Le Pr Joseph Yacoub, professeur honoraire à l’Université catholique de Lyon, est actuellement à Maurice à l’invitation de l’Institut Cardinal Jean Margéot. Il a donné depuis lundi une série de conférences portant sur des thèmes comme Le printemps arabe et les minorités au Proche Orient, La reconnaissance Internationale des Droits de l’Homme et des minorités, La Diversité culturelle et cultuelle et Interculturalité – Diversité et Unité. Cet après-midi, il devait donner une conférence au MGI sur le thème Humanisme et diversité des cultures dans le cadre de la commémoration du 178e anniversaire de l’abolition de l’esclavage. Il donnera une dernière conférence à la salle St Ignace, Rose-Hill, demain de 9 h à 12 h à l’intention des enseignants des écoles primaires et secondaires. Dans cet entretien accordé au Mauricien, le Pr Yacoub s’appesantit sur le Printemps Arabe, qui correspond à des aspirations ressenties par des peuples qui ont beaucoup souffert de la corruption, du despotisme et de la dictature, et parle surtout de l’interculturel qui, dit-il, n’annihile pas le multiculturel.
Professeur, votre première conférence publique à Maurice a été consacrée au Printemps Arabe. Alors que les manifestations se poursuivent dans plusieurs pays arabes, quelle est votre évaluation de la situation ?
Il faut souhaiter que ce printemps arabe continue. Il n’y a aucune raison qu’il s’arrête parce qu’il correspond à des aspirations profondes chez les peuples arabes en faveur de la démocratie, de l’égalité, de la justice, de l’alternance au pouvoir et de la citoyenneté au-delà des appartenances religieuses et ethniques. Ce mouvement a pris son élan. Je pense que personne ne pourra l’arrêter parce qu’il correspond à des aspirations ressenties par les peuples arabes qui ont beaucoup souffert de la corruption, du despotisme, de la dictature. Ils ne veulent plus cela. Ils veulent l’égalité entre l’homme et la femme. Toutes ces manifestations qui sont en train de se produire en Égypte et en Tunisie illustrent l’importance de ce mouvement malgré les difficultés et les sacrifices consentis. La volonté de ce mouvement continue.
N’y a-t-il pas un paradoxe entre les aspirations des populations arabes et les réalités telles qu’elles sont perçues aujourd’hui ?
Il y a un paradoxe dans le sens où il y a eu deux moments, deux doctrines qui sont entrées en opposition. Dans un premier moment, il y a eu cette expression populaire exprimée massivement par des manifestations qui malgré la répression revenaient en permanence en Tunisie, en Égypte où les gens aspiraient à la démocratie, au renversement des régimes parce que trop corrompus et dictatoriaux. Ils prônaient l’égalité, une citoyenneté commune et égale devant la loi qu’on soit chrétien ou musulman. Et puis, il y a eu un deuxième moment où on a commencé à mettre en pratique ces aspirations. Des régimes ont été renversés et on a dit qu’à partir d’aujourd’hui le peuple exprimerait sa voix par les élections car le peuple est souverain. Il y a eu des élections démocratiques. Tout le monde est d’accord pour dire que le processus démocratique a été respecté mais les résultats des élections sortis des urnes ont parfois été en contradiction avec les aspirations entretenues, d’où le paradoxe. Beaucoup de composantes de la population ont été étonnées des résultats. On parle de paradoxe parce que les deux moments ne concordaient pas : les résultats des élections semblaient ne pas être conformes aux aspirations premières.
C’est un changement dans le temps long…
Vous avez tout à fait raison, il faut voir ces changements dans le temps long. La démocratie ne se décrète pas. Prenons l’expérience des pays démocratiques : combien de temps ont-ils mis pour voir la démocratie se consolider ? Voyez la France entre 1789 et la fin du XIXe siècle, tous les moments de flux et de reflux, d’avancées et de retours en arrière. Il a eu la révolution mais aussi le retour à la royauté, les divisions au sein de la royauté, le bonapartisme. La démocratie ne se décrète pas et c’est d’autant plus vrai pour les régimes dictatoriaux. C’est un long processus.
Il ne faut donc pas désespérer…
Il faut garder espoir. Les peuples arabes, en manifestant au Caire, expriment cette espérance, cette quête d’égalité, de justice, de la citoyenneté qui est un trésor précieux. Malgré les difficultés, les retours en arrière, il y aura toujours un avant et un après du Printemps Arabe. Une date a été marquée.
Le point commun des conférences que vous donnez à Maurice cette semaine est l’interculturel et les droits de l’homme. Interculturel est un mot à la mode à Maurice. Vous-même, comment envisagez-vous ce concept ?
Je suis ici à l’invitation de l’Institut Cardinal Jean Margéot dirigé par mon ami Jean Claude Véder. On avait eu la joie de se rencontrer à Lyon. Je l’avais invité dans le cadre de la chaire de l’Unesco “Mémoire, culture et interculturalité” que je dirigeais alors, à venir parler de l’interculturalité à Maurice. Cela a été à la fois une découverte et un plaisir pour beaucoup de gens d’avoir un tel discours sur un pays qui malheureusement est connu en France surtout sous l’angle touristique. J’avais lu sa thèse parue en livre « Priez Dieu jusqu’à le célébrer ensemble ». Je me suis trouvé en symbiose avec les questions intellectuelles qu’il se pose dans le cadre de son travail sur la multiculturalité et l’interculturalité. Nous continuons à réfléchir ensemble sur la multiculturalité et l’interculturalité et sur les droits de l’homme et l’humanisme.
Le terme interculturel est venu dans un processus évolutif. On a parlé du multiculturalisme. Les sociétés humaines ont évolué. Aujourd’hui les sociétés humaines connaissent des transformations ethno-démographiques en leur sein. De plus en plus les sociétés semblent interconnectées. Les hommes et les femmes cohabitent ensemble avec des religions différentes. C’est du jamais vu dans l’histoire de l’humanité à un tel niveau. De tout temps, les peuples se sont toujours rencontrés dans l’histoire. Si on regarde de plus près on s’aperçoit que l’histoire des sociétés humaines est beaucoup moins uniforme qu’on ne le croit. Elle a été multiforme. Il y a une prise de conscience aujourd’hui et la réalité devient de plus en plus visible. On prête davantage attention. On connaît mieux les cultures des peuples. On a un accès à la culture et à la connaissance qu’on n’avait pas avant. Je me souviens qu’à l’époque lorsque je voulais suivre un cours d’araméen, il n’était pas facile d’avoir accès à cette langue. Maintenant vous allez sur internet et vous cherchez l’araméen et il est devant vous. On est dans un monde qui de plus en plus connecté et de plus en plus visible. Les sociétés humaines changeantes ont été suivies de changements d’ordre constitutionnel. L’Australie a été le premier pays avec le Canada à introduire le multiculturalisme dans ses textes constitutionnels et cela date des années 1970. La constitution australienne précise que l’Australie est une société multiculturelle. C’était une reconnaissance normative d’une réalité. C’est le cas au Canada où on a mis en place des normes juridiques. Aujourd’hui cela fait partie de la multiculturalité et les textes internationaux l’attestent.
À une deuxième étape, on a commencé à se dire c’est bien beau la société multiculturelle mais quels sont les points communs entre les différentes cultures ? Comment, avec cette multiculturalité, cette multireligiosité, et j’en passe, on peut assurer un vouloir vivre collectif ? Comment vivre ensemble ? D’où la question de l’inter par rapport au multi qu’on connaissait auparavant. On était juxtaposé tout en se reconnaissant. Ce qui était très important parce qu’il faut d’abord reconnaître que nous sommes différents et que nous venons d’horizons différents, d’histoires différentes. Nous avons des joies différentes, des blessures différentes, des souffrances différentes et cela demande un grand travail. Après, on se demande comment on va faire pour que les cultures s’imbriquent les unes dans les autres. Il s’agit de savoir quels sont les dénominateurs communs qui nous permettent de créer un vouloir vivre collectif à la fois au niveau des sociétés nationales, au niveau des pays mais aussi au niveau mondial et international. C’est un deuxième moment dans la réflexion sur cette diversité qui est maintenant consacrée par le droit international parce qu’il y a des textes de l’Unesco sur la diversité. Il y a eu en 2001 le texte sur la diversité culturelle et la Convention de l’Unesco en 2005 sur la reconnaissance de la diversité des expressions culturelles.
Des personnalités comme Samuel Huntington ont estimé qu’un conflit de civilisations est inévitable. L’interculturalité ne constitue-t-elle pas une réplique aux prévisions de Huntington ?
La thèse de Samuel Huntington s’oppose par définition au dialogue entre les civilisations et la recherche des points communs. Il part de la thèse que la civilisation occidentale avec ses valeurs serait la seule porteuse de démocratie face à d’autres civilisations dont l’Islam et la Chine. Les conflits de demain découleraient du fait que ces civilisations ne peuvent pas dialoguer. Ce qui à mon avis est faux. D’une part, les civilisations ont toujours dialogué dans l’histoire. Aucune civilisation n’est née sur une terre “ex nillo”, aucune. On ne comprend pas le christianisme sans le judaïsme. On ne comprend pas le judaïsme sans étudier les civilisations mésapotamienne, phoenicienne, cananéenne. Les hommes se sont toujours déplacés.
Dans quelle mesure les conflits ont-ils fini par donner lieu à une dynamique interculturelle ?
Les hommes apprennent par l’expérience. L’homme est ainsi fait qu’il veut voir pour croire. Il peut passer parfois par le mal pour mieux apprécier le bien. Il y a toujours eu des conflits dans l’histoire. Regardez l’Église catholique, il a fallu qu’elle passe par des grandes tensions pour après mieux apprécier une situation portant en elle la paix et l’harmonie. Prenez l’Occident en général. Il a connu tellement de guerres qu’aujourd’hui la nouvelle génération dit « fini la guerre », « c’est terminé la guerre ». Aujourd’hui, tout le monde cherche ce qui rassemble. Le conflit est consubstantiel à l’histoire de l’humanité. Il ne faut pas idéaliser. L’interculturel ne veut pas dire que tout le monde il est beau tout le monde il est gentil. L’interculturel ne peut exister que par l’effort et la recherche. Deux voies s’ouvrent devant l’humanité : soit promouvoir la paix et le dialogue, soit celle de Huntington, le conflit des civilisations. Ses recherches manquent de profondeur historique, et de plus les conflits de civilisation ont toujours existé. Toute civilisation, lorsqu’elle entre dans l’histoire et lorsqu’elle est confrontée au pouvoir politique, connaît des soubresauts. Il n’y a pas une civilisation occidentale homogène définie une fois pour toutes ou une civilisation arabo-musulmane ou chinoise monolithique. Il y a autant de tendances dans ces cultures. C’est une réponse en quelque sorte à la thèse d’Huntington. Les tendances ont toujours traversé les civilisations. Toutes les civilisations ont connu les conflits. Cela a été le cas en Europe. Face aux conflits et aux guerres il ne faut pas avoir peur.
À Maurice, il y a une volonté d’évoluer vers l’interculturel, cependant cette évolution se heurte à des obstacles d’ordre religieux, linguistique ou politique. À la lumière de votre expérience, comment pourrait-on les surmonter ?
L’interculturel n’annihile pas le multiculturel. L’interculturel inclut des dimensions culturelles, religieuses qui sont dans le multiculturel mais essaie de les transcender. Je ne connais pas la société mauricienne spécifiquement.
Vous parlez aussi des droits des minorités. Est-ce que dans le cadre de l’interculturel, les minorités peuvent trouver leur place face à la culture dominante ?
Il est admis dans le droit international que dans les pays où il existe des minorités ces dernières doivent être reconnues dans leurs spécificités. Je me réfère à la déclaration de l’ONU de 1982 concernant les droits des personnes appartenant à des minorités ethniques, culturelles et religieuses et qui a été adoptée par l’Assemblée générale. Dans les pays qui ont des minorités et les reconnaissent, ces dernières sont devenues une catégorie de pensée et un sujet de droit. Il y a une philosophie derrière tout cela. La dignité de toute personne doit être respectée. Les minorités sont devenues une catégorie juridique.
Est-ce que l’interculturel peut favoriser la discrimination positive ?
On n’a pas besoin d’être pour l’interculturel pour défendre et promouvoir la discrimination positive ou comme je le préfère l’affirmative action. Cette notion s’est intégrée dans le droit et beaucoup de pays la pratiquent. En général, quand on parle de pays pratiquant l’affirmative action, on a tendance à penser aux États-Unis, du fait que c’est John Kennedy qui avait dit qu’il faut porter une attention particulière à l’égard des populations défavorisées. Mais le premier pays qui a appliqué l’affirmative action, c’est l’Inde, dès 1939. On ne le dit pas assez. Dans la Constitution indienne, on parle de l’attention spéciale qui doit être portée à l’égard des intouchables et des populations tribales en leur accordant des quotas. Beaucoup d’autres pays l’ont introduite mais c’est l’Inde qui l’a inaugurée. Les obstacles sont partout et sont parfois plus profonds qu’on ne le croit, malgré les changements au niveau des normes et de la loi.
Il n’y a donc pas d’interculturalité sans droits de l’homme ?
Il n’y a pas d’interculturalité sans le respect de l’autre dans sa dignité. C’est le fondement de la notion interculturelle : le respect de l’homme, quelle que soit sa couleur, sa religion, sa descendance. L’interculturalité implique la reconnaissance de l’homme dans sa dignité et le respect qu’on doit à tout être humain. Tous les hommes naissent libres et « égaux en dignité et en droits ».