010 sous la rubrique Pause Philo et où, à partir de l’actualité, j’ai proposé des liens menant à des réflexions philosophiques. Je n’analyse pas l’actualité au sens journalistique du terme, mais je pars de la réalité pour essayer de trouver une piste philosophique pour inciter le lecteur à la réflexion. » Inciter à réfléchir, à remettre en cause dans un monde où la tendance est à l’obéissance, au refus de poser des questions, surtout celles qui peuvent déranger. On ne peut que féliciter Joseph Cardella pour ses initiatives pour la vulgarisation de la philosophie à Maurice et lui souhaiter le succès qu’il mérite.