En marge de la visite d’amitié du président de la République populaire de Chine, Xi Jingping, à Maurice depuis hier soir, le Mauricien a rencontré Joseph Tsang Man Kin, ancien ministre de la Culture, ancien diplomate et écrivain. Il jette un éclairage sur la culture chinoise tant en Chine qu’à Maurice. Il souligne les liens traditionnels entre les leaders chinois et la communauté sino-mauricienne à Maurice et demande au président chinois de ne pas oublier les Chinois outre-mer. Notre interlocuteur souligne que Maurice, grâce à un vaste réseau et à sa connaissance de l’Afrique, peut agir comme une interface entre l’Afrique et la Chine.

Pouvez-vous nous situer l’importance de la visite du président de la République populaire de Chine Xi Jinping à Maurice ?
Nous accueillons avec beaucoup de plaisir et d’émotion la visite de ce grand leader. Il est arrivé à la tête de la République populaire de Chine avec l’idée de la globalisation de toutes ses activités. Lorsqu’on regarde l’Amérique, on constate qu’elle s’enferme dans une bulle du passé, qu’elle n’a pas d’idées et qu’elle se concentre, à tort ou a raison, sur son développement avec les dégâts causés autour de lui. Elle ne peut pas servir de “role model”, assumer le rôle de guide et orienter le reste du monde avec un horizon mental aussi étroit.

Elle ne pense qu’à aujourd’hui et n’a pas de projet de société. L’autre grand groupe de pays est l’Europe. Il est divisé et apparaît comme une vieille dame fatiguée, noyée par des problèmes qui la dépassent dont l’immigration et le racisme. Il y a également le Brexit. D’autres pays menaçaient de faire leur exit, mais les problèmes de séparation rencontrés par la Grande-Bretagne et l’Europe font que ceux qui allaient partir ne savent plus quoi faire. L’Europe connaît le problème de transition entre un État nation et un État continental supranational. Ces États nations ne sont pas encore arrivés à harmoniser leurs rôles différents. Et puis, il y a l’Europe à plusieurs vitesses. Ce qui fait que l’Europe n’est pas en mesure d’assurer le leadership du monde.

Finalement, il revient à la Chine de le faire. Lorsque Trump décide de sortir de l’accord de Paris sur le climat, il laisse la place à la Chine. C’est le cas lorsqu’il se retire d’autres organisations. La Chine est le seul pays à avoir une vision globale et a un projet de société pour le monde. Bien sûr, il y a beaucoup d’oppositions, mais elle s’est bien préparée à cela. Il n’y a qu’à voir le nombre de réunions organisées en Chine comprenant des savants, des académiciens, des universitaires de tous ces pays qui se retrouvent sur la route de la soie. Ils discutent, ils parlent.

Il ne faut pas oublier que le monde a déjà connu une mondialisation entre 500 et 1 500. Il y a eu tous ces pays du Moyen-Orient, de l’Asie centrale qui étaient ensemble. Ce qu’on appelait la route de la soie était en réalité la route du commerce et des échanges culturels. Xi Jinping a lancé l’idée de la route de la soie il y a trois ans, et elle est en train de faire son chemin. Entre-temps, il y a eu la guerre commerciale lancée par Donald Trump. Mais pour moi, c’est temporaire.

Est-ce que la visite de Xi Jinping à Maurice est le fruit du hasard ou est-ce une démarche calculée ?
Il faut savoir qu’une des valeurs fondamentales des Chinois est la reconnaissance. La Chine populaire n’a jamais oublié qu’à un moment où elle était en difficulté, lorsqu’elle était pauvre et était au ban des nations, Maurice l’a reconnue. Seewoosagur Ramgoolam a fait venir l’ambassadeur chinois pour l’indépendance. La Chine n’a pas oublié cela. Aussi lorsque Hu Jintao est venu à Maurice, il a tenu a porter des fleurs sur la tombe de Chacha. Donc, les Chinois sont reconnaissants. C’est la raison pour laquelle Xi Jingping vient ici. C’est pourquoi les Chinois tiennent à nous. C’est la raison pour laquelle ils ne nous oublieront jamais.

Si vous aviez la chance de rencontrer Xi Jingping, qu’est ce que vous lui diriez ?
Je lui aurais dit de ne pas oublier les Chinois d’outre-mer. Ma génération et celle d’avant la mienne, à l’instar des groupes de Heen Fo, avions des liens directs avec des leaders comme Chou En-Lai et le parti communiste chinois. C’est le cas du bonhomme Tang, entre autres, qui a fondé la fédération des associations chinoises. Ce qui explique les bonnes relations qui ont toujours existé entre Maurice et la Chine. C’est cette génération de Sino-Chinois, qui était proche de Seewoosagur Ramgoolam, qui a aidé à reconnaître une seule Chine.

Cette génération mauricienne est en train de disparaître. D’autre part, la Chine d’aujourd’hui est un pays prospère avec une nouvelle génération qui ne connaît pas ces liens qui ont existé entre les anciens dirigeants chinois et les anciens Sino-Mauriciens. Si on ne se fréquente pas, les jeunes ne comprendront pas ces liens qui permettent la continuité de notre culture et de notre amitié et qui risquent de se distendre. C’est pourquoi je dis qu’il faut s’assurer que les prochaines générations peuvent pérenniser ces liens qui sont nécessaires pour nous garder à jour sur le développement culturel. Ce qui constituerait un lien entre les Chinois de la bas et ceux d’ici et, par extension, entre Maurice et la Chine. Ces liens qui sont très importants pour nous au niveau international pourront se consolider, et ce sera bon pour la Chine et Maurice.

Avez-vous des liens personnels avec la Chine ?
Tout à fait. Mon épouse et moi avons des parents proches en Chine. Nous leur rendons d’ailleurs visite tous les ans. Je garde un grand souvenir de mon séjour à Songkou en 2013 en compagnie de Mukeshwar Choonee. Cette ville était, à l’époque, le lieu de rencontre où des émigrés de Meixian et d’autres villes du Guangdong se réunisssaient après plusieurs jours et nuits de marche ou à bord de minuscules bateaux. L’endroit était célèbre pour faire revivre le “Hakka san-ko” ou des chansons de montagne ou pour cacher le fils d’un empereur. De grands bateaux ont emmené les immigrants à Swatow, où ils sont montés à bord des navires pour l’île Maurice et au-delà. L’ancien bureau de l’immigration abrite aujourd’hui un musée hakka ainsi que des maisons de thé rénovées.

D’après vous, quelles sont les valeurs chinoises qui font partie de la culture mauricienne ?
Beaucoup de valeurs. Il y a le travail et le respect de la parole donnée, le respect de la famille et des ancêtres. Il y a aussi les valeurs que nous enseigne Kwan Tee qui représentent huit vertus dont l’intégrité, l’honnêteté, l’honneur, etc. Il est dommage qu’un certain nombre de jeunes, pour des raisons religieuses, évitent de fréquenter le temple où les ancêtres sont vénérés. Pour moi, la suppression du culte des ancêtres nous couperait de la source vivifiante de la culture chinoise. Il est vrai que depuis quelques décennies, le Vatican a accepté le culte des ancêtres mais dans certains cerveaux, cela relève toujours de la superstition. Ce qui n’est pas vrai.

Le culte des ancêtres est donc un élément important de la culture chinoise ?
Le Chinois n’est plus individualiste. Il est un collectiviste, un grégaire. Par exemple, je m’appelle Joseph Tsang Man Kin. Mon premier nom, Joseph, représente l’individu mais dans la culture chinoise c’est le contraire qui est pratiqué. Le nom du clan vient en premier, ensuite celui de la génération et finalement l’individu. C’est pour cela qu’il existe le culte des ancêtres. Lorsque je vais à la pagode pour faire le culte des ancêtres, je m’inscris dans une lignée. Je reconnais que je ne suis pas la première personne à venir au monde.

Je dois, conformément à l’enseignement de Confucius, respecter les ancêtres qui ont existé pendant je ne sais combien de milliers d’années. J’ai lu récemment en Chine que la plus vieille famille qui y est connue est celle de Confucius. Ils ont eu 77 ou 78 générations. Ce qui fait que je dois respecter mon ancêtre parce que moi aussi, je deviendrai un ancêtre pour ceux qui viendront dans les décennies et les siècles à venir. Cela veut dire que l’individu chinois est inscrit dans un courant universel.

Ce qui explique sa fierté d’appartenance. Un autre point important est que le Chinois a un esprit plus libre que l’Occidental parce qu’il n’a pas de dieu personnel. J’ai déjà posé la question à des spécialistes de savoir comment se comporte le Chinois qui ne connaît le concept de punition tel qu’il est enseigné dans la foi judéo-chrétienne ou islamique. Le bouddhiste n’a pas de dieu personnel. Il y a simplement le culte des ancêtres. Nous n’allons pas entrer dans tout l’enseignement de Confucius. Laissons Dieu de son côté. Le Chinois admire et respecte le ciel et la terre qui sont les créations magnifiques de cette puissance indéfinissable. Dans ce sens, l’Africain est très proche du Chinois.

Quel est le site mauricien qui symbolise le mieux la présence chinoise à Maurice ?
Pour moi, c’est le Kwan Tee. Kwan Tee qui est non seulement le plus ancien temple de Maurice, mais également de tout l’hémisphère sud. Sa construction a débuté en 1839 pour prendre fin en 1842. Il a été fondé par Log Choïsanne, le pionnier de la communauté chinoise de l’île et dont le portrait est visible au temple. La pagode est dédiée au culte du dieu Guan Di — grand guerrier qui nous a légué ses huit vertus dont je parlais plus tôt. Un Chinois qui pratique ces enseignements sait qu’il doit bien se comporter sur terre.

II doit être un homme honorable qui fait ses affaires en tenant sa parole. D’ailleurs, tout le monde sait comment ont vécu les Chinois à Maurice depuis leur arrivée.
Il est intéressant de savoir qu’en 2014, une plaque commémorative pour marquer l’arrivée des premiers immigrants chinois à Maurice en 1654 a été dévoilée au Frederik Hendrik Museum à Vieux-Grand-Port.

S’il fallait parler de la contribution des Chinois à Maurice, qu’auriez-vous dit ?
Je voudrais rappeler que la première industrialisation à Maurice a commencé dans Chinatown entre les deux guerres. Alors que les navires allemands tournaient autour de l’île pour empêcher les importations, les Chinois ont commencé à produire des souliers, des savates, des chapeaux, des parapluies, des cigarettes, des allumettes, des bougies, etc, grâce à leur esprit d’entreprise. Par ailleurs, la contribution des Chinois à la campagne est considérable. Alors que les laboureurs attendaient d’être payés par les capitalistes sucriers, c’est grâce aux boutiques chinoises du coin qu’ils ont pu avoir leurs rations hebdomadaires au crédit. Ils remboursaient lorsqu’ils recevaient leurs paies. Les boutiques chinoises agissaient comme banquiers sans prendre des intérêts.

Pour comprendre l’importance de l’apport des Chinois à Maurice, on n’a qu’à imaginer leur inexistence dans l’île. Il y aurait eu un trou dans l’identité mauricienne. C’est cette culture chinoise qui aide, avec les autres cultures, à réaliser notre multiculturalisme, notre identité mauricienne et rodriguaise. Lors d’une récente visite à Rodrigues j’ai été envahi par un grand nombre de Rodriguais qui voulaient connaître leur origine chinoise. Je suis d’ailleurs convaincu que le terme sino-mauricien doit être étendu aux Rodriguais dont une bonne partie de la population est d’origine chinoise. C’est un cas comparable à une personnalité comme le Gabonais Jean Ping qui avait, d’ailleurs, été accueilli à bras ouverts en Chine parce que le Chinois n’est pas raciste.

C’est également le cas des Français. C’est pourquoi le débat autour des footballeurs français est un faux débat. Le Français est peut-être un raciste culturel, mais pas de couleur. Le terme « colour bar » n’existe pas en français. Si l’Africain vivant en France parle bien le francais, il est un citoyen français. C’est le cas de Senghor. C’est la même chose pour la Chine où il y a une multitude d’ethnies. Si on parle chinois, on est Chinois.

Où les Sino-Mauriciens ont-ils puisé cette capacité de résilience ?
La culture profonde acquise en Chine y est pour beaucoup. Je voudrais à ce propos vous expliquer le terme Fu luk Shu. Si vous entrez dans tous les restaurants chinois, il y a trois statues. Fu représente le bonheur, Luk représente le bien matériel et la richesse et Shu représente la longévité. C’est un peu sa trinité. Le Chinois a un idéal pour sa vie sur terre. Il doit vivre dans le bonheur, avoir autant d’argent que possible pour ne pas mendier et vivre vieux pour jouir de la vie.

Est-ce que le fait que beaucoup de jeunes Sino-Mauriciens et de familles sino-mauriciennes choisissent l’immigration, notamment vers le Canada, n’affaiblit pas la présence de la communauté ?

On ne peut rien faire. C’est dans l’ADN des Hakka. Ils ont toujours bougé à l’intérieur et l’extérieur de la Chine.

Comment le projet “Road and Belt initiative” initié par la Chine vous inspire-t-il ?
Le “Road and Belt initiative” est un projet pour le monde. Il ne faut pas oublier que la Chine est présente en Afrique depuis longtemps sans avoir fait grand bruit. Pour moi, le “Road and Belt initiative”, comme on l’appelle désormais, va apporter de l’ oxygene en Afrique. Grâce à cette route, le commerce et l’économie pourront se développer.

Je me souviens qu’il y a trois ans les autorités chinoises m’avaient demandé d’écrire quelque chose sur le “Silk belt”. Je ne savais pas quoi écrire. Finalement, j’ai écrit un texte intitulé : The forgotten Silk Road. J’ai expliqué qu’il y avait une route de la soie qui avait permis de commercer avec les Hollandais. Alors que ces derniers étaient à Maurice, ils avaient introduit la canne à sucre. Par la suite, les Français ont apporté la flore et la faune de Chine à Maurice. Aussi, près de 80% de la flore mauricienne vient de Chine. Durant la colonisation francaise, les Chinois faisaient le commerce. Ils importaient les meubles en bambou, la vaisselle, les plats en cuivre. Il y a eu donc un échange culturel entre la Chine, Maurice, la Réunion et Madagascar depuis des décennies.

Dans ce texte que j’avais écrit, j’explique comment la Chine peut utiliser Maurice comme un tremplin pour entrer en Afrique. Nous maîtrisons les cultures chinoise, européenne et africaine. Nous connaissons ces cultures. Nous, à Maurice, avons un vaste réseau et on a la connaissance indispensable pour agir comme interface entre l’Afrique et la Chine. Le gouvernement chinois devrait pouvoir utiliser le savoir-faire, la connaissance, l’expérience et l’expertise des liens mauriciens. D’où l’importance d’entretenir les liens entre la Chine et Maurice.

Vous avez représenté Maurice au sein du “Peer review mechanism”. Parlez-nous de votre expérience ?
J’ai eu la chance d’ouvrir les yeux de beaucoup de professeurs, d’étudiants et de chercheurs qui ne comprennent pas l’Afrique parce qu’ils ne descendent pas sur le terrain. Ils pensaient faire revivre l’esprit de Bandung du siècle dernier qui avait donné naissance à la conférence des non alignés. Je leur ai fait comprendre que ce n’est pas cela l’Afrique aujourd’hui. Pour comprendre l’Afrique il faudrait demander aux Africains ce qu’ils veulent.

J’ai finalement préparé un “power point” sur le thème « What we Africans says we want. » Ce n’est pas à vous de décider ce dont j’ai besoin pour mon bien. Il faut me demander ce que je vais faire. J’ai été obligé de parler de l’agenda 2063 et leur ai demandé de voir dedans ce que nous voulons. La somme de savoir que j’ai acquis dans le cadre du APRM m’a permis de transmettre des informations afin de rendre ce qu’on cherche et ce qu’on veut et comprendre comment traiter avec l’Afrique.